LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche .
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
III - Le Passage de l'Arche
" Bright eyes , How can you close and fail ? How can the light that burned so brightly , Suddenly burn so pale ? " *
Pourquoi certains êtres vous marquent plus que d'autres ?
L'amour se lit sur un visage , même s'il reste sans réponse , provoquant une douleur , comme un sentiment de faim toujours inassouvie .
Il y a des gens que l’on oublie à peine aperçus , mais d’autres , comme des lucioles dans la nuit , s’accrochent à l’âme . On ne sait pourquoi . Leur souvenir , à la faveur d’un parfum , d’un reflet sur une vitre , d’un éclat de voix , même , revient sans prévenir . Ce ne sont pas forcément ceux que l’on a raisonnablement aimés , ni même ceux que l’on a connus . Mais quelque chose en eux a parlé directement à ce que l’on porte en soi de plus secret . Peut-être était-ce un regard posé comme une caresse , ou une manière de le détourner avec pudeur ? Une ombre sur la joue , une lumière dans un sourire . L’amour , parfois , ne s’énonce pas , mais il se dépose en silence sur un visage , comme un invisible papillon , le rendant soudain inoubliable . Il y reste , même sans réponse , tel une prière lumineuse que personne n’a entendue .
Alors , celle-ci devient quête d’une rencontre qui n’a pas forcément eu lieu , d’une autre vie qui aurait pu naître de ce frôlement d’âme . Et ce manque , apparemment sans objet , crucifiant comme une torture , avec le temps qui passe , devient une souffrance plus douce , presque belle , parce qu’elle rappelle que l’on a été vivant , vibrant , prêt à aimer .
Certaines vies ressemblent à l'eau d'une rivière , larmes de douleur , qui se jette dans un fleuve , comme le chante Dan Fogelberg , son interprète favori . L'on y entre à peine , s’y laissant porter sur un miroir , mais l’on en ressort transformé ! ( 1 )
Longtemps , je n’avais vu que moi dans cette histoire . Mon attente , ma peine , ce feu que j’avais porté comme une torche inutile dans la nuit de ses silences , bien plus tard , quand tout sembla fini , me fit soupçonner qu’elle était morte . Pas seulement disparue , mais vraiment ... partie . Une absence pleine , définitive . Parce que , ayant repéré , un jour , sa présence sur les réseaux sociaux , son allure , alors , m'était revenue , non plus radieuse , mais inquiète .
Comme si c’était elle qui , d'une certaine manière , me fixant désormais d'un oeil dur et brillant , me jugeait au travers du temps , moi qui avais eu peur de n'avoir jamais réellement compté , de n’avoir été seulement pour elle qu’un figurant , maintenant , je voyais que cet amour , si pur dans ma mémoire , avait pu être pour elle aussi plus qu'une menace , une raison de fuir . Avais-je été , sans le vouloir , l’une des causes de sa solitude ? Avais-je pu générer l’angoisse au lieu d'être source d'espérance ? C’est ainsi que cette ancienne affection m’avait quitté une seconde fois , non dans le manque , mais dans la question .
Je ne savais pourquoi cette personne m’était revenue , ce matin-là , au bout de tant d’années . Je buvais mon café tiède en regardant par la fenêtre , et soudain elle était arrivée là , plus rapide qu'une hirondelle de retour , au bout d'un petit clic . Non pas en rêve .
Non pas comme un souvenir précis . Mais comme une lueur au fond d'un regard , soudain surgie de l'écran .
Jamais , elle n’avait quitté ma mémoire , assurément . Mais il y a une différence entre se souvenir d'une vielle fable et être saisi par la nouveauté d'un roman . Cette fois , c’était elle qui me regardait , plutôt le souvenir que j’avais d’elle , mélange étrange de fragilité et de défi , avec ce qui restait d'une jeunesse inquiète que je n’avais jamais vraiment su comprendre .
Je me suis longtemps cru innocent dans cette histoire . Spectateur impuissant , cœur inutile d'un amour écarté . J’avais souffert en silence , je m’étais effacé avec une sorte de noblesse résignée . J’avais même fini par croire que mes sentiments n’avaient jamais compté pour elle qui m’avait à peine regardé , me parlant comme à un camarade distrait . Puis , le 4 juillet , jour de l'indépendance , elle s'était envolée vers son pays .
Mais ce jour-là , quelques années plus tard , ne constatant plus aucun signe de vie après sa dernière apparition la mettant en scène lors d'une kermesse où elle semblait heureuse à danser , j’en avais déduit qu’elle était sans doute morte .
Non pas " morte " comme une absence prolongée , mais morte vraiment . Suicidée quelque part dans une ville que je ne connaissais pas , sans mari , sans enfant , sans qu’aucun article ne s’en émeuve .
Et c’est là que le doute m’avait saisi . Une peur , lente , rampante , s’était installée : Et si , malgré tout , j'avais compté ? Et si , à un moment décisif , j'avais été le poids , le regard , l'amour de trop ?
Je m'étais alors souvenu de ses silences , que je croyais doux . De ses rires , que je prenais pour de la légèreté . De cette peur , surtout , qu’elle avait de devenir mère . Était-ce une menace qu’elle fuyait ? Comme toutes ces fécondantes promesses qu’elle avait certainement lues dans les yeux des hommes , qu’elle ne voulait plus entendre ? Je ne le saurai jamais . Pourtant , depuis ce jour , mon rôle me pesa . Je n'étais plus celui qui attendait en vain , mais peut-être celui qui , en convoitant , sans le savoir , un ventre , avait participé à son éloignement .
Elle vivait en moi comme une déchirure , et , désormais , quelques semaines après avoir soupçonné son départ , j’avais repris la route vers l’ouest . Sans but apparent , comme on pose une question . Ce n’était pas un pèlerinage , à cette époque , je ne croyais pas trop à ces choses-là . C’était plutôt pareil à une dérive , comme si mes pas savaient mieux que moi où je devais aller .
J’avais roulé toute la journée , sous un ciel trop vaste pour mes pensées . Les cactus , les stations abandonnées , les panneaux routiers blanchis par le soleil . L’air chaud entrait par la fenêtre entrouverte . Et dans la vieille radio du pick-up , la voix d’Art Garfunkel avait brusquement surgi , comme sortie d’un souvenir lui-même : " The windshield is covered with rain , I'm crying , turning the radio on , we're dancing , ninety-nine miles from L.A , I want you , I need you , please be there ..." ( 2 )
Chaque ligne , chaque mot , semblaient m’être adressés . La distance , la route , et ce désir de partir à l'aventure sans savoir si , une fois franchie ce désert , je retrouverai un jour quelqu'un de vivant .
Je savais qu’elle ne m’attendait plus , mais je voulais en avoir le coeur net .
Elle avait choisi Santa Rosa , petite ville californienne proche de Los Angeles , pour sa lumière douce et ses couvents de pierre blanche . Elle s’était retirée du monde comme on ferme les yeux sur un rêve qu’on ne veut pas voir mourir . Et pourtant , lorsque j'entrais dans la ville , j’eus la sensation d’une présence . Comme si son regard m’accompagnait encore , suspendu entre le rivage et le ciel , quelque part ...
( 3 )
Je m'étais garé devant la mission . Les cloches , bizarrement , sonnèrent . Puis , j'avais marché seul jusqu’au jardin , celui qu’elle aimait , me dit une bonne sœur . Un cimetière ombragé d'oliviers vénérables aux troncs noueux , fleuri d'hortensias et de roses , longeait l'allée principale , tandis qu'en son centre , une fontaine aux eaux jaillissantes , vrai calice de pierre , projetait sur les tombes leurs gouttes d'un miroir céleste ! Certes , lorsque je vis sa photo sur la sienne , la douleur n’était pas partie . Mais elle s’était changée . Elle était devenue comme une musique que l’on garde en soi , longtemps après que , dans une maison sans murs , la voix d'un chanteur se soit tue .
Je me retrouvais dans cette ville du bord de mer , là où elle avait passé ses étés , quelques années plus tôt . " Là-bas , je suis presque heureuse " , m’avait-elle écrit comme une anecdote , dans l'une de ses rares lettres . Je n’avais pas su relever . Je n’avais pas compris que dans ce " presque " était cachée toute sa vie .
Le soir , on me remit une enveloppe fine , jaunie , avec mon nom figurant sur l'enveloppe , écrit d’une écriture nerveuse , qu'elle ne m’avait jamais envoyée , la confiant à une amie religieuse .
L’encre avait un peu pâli , mais le trait restait lisible . Je l’ouvris avec la chair de poule . À l’intérieur , quelques lignes seulement . Pas de date . Pas de formule . Juste ceci :
" Depuis que ma mère est morte , j’ai peur . Pas de toi , mais de moi . Tu voyais quelque chose en moi que je n’étais pas prête à devenir .
Mon cher Dan , je t’aimais , mais pas assez pour changer de ville . Pardonne-moi . Si un jour tu trouves cette lettre , sache que j’y ai mis tout ce que je n’ai jamais osé te dire . "
Je restais là longtemps , le papier fragile entre mes mains . Le vent du large faisait bruire les feuilles , je crus même entendre sa voix , non plus lointaine , mais enfin presque apaisée .
Cependant , je compris également deux choses . La première , c'est qu’elle ne m’avait jamais aimé , d’une manière ou d'une autre , et la seconde , que je ne savais pas du tout qui pouvait être cet américain portant le même prénom que moi . J’étais arrivé là , au gré de mon voyage , dans cette petite ville de carte postale aux toits de tuiles rouges , posée entre collines et océan , dont les jardins fleuris de roses parfumaient des couvents d'âmes priant dans des cloîtres pour le bonheur des disparus .
C’était là que j’avais retrouvé sa trace , un certificat de décès , un nom de famille conservé , quelques papiers administratifs , rien de plus . Il n'y avait que cette étrange mention dans une correspondance d’une sœur carmélite :
" Elle priait beaucoup pour un homme qu’elle avait aimé dans sa jeunesse .
Elle n’en parlait jamais , sauf le matin , quand le soleil traversait les vitraux , se taisant alors , le regard tourné vers le lointain " .
J'étais allé jusqu’à la chapelle , au milieu des eucalyptus . J’avais marché longtemps dans la roseraie . Je ne savais plus ce que je cherchais . Peut-être juste un souffle , une coïncidence . J’avais vu son prénom sur un banc de pierre , offert en mémoire . D’une autre manière , elle était encore là .
Et moi , j’étais différent de celui que j’étais quand je l’aimais .
Quand une étrangère jeune et jolie , différente , dynamique , devient le miroir inversé de ce que nous ne sommes pas ( ou plus ) , cette fille représente l’inconnu .
Et par là même , elle incarne ce que l'on aimerait retrouver ou même , seulement , caresser du doigt , ce désir de renaître à soi-même à travers l’autre et son pays changé en énigme , sa langue en musique exotique , son histoire , en livre qu’on brûle de lire ! Alors , ce n’est pas tant cette personne qu’on aime , parfois , mais on souhaite , curieusement , séduit par la promesse d’un monde plus vaste que le sien , vivre en compagnie d'une présence aussi éducative qu charmante !
Oui , elle avait allumé en moi une soif . Ce qu’en elle , je désirais , c’était souvent le passage vers l’ailleurs , vers une autre version de moi-même , vers une liberté que je croyais disparue . Saint-Louis , la ville de l’Arche où elle avait vu le jour , donnait à ma " Virginia " , comme seuil du destin , cette résonance presque mythique , entre innocence perdue et mystère irréversible . Ce souvenir , même s’il n’était qu’un fragment parmi d'autres , semblait porter en lui tout un entrelacs de thèmes , la fuite vers l'ouest des pionniers , la lumière d'une promesse de l'au-delà , le repentir et la grâce d'un rêve de cow-boy ... ( 4 )
FIN
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - III - Le Passage de l'Arche - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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Notes :
1 - " The River " ( 1972 ) , chanson de Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) sur son album " Home Free " copyright 1972 Dan Fogelberg / Columbia Records CBS-Inc - All rights reserved .
2 - " 99 Miles from LA " ( 1975 ) est une chanson composée par Albert Hammond et Hal David , interprétée par Art Garfunkel sur son album " Breakaway " copyright 1975 Art Garfunkel / Columbia Records CBS Inc - All rights reserved : " Le pare-brise est couvert de pluie , je pleure , en allumant la radio , nous dansons , à quatre-vingt dix neuf milles de L.A , je te veux , j'ai besoin de toi , s'il te plaît , sois là ! "
3 - Santa Rosa , ville de la Baie Nord de San Francisco , partiellement détruite par le grand incendie d'octobre 2017 .
- Le Livre de Virginia ( Cycle de L'Etoile VI ) - Liminaire - 1 - L'Annonce de l'Ange / Visite à Santa-Rosa - Copyright Dan Ar Wern / Edilivre - avril 2020 .
4 - Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) - 5 - Villeneuve et 6 - Virginia - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* " Bright Eyes " ( 1978 ) , chanson de Mike Batt pour le film d'animation " Watership Down " , interprétée par Art Garfunkel sur ses albums " Fate for Breakfast " ( 1979 ) et " Scissors Cut " ( 1981 ) / Columbia Records CBS Records Inc. - All rights reserved .
" Yeux brillants , Comment pouvez-vous vous fermer et vous perdre ? Comment votre lumière qui brûlait si fort Peut-elle soudainement s'éteindre , si pâle ? "
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