Un vieux chanoine bénédictin , l’un des rares vivant encore là , presque aveugle , l’avait cependant remarqué . Il ne lui posa pas de questions , mais un matin , lui tendant une écuelle de soupe , il parla simplement : - Celui qui a reçu le feu ne peut plus faire marche arrière .
Et ce fut tout . C'est ainsi qu'il songea faire un jour sa demande , ne désirant pas redevenir quelqu’un , mais voulant juste ne pas être pardonné devant les hommes , pour pouvoir offrir sa vie à Celui qui lui avait fait signe dans sa nuit .
4 - On le revit une quinzaine à Cancale , faire ses adieux à son ancien patron . Dans toute la bourgade , on avait entendu dire qu’un homme autrefois très riche , un fabricant de chaussures ruiné , devenu presque fou , avait pris l'habit sous le nom de frère Aubert , ceci afin de rendre hommage à l’évêque du VIIIe siècle . Il ouvrait la porte aux pèlerins solitaires , nettoyant et rénovant leurs chambres décrépites , chantant doucement les offices .
Comme ce soir où un visiteur s’étant étonné de son calme alors qu’il regardait le soleil se coucher derrière les sables , le postulant lui répondit : - J'ai été riche et j'ai été maudit , j’ai été seul . Maintenant , je suis pauvre et libre . Saint Michel m’a montré ce que je ne voulais pas voir . Il m’a ramené à la lumière !
C'est ce jour-là qu'elle était entrée , un matin pâle de février , pendant que la mer était basse et que la lumière du jour passait à peine à travers la brume , les joues rougies du vent du large , un panier d’osier à la main , portant un long manteau de couleur grise , un peu usé mais quand même élégant , réclamant des coquillages d'une voix claire , et souriant à Albert comme s’il avait été un ami de toujours . Tournant son regard vers la cliente , il avait senti son coeur s'arrêter . Les yeux bleu-vert , l'intonation surtout , la forme du visage , il avait reconnu tout de suite la femme de la vision !
- Est-ce que ... est-ce que nous nous sommes déjà vus ? , balbutia-t-il .
Un peu surprise , elle le dévisagea , puis sourit avec douceur .
- Non ... Je ne crois pas . Mais peut-être dans un rêve ?
Un autre jour , il apprit qu'elle s'appelait Jeanne , qu'elle venait d'Avranches , dans le Cotentin , cherchant des onguents d'algues marines pour sa mère malade à Granville .
- Vous êtes nouveau ici , non ? Je viens souvent , mais je ne vous avais jamais vu .
- Je ne suis que de passage , répondit-il .
- Alors vous avez bien choisi . Le vent de la baie a le pouvoir de remettre en place les idées , lui expliqua-t-elle en lui avouant qu'elle travaillait comme secrétaire dans une étude notariale , et que , pour se distraire , le dimanche , de cette charge assez fastidieuse , elle aimait parfois pédaler à bicyclette , le long de la côte , jusqu'à la chapelle sainte-Anne-de-la-Grève .
- J’ai eu comme une impulsion ce matin , dit-elle en rangeant ses fruits de mer dans le panier . Je ne sais pas pourquoi je suis venue , je devais passer par Dol . Et puis j’ai bifurqué . Il faut suivre parfois les choses qu’on ne comprend pas .
Lui la regardait , reconnaissant son visage . Il ne savait pas d’où , ni quand . Mais c’était bien elle qui lui avait dit : - Ne perds pas courage !
La femme de la vision ! Pendant plusieurs jours , toujours à la même heure , comme si elle avait suivi un calendrier secret dicté par les marées , non par les hommes , Jeanne revint à " L'Echoppe du Pêcheur " , achetant peu , parfois même rien , mais restant parler longuement avec Albert , semblant tout savoir de la mer , du vent , de l’âme aussi . Jamais elle ne lui posait de questions sur son passé , ne le jugeant pas , mais l'écoutant raconter son histoire . Elle revint le lendemain .
Puis , le jour suivant .
Les dialogues étaient simples , parlant de tout , des prix de l’essence , du thé qu’elle préférait , finissant par son rire facile , comme celui d'une mouette bruyante . Elle n’était pas mystique . Elle était vivante . Mais une lumière semblait l’accompagner malgré elle .
Un soir , il lui dit avec douceur , quand le soleil descendait derrière les sables :
- Vous m’avez sauvé , vous comprenez .
- Moi ? , lui répondit-elle en se marrant . Je ne suis qu’une pauvre employée de bureau qui prend , chez sa cousine , quelques jours de vacances .
- Vous m’avez parlé dans un rêve .
- Alors , j’ai dû entrer là par erreur ! Je parle en dormant , vous savez . Ça voyage loin ?
Tous deux se mirent ensemble à rigoler !
Mais , à partir de cet instant , peu à peu , il sentit pouvoir lui confier ses secrets , lui racontant sa chute et l'absence des siens , la honte qu'il avait dû subir , lui décrivant cet éclair mystérieux qui avait enflammé son coeur , un soir d'orage , évoquant cette femme qui l’avait appelé ensuite à ne pas céder au désespoir . Il n’osa pas lui dire qu’il la croyait être celle-là même . Pas encore . Un mardi pourtant , comme ils se tenaient seuls dans la boutique balayée par le nordet , tendrement , comme une évidence , elle lui demanda : - Tu crois que je suis celle que tu as vue ?
Albert blêmit , ne sachant que lui dire .
- Alors ... qui es-tu ?
Jeanne ne répondit pas tout de suite . Elle ouvrit la porte . Le vent fit claquer la toile de jute . Elle regardait vers le Mont .
Ce soir-là , Albert sentit naître en lui , profonde comme les fonds de la baie , une paix nouvelle . Il veilla toute la nuit , le regard tourné vers Saint Michel , dont la silhouette se dessinait dans la lumière tremblée du couchant . Le Mont n’était plus une île : c’était un seuil .
Jeanne revint une dernière fois le lendemain , le trouvant assis sur un banc , face au large . C'était la fin du week-end .
- Vous partez , alors ? Pour de bon ?
Se contentant de regardera tout autour , elle parut un peu gênée .
- Je crois que ... je ne reviendrai plus . Je ne sais pas pourquoi , je sens que c’est fini . Ce n’est pas triste , c’est juste ...
Il la regarda longuement.
- Tu as fait ta part .
- Ma part ?
- Tu ne sauras peut-être jamais tout ce que tu as porté , mais moi , je le sais ! , fit-il en l'étreignant avec force .
Elle lui sourit , le saluant simplement , sans geste particulier , sans larmes . Puis , il voulut encore lui parler , mais aucun mot ne sortit .
- C'est à toi , maintenant , de suivre l'appel . Tu dois monter au Mont ! Non pas pour fuir , mais pour me comprendre .
Elle s’éloigna sans se retourner , regagnant Avranches par ses chemins humides familiers .
Ce n’avait pas été un amour banal . Certes , ce n’était pas que du désir . C’était comme un coup de foudre venu d'un autre monde , un éclair sacré dans la nuit d’un homme mort . Lorsqu’elle l’avait regardé , il avait senti une brûlure , une ligne de feu , comme si le glaive de Saint-Michel , passant par ses yeux , transperçait son coeur sans bruit . Comment pouvait-il désirer Dieu et ce regard ?
Comment distinguer l’amour humain de l'amour divin qui se dissimule parfois sous les traits d'un visage inconnu ?
C’était cela , le trouble , cela , la blessure . Une nuit , dans l’église désertée du village , il tomba à genoux .
- Seigneur , suppliait-il , je ne sais plus ce que je suis . Je suis un père déchu , un homme coupable , un cœur brûlé . Tu m’as foudroyé par elle ... mais que voulais-Tu me dire ? Était-elle Ton messager ou mon épreuve ?
5 - De plus en plus souvent appelé " Aubert " par les anciens du port , sans doute par une curieuse ironie du destin , le novice commença à sentir en lui quelque chose se déplacer . Comme le souvenir très ancien d'un patronyme oublié qu’on prononce dans le silence . Il ne savait plus très bien s’il était encore lui-même , ou un autre qui , à travers lui , se souvenait .
Jeanne ne revint pas , mais elle avait laissé son empreinte comme une comète qui transperce la nuit . Ses ultimes paroles résonnaient en lui :
- Tu dois monter au Mont ! Cette nuit-là , Albert , quand il parvint à s'endormir , fit une sorte de cauchemar voyant le Mont complètement recouvert de halliers et de ronces d'où des couleuvres rubicondes serpentaient dans la rocaille . Une voix lui disait :
- Construis ici un sanctuaire . Et lui répondait , furieux : - On ne peut rien bâtir sur ce roc stérile ! C’est un désert . C'est alors qu'un feu descendit du ciel et que , tête brûlante , il s’éveilla .