LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - II - Couleurs de l’Arbre-Monde .
27 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME
LES CLAIRIERES DE L'ÂME
II - Couleurs de l'Arbre-Monde *
" La route est longue , pour aller au bout du monde ... "
J.M.G LE Clézio - " Alma " ( 2017 )
Je ne m’attendais à rien , ce jour-là . Je montais dans un bus anonyme et gris du cœur de la ville américaine de Houston , que je ne connaissais que de temps à autre , au gré de mes voyages professionnels . Pourtant , j’ai senti , à peine assis , cette chose étrange glisser en moi . Dans ce décor sans grâce , la mémoire de mondes oubliés m'a effleuré . Le fauteuil usé , la lumière pâle ainsi que les passagers muets , tout m’était presque familier . Pas dans le détail , mais dans l’âme . Comme si ce moment du flux temporel appartenait à une autre vie , dans une version plus ancienne où j’avais déjà , dans une forme plus subtile de " déjà-vu existentiel " , traversé ce carrefour de bitume et de hasard , non pas une simple impression d’avoir vécu là cette scène précise , mais la sensation profonde que tout un morceau de cet univers m'appartenait d’une manière mystérieuse , comme si j'y étais retourné plutôt que venu , méditation sur les strates , les identités multiples d'une existence qu’on porte en soi , éternelle , avec cette capacité intime qu’ont certains endroits , même les plus lointains , les plus banals , de nous révéler des fragments enfouis de nous-mêmes . Vivons-nous plusieurs fois en une seule , sans quitter notre corps d'aujourd'hui ? Suffit-il d’un changement de latitude , d’un paysage qui nous regarderait autrement , pour que notre mémoire profonde se réactive ? Alors , le passé se courbe , le futur s’efface , et le présent devient plus vaste , traversé d’échos et de présences invisibles , comme si le chêne sacré de nos Ancêtres projetait ses racines bien au-delà du sol natal , jusqu’aux villes de ce monde . La mémoire familiale devient alors non seulement enracinée , mais aussi transplantée , migrante , universelle . Il y a des lieux qui nous réveillent , des lieux étrangers qui nous reconnaissent comme une pluie tiède sur la peau . Ils ne disent rien d’emblée , ils nous murmurent l’odeur d’un figuier , la moiteur pâle d’une fin d’après-midi , la chaleur insupportable d’une plage d'Afrique sous les pieds nus d’un enfant .
Donc , je me suis demandé si chaque nouveau lieu où l’on marche , même seulement quelques heures , pouvait ouvrir en nous la perspective d'une autre vie ? Pas , au sens mystique d'une réincarnation , mais telle une ramification de tout notre être . Nous changerions de cadre , et ce serait une autre pièce qui commencerait , permettant à une autre version de nous-mêmes de se mettre à parler , à ressentir , à se souvenir !
Et puis , je suis aussi ravi quand je contemple ce tableau oublié que j'aime , au musée d'Orsay ! Celui avec des couleurs si obscurément vives qu’on jurerait , d'abord , les avoir appréhendées , celui des bleus argentés d'outre-monde , éclats de soleil couchant dans la clarté vespérale sombre des verts d’eau , palette d’un monde intérieur que le petit garçon porté par la mère , sur le rivage , a vue un jour dans un rêve , le conduire à un éden merveilleux d'une profusion de figuiers , de bougainvilliers , de murs chauffés par le soleil triomphal , d’ombres courtes et de ciel criant !
C’était l’Algérie d’un autrefois transmis ou deviné , plage sanguinaire d’un été jamais nommé , toujours mortellement ressenti .
De là , ma route s’est dessinée sans que je la décide : Castelnaudary d'ocre rouge à l'heure du silence , rebelle cathare aux ardeurs bafouées , façade austère d'un navire du moyen-âge échoué sur le canal du midi . Puis Nice , ma lumière familière cachant le déluge , avec ses palais en fête sur les murs roses de Cimiez la romaine , aux couchers de soleil qui n’en finissent pas de teinter l’âme en pourpre !
Mais comment jeter toutes ces couleurs sur une seule toile ? Comment faire tenir ces parcours multiples dans une même page , une même mémoire ? Il faut un arbre !
Ou peut-être , pour ces villes que j’ai habitées , traversées , moi , l'amoureux d’un invisible jardin , dont peu à peu , l'âme nomade a tenté de suivre les dessins d’une fresque ancienne où chaque pigment vient d’un quartier , d’un rivage différent , les nuances d'une voix littéraire qui , ne me parlant pas directement , résonne dans la musique des îles battues par le vent du grand large , phrases d'une langue inconnue qui me viennent sans prévenir . C’est celle de Le Clézio ** , ou d’un de ses jumeaux qui aurait vu , lui aussi , les palmiers de Nice pencher vers l’ailleurs , les rues blanches de la casbah d'Alger s’évanouir dans la poussière , les caravanes du désert s’effacer sous le sable comme des lignes de poésie .
Alors , je m’assieds au pied du grand saint de la cathédrale primitive .
Je n’ai plus besoin de lui parler , ni de chercher . Tout est là , dans le bruissement de ses frondaisons , dans les veines de son écorce mémorielle . Ce n’est pas un arbre unique , c’est un arbre-monde , mémoire des druides , comme une source dont je sens doucement monter en moi la sève . Il ne représente pas un labyrinthe , mais une spirale ouverte , vivante . J’accepte de ne pas tout relier . J’accepte que sa feuillure de branches , comme la mienne , reste inachevée .
Car l’âme , il est vrai , ne pourra tout comprendre . Elle essaie juste se souvenir .
Et c’est assez .
FIN
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DAN AR WERN - Les Clairières de l'Âme ( Nouvelles ) - II - Couleurs de l'Arbre-Monde - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Les Clairières de l'Âme " , copyright 2025 .
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* Arbre du Monde ou Yggdrasil reliant la Terre au Ciel dans la mythologie nordique , associé peut-être à l'Arbre de Vie et celui de la Connaissance du Bien et du Mal dans la Bible ( Genèse , II , 9 et 17 , III , 24 ) , mais aussi à l'Arbre de Jessé ( Isaïe , XI , 1 ) ou au chêne sacré du peuple celte = ARBOR MIRABILIS .
" Le Passeur des Mondes " ( Cycle de L'Etoile I ) , VI , 3 - Mouton Noir , Mouton Blanc ( Note 15 ) - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
" La Demeure Enchantée " ( Cycle de L'Etoile II ) , V , 6 - Destruction de l'Atlantide ( Note 28 ) et Epilogue - L'Être de Lumière ( Note 15 ) - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
** Jean-Marie-Gustave Le Clézio , écrivain d'origine bretonne , né à Nice , prix Nobel de littérature 2008 .
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