LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - IV - Céline et Vérité .
2 Juin 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
IV - Céline et Vérité
" Quelle est ma vérité à moi ?
Si tu la connais , dis-la-moi .
Je suis perdue . "
Marguerite Duras - " C'est Tout " ( 1995 )
1 - C’était dans une clairière reculée , celle que les anciens nommaient " La Coupe du Chêne " , que je crus un jour entrevoir la " Vérité " . Non pas celle qu’on proclame sur les tribunes ou qu’on grave dans le marbre des lois , mais une vérité nue , frémissante , presque douloureuse , celle que l’on découvre au fond de soi , lorsqu’on cesse enfin de se fuir .
Il n’y avait ce jour-là ni vent , ni oiseau . Juste le silence bruissant de la forêt qui m’observait , comme si elle attendait que je parle .
Mais j’étais venu là pour écouter . J’étais las des bavardages du monde , des phrases toutes faites , des certitudes à vendre .
Je m’assis contre un tronc moussu , mon dos calé dans la courbe d'un vieil arbre centenaire , comme un enfant qui retrouve le galbe oublié d’un sein . Brusquement , elle revint , ma mémoire . Non pas une image , mais une sensation . Cette main chaude sur mon épaule , il y a longtemps . Puis , une voix . Celle de mon père qui me disait : " Tu sais ce que c'est , la droiture ? C'est ce que tu ressens quand tu n'as plus besoin de mentir pour vivre ".
Je fermai les yeux , mes paupières caressées par le zéphyr .
À quoi avais-je pu mentir , pendant toutes ces années de jeunesse ? À mes désirs ? Peut-être à l’enfant que j’avais été , qui rêvait d’aimer sans se défendre , de créer sans se comparer , de croire sans prouver ?
Je me revis , adolescente , devant la glace , tentant de plaire , de correspondre , d’effacer toute fragilité . Et puis cet amour , plus tard , que j’avais laissé filer par orgueil . J’avais cru être forte . J’avais fui . La réalité , ce jour-là , avait le goût de mes larmes , de mes silences .
Dans la clairière , la lumière se fit plus douce . Le soleil perçait à travers les feuillages comme une parole muette . Je compris alors que la loyauté ne s’impose jamais , qu'elle se propose , fragile , qu' elle attend qu’on ait assez souffert pour l’accueillir , sans vouloir la maîtriser .
Je me levai . Les feuilles craquaient sous mes pas , mais je n’étais plus la même . J’avais laissé là , sous ce chêne , une part de mon mensonge . Mais je savais que je reviendrais .
Elle riait quand elle me disait ça . Mais ses yeux ne souriaient pas .
Je la regardais , fascinée par cette étrangeté : porter un nom aussi absolu , aussi vertigineux . Vérité Marceau . Comment vivait-elle avec ça ? À l’appel du professeur , lorsqu’il prononçait son nom , tout le monde se retournait . Certains ricanaient . D’autres , non .
Puis , un jour , elle disparut . Plus de nouvelles . Juste un mot griffonné dans un livre de Nietzsche ( sur la phénoménologie du mensonge ) , qu’elle m’avait prêté sans que je l'ouvre :
La sincérité n’existe que pour ceux qui osent t’aimer sans l’exiger !
3 - Je suis retourné dans la forêt , ce matin-là . Je me suis allongée dans l’herbe du lac de Trémelin , le front contre la mousse . Et j’ai murmuré son nom , trois fois , comme une prière ancienne en notre langue celte : Gwirionez ! ( 5 )
Elle m’avait raconté qu’elle étudiait la philosophie " pour démêler les mensonges de son propre cœur " . Elle était décalée , sarcastique , obsédée par un vieux film en noir et blanc qu'elle n'arrêtait pas de revoir sans cesse : " La Vérité " , de Clouzot . ( 6 )
- Tu connais ? , me demandait-elle à moi , l'ignorante . C’est une mise à nu , un procès . Bardot joue une fille qui ne ment pas , qui ne sait plus mentir , alors le monde la punit parce qu'elle aime trop mal et trop fort . Les hommes , qui ne supportent pas ce miroir qu’elle ose leur tendre , la condamnent .
Ma voisine riait doucement , comme on rit quand on a mal au ventre , lorsqu'elle m'avoua qu'elle avait fait semblant de tomber amoureuse de notre prof de philo qui lui avait caché qu'il préférait les filles sportives comme moi , bonnes vivantes pour le reposer de son intellectualisme ! Sans doute , espérait-elle partager notre bien commun ?
C'est alors , dans la clairière , que j’ai repensé à notre premier flirt . C’était en automne , dans un coin oublié du bois de la Prévalaye . La lumière rasait les herbes hautes , les peupliers tremblaient comme des aiguilles de sismographe . Elle était là , assise sur son tronc d’arbre , un livre ouvert sur les genoux , jambes croisées , nues .
- Tu es en retard ! , me dit-elle sans lever les yeux .
- Tu ne m’avais pas donné d’heure .
Elle ferma son livre : " Vérité et Mensonge au Sens Extra-Moral " , de Nietzsche , je le reconnus à la tranche usée . ( 7 )
- Alors , commençai-je , un peu dragueuse , dis-moi : qu’est-ce que c’est donc , ta fameuse vérité ?- - C’est justement ça , plaisanta-t-elle , moi qui suis toujours là avant toi !
Je souris quand elle souffla sur ma bouche , comme si elle avait entendu cette question pour la millième fois .
4 - Peu après notre étreinte , elle se confia traçant des cercles dans la terre avec un couteau , de plus en plus instables . Puis elle continua sans me regarder .
- Tu sais que j’ai été avec Étienne ? , fit-elle en me parlant toujours du fameux prof .
Je ne répondis pas , gênée . Je ne savais même pas qu’elle l’avait fréquenté .
- Il croyait que j’étais comme son miroir , qu’en me regardant , il finirait par se connaître . Il m’appelait sa " Vérité " .
Elle s’arrêta quand l’écorce craqua sous ses doigts , me dévisageant de plus en plus .
- Mais ce qu’il voulait voir en moi , ce n’était plus vraiment moi . C’était une version idéale de lui-même , plus lucide , plus pure . Une image rassurante . Sauf que la vraie vérité , elle brûle . Elle abîme . Elle fait mal . Alors il s’est mis à me détester . Parce que je ne reflétais plus ce qu’il attendait .
Je restai figée , écoutant plus le tremblement dans sa voix que ce qu'elle allait me révéler par la suite .
- " Le Portrait de Dorian Gray " , tu l'as bien lu ? , me questionna-t-elle ensuite . ( 8 )
- Oui , le miroir sans tache , le masque éternel , on nous en a parlé en cours , fis-je pour tenter de masquer mes lacunes . Cependant , j'avais vu le film , et moi aussi , j'eus peur soudain qu'elle me rende responsable de ce qu'elle était aujourd'hui , et que , folle de rage , elle ne me tue en brandissant sa lame !
- Voilà . Derrière le miroir , il y a la pourriture . L’âme malade que personne ne veut voir . Même Dorian , vers la fin , choisit de briser le tableau au lieu de se regarder en face .
Elle se tourna vers moi . Ses yeux clairs , pleins de tristesse , étaient déterminés .
- L’amour , parfois , c’est vouloir faire parler un mur . C’est hurler devant une porte fermée . Et croire qu’elle va s’ouvrir , simplement parce qu’on aime .
Timidement , je lui murmurai à l'oreille :
- Et toi ? Tu me la fermeras ta porte , aussi ?
Elle me sourit avec douceur .
- Non . Je la laisserai entrebâillée . Mais je ne promets rien à celui ou celle qui rentre de force ...
Un silence.
Puis elle ajouta , plus bas :
- L'authenticité , ce n’est pas ce qu’on attend . C’est ce qu’on redoute .
Il m’appelait la plus fine lame de la fac , me lança-t-elle , triturant une brindille , le regard perdu . Je croyais qu’il m’aimait ! Je l’écoutais me parler de Heidegger , de la vérité comme dévoilement , de l’être comme question ... Mais je pensais également qu'il ne pouvait pas me regarder comme ça sans me voir !
Je ne disais plus rien , laissant le vent souffler sa complainte en longs soupirs parmi les troncs .
- Un jour , je l’ai attendu après son cours . Je lui ai dit que j’avais relu Foucault , que ses analyses sur le langage m’avaient bouleversée . Il a souri . Puis il m'a parlé d’une compétition de natation où une élève avait gagné trois médailles . ( 9 )
- Super ! , avait-il même précisé . Elle ne travaille pas beaucoup , mais elle me fait rire ! Et moi , j'avais compris qu'il parlait de toi , la championne !
Elle se tourna vers moi .
- Tu piges ? Monsieur l'intello aimait qu’on le pense profond . Mais lui voulait juste respirer l'odeur des filles en baskets . Moi , je lui faisais penser à trop de choses qu’il enfouissait au plus profond , pour s'en débarrasser .
Je restai silencieuse un instant , m'efforçant de lui prendre la main . Les feuilles mortes tombaient avec lenteur . Elle avait la voix blanche .
- Si je suis restée là , avec mes livres , mes notes , mes illusions , c'est que je me disais que peut-être , un jour , il verrait .
5 - Vérité portait une bague en étain qui s’ouvrait comme un médaillon . Son rêve secret ? C'était d'écrire un roman qui ferait honte à tous les manuels d’histoire .
Ou bien , de déclencher une guerre avec une phrase . Mais elle ne savait pas encore laquelle . " Qui croire , avait-elle écrit , lorsque deux pays se déchirent , chacun jurant que la terre qu’il foule lui appartient depuis toujours ? L’Alsace ? La Crimée ? La Bretagne ? Il n’y a pas de géographie véridique . Il n’y a que des mémoires blessées , des récits falsifiés de cartes truquées , des hymnes , des pleurs et des monuments aux morts ! "
Depuis cette liaison avec notre prof de philo , plus âgé , marié , brillant , ça s’était mal terminé ! Elle avait commencé un mémoire intitulé : " La Vérité comme mythe sacrificiel " qu'elle envisageait de ne pas rendre. Elle fréquentait les cinémas d’art et essai . Toujours seule , ou avec moi . Elle riait parfois trop fort aux scènes graves , pleurait aux génériques de fin , portait du rouge à lèvres sombre , mais pas tout le temps . C'est vrai qu'elle ne séduisait pas , d'ailleurs , mais c'est ce qui me plaisait , l'inverse de moi , la tape-à-l'oeil , quand elle m'expliquait ce que je n'avais même pas su voir , moi , dans le film !
Et pourtant, certains garçons rêvaient d’elle comme d’un vertige . D’autres la fuyaient . Moi , je me suis contentée de l'aimer , de l’écouter . Puis , un jour, elle a disparu .
Peut-être qu’elle s’est dissoute dans son prénom .
Ou peut-être que , comme la vérité , elle attend qu’on la regarde sans vouloir la posséder .
6 - Quand je suis revenue à la clairière , j'ai découvert sa lettre coincée sous une pierre :
Ma chérie ,
Je pars demain matin . Le TGV à 6h08 . Paris m’attend comme une question non résolue . Tu comprendras vite que je n’ai rien dit pour ne pas te l’imposer .
Je t’écris de cette clairière où nous parlions comme autour d’un feu sacré de Beltaine . J’aimais t’écouter chercher . Tu cherchais chez les autres ce que tu avais peur de formuler pour toi-même . Moi aussi , qui pose des questions , qui suis la vérité douloureuse , théorique , à débattre , quand toi , sans t’en rendre compte , tu apportes les solutions , tu es la réponse , toute simple , animale , joyeuse .
Ce professeur que j’aimais n’était qu’un prétexte . Il ne m’a jamais regardée vraiment , mais il m’a permis de croire que je comptais , que penser fort et parler clair suffisaient à mériter l’amour .
J’ai cru que la vérité s'énonçait comme un théorème . J’ai compris qu’elle se tait souvent . Non par lâcheté , mais par épuisement .
Il y a des vérités qu’on ne dit pas à ceux qui espèrent . Et c’est là que commence le mensonge .
Je ne sais pas encore ce que je vais devenir . Je sais seulement que je veux cesser de me faire passer pour un oracle .
Reste clair . Reste tendre . Ne laisse personne te faire croire que ta sensibilité est un défaut . Elle est ton vrai regard .
Adieu , ou peut-être à plus tard !
Vérité
7 - Extrait du carnet de Vérité
J’ai longtemps cru que Céline était mon ennemie . parce qu'elle riait , parlait fort , ne comprenait rien à Hegel , et pourtant ... Je l’aimais comme on aime un été : sans explication .
Maintenant , je comprends . Céline est une vérité que je ne pourrai jamais incarner . Elle ne prouve rien , ne démontre rien , mais elle convainc tout le monde .
Oui , Céline Aubrée , la nageuse blonde au rire qui éclabousse les couloirs , celle qui confond Kant avec Comte , et qui croit que l’ "aliénation " doit être une maladie mentale , cette jeune fille en fleur avec son " esprit d'oiseau " , dont parle Proust , qui sait s’habiller court , sourire tout le temps , ne jamais poser de questions , toujours lucide sur l'attrait qu'un prof de philo peut avoir pour une élève assez enjouée comme elle , sportive et médiocre en cette matière . ( 10 )
Je ne lui en veux pas . Céline est sans masque . Elle n’a rien à cacher parce qu’elle ne cherche rien . Elle existe , et c’est déjà beaucoup .
Peut-être qu’au fond , Céline et moi , nous sommes deux visages d’un même miroir . Mais hélas , qui se repose dans son reflet , dans le mien , malheureusement , se voit .
Qui peut supporter ça ?
FIN
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - IV - Céline et Vérité - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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Notes :
5 - " La Vérité " ( 1960 ) film d'Henri-Georges Clouzot , avec Brigitte Bardot dans le rôle bouleversant de Dominique Marceau .
6 - Lac de Trémelin , dans la forêt de Brocéliande .
Gwirionez = Vérité en langue bretonne
7 - " Vérité et Mensonge au Sens Extra- Moral " ( Über Wahrheit und Lüge im Außermoralischen Sinn , 1873 ) , texte inachevé du philosophe allemand Friedrich Nietzsche .
8 - " Le Portrait de Dorian Gray " ( The Picture of Dorian Gray , 1890 ) , roman d'Oscar Wilde .
9 - Martin Heidegger ( 1889 - 1976 ) , philosophe allemand qui , après avoir étudié la phénoménologie de Husserl , s'intéressa à la question du " Sens de l'Être " .
- Michel Foucault ( 1926 - 1984 ) , philosophe français .
10 - Emmanuel Kant ( 1724 - 1804 ) , philosophe prussien , fondateur du criticisme et de la doctrine dite " idéalisme transcendental " .
- Auguste Comte ( 1798 - 1857 ) , philosophe et sociologue français , fondateur du positivisme .
- Georg Wilhelm Friedrich Hegel ( 1770 - 1831 ) , philosophe allemand considéré comme le dernier , mais le plus important représentant de l'idéalisme allemand .
- " A L'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs " ( 1919 ) , II , deuxième tome de "À la Recherche du Temps Perdu " de Marcel Proust .
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