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LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .

26 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LES CLAIRIERES DE L'ÂME

LES CLAIRIERES DE L'ÂME ( Nouvelles ) - I - La Source et le Sentier .
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LES CLAIRIERES DE L'ÂME

 

 

 

 

 

 

 

 

I - La Source et le Sentier

 

 

 

Voici , J'ai ouvert devant toi une Porte que nul ne peut fermer ... "

Apocalypse de Saint-Jean , III , 8 , VI - Philadelphie .

 

 

 

 

 

 

 

Je suis retourné ce midi au vieux sentier qui longe la lisière du bois , là où la lumière s’accroche aux branches comme un chant muet . J'avais besoin de faire une pause dans cette escalade routinière et stressante qui vous transporte d'un battement d'aile en pays d'ailleurs . C'est le privilège d'une vie de navigant , disent certains , de prendre chaque jour l'avion comme on prend l'autobus . Mais toute médaille a son revers . Vous vous sentez parfois perdu au milieu d'une sorte de tourbillon sans fin dans lequel , vainement , votre coeur s'égare , comme un chasseur solitaire , à la poursuite illusoire de je ne sais quel rêve inassouvi au milieu d'une foule invisible et passagère , et la fatigue , en rajoutant , vous montre que vous ne savez plus vraiment ce que vous faîtes là dans ce désert bien trop peuplé d'ombres , dans ce maëlstrom superficiel d'escales , de visages , d'hôtels , comme un chapelet de stations de métro ou d'îles trop vite abandonnées !

C’est par un temps d’après-pluie que je suis entré dans la futaie . Sans but réel , comme souvent . Le ciel était encore gris , la lumière diffuse . Chaque feuille , chaque branche brillait doucement , lavée de la nuit . Dans l’air , flottait cette odeur unique , incomparable , celle des pins mouillés , du sol encore chaud sous l'averse , autour des pierres , des mousses fragiles , des fougères réveillées . Cette senteur-là , plus que toute autre , a le pouvoir de me ramener en arrière . C’est une clef mystérieuse . À peine l'avais-je respirée que quelque chose en moi , comme une blessure , s’était rouvert . Le sol détrempé buvait la lumière , et les troncs noirs paraissaient se parler entre eux . J’avais marché longtemps sans rien attendre , laissant mes pensées en arrière , entre sous-bois et ronciers d'aubépines , vidées par l'allure de mon pas régulier . Le vent jouait doucement dans les hauteurs , mais en bas , tout était silence .

Puis , sans que je m’y sois préparé , le paysage s’était éclairci .

Ce fut , là , je crois , que mon âme , il y a bien des années , commença de se ressourcer sans que je le sache encore .

L’enfant que j’étais aimait s’y égarer , non pour fuir , mais pour s’absorber , lui qui n’avait besoin ni de compagnon , ni de jouet , mais que le frémissement d’un feuillage , ou qu'un filet d’eau claire suffisaient à nourrir de leurs indicibles rêveries .

Je me souviens qu'il y avait , au creux du vallon , quelque fontaine imperceptible aux promeneurs trop pressés . Je la cherchais comme on cherche un secret . Et quand enfin je pouvais l’atteindre , agenouillé parmi les racines tordues , je m'efforçais d'entendre son murmure ancien , comme si la terre elle-même parlait . Cette eau qui chantait dans le recueillement me paraissait bénie . Je ne savais pas prier , mais je la contemplais avec ferveur , comme on regarde ce qu’on aime sans comprendre .

Je me suis arrêté . Soudain , devant moi , entre les branches dénudées , se dressait ce que j’avais oublié . La forêt , lentement , devenait une autre . Le présent s’était effacé sous mes pas . Je ne marchais plus dans cette fin de matinée ordinaire , mais quelque part dans une clairière beaucoup plus étrange , un bosquet de l’enfance entre Brocéliande et Coëtquidan . Là , dans cette autre royaume , apparaissait un vieux château à moitié en ruine , envahi par les ronces , du moins les vestiges d’un domaine qui , à l'époque , m’avait paru immense , et qui , maintenant , dans ma mémoire , avait repris les couleurs d'un songe irréel , un peu comme ces gouttes de lumière qu'on essuie , sans y croire , sur un miroir mouillé ! Peu à peu , affluaient les détails , la grille rouillée , la glycine folle entre les marches fendues . Je devais avoir cinq ans , peut-être six . Je revois encore les grandes tentes dressées pour une fête champêtre . Il y avait , partout , des lampions suspendus , des nappes blanches sur des tréteaux . Les adultes parlaient fort pendant qu'un orchestre jouait sous la tonnelle , et nous , leurs enfants , trop heureux , pour l'heure , de pouvoir ignorer leur monde , indifférents à leur banquet , nous nous efforcions d'y échapper en nuées d'hirondelles , bâtissant des cabanes de branchages tapissées de feuilles mortes , faisant courir un cri aigu libératoire entre les chênes , dans les taillis ! Je me rappelle la fraîcheur de l’herbe sous mes pieds nus , les esclaffades , les courses effrénées autour du vieux puits . Puis , elle était apparue , Maloute , fille de militaire , venue du camp voisin , culotte courte , casquette vissée sur la tête , allure vive , l'oeil sauvage . Elle savait se rouler par terre ou grimper dans les arbres , défier les garçons dans des courses , des bagarres improvisées , les moquant d’un rire plus clair que la musique fendant l’air ! Lorsqu’elle m’avait regardé , ce jour-là , ce ne fut pas une invitation , c’était une évidence !

Elle s’était approchée , me lançant une pomme cueillie au vol :

- Tu ne sais pas jouer , toi ? Viens ! , m'avait-elle simplement ordonné .

Je l’avais suivie , la dévisageant sans bien comprendre ce qui m’arrivait . Mais quand nos regards se croisèrent , ce fut comme un appel intérieur , un vertige doux .

Ce moment n’avait duré qu’un après-midi , mais il m’avait traversé pour toujours . Ce n’était pas un amour , c’était plus subtil ! Une ouverture , un ébranlement . Pour la première fois , quelqu’un m'avait vu , choisi , entraîné . Je ne l’ai jamais revue , pourtant . Peut-être n’était-elle qu’un mirage , un passage lumineux dans le pays merveilleux de ma prime jeunesse ? Mais son regard continue de me hanter .

J'ai , d'ailleurs , gardé une vieille photo d'elle où on la voit chevauchant sa monture , un petit vélo , et moi tout près d'elle , au pays de Brocéliande ... Je l’ai retrouvée un jour dans une ancienne boîte à souvenir , oubliée au fond d’un placard . Nous sommes debout , comme deux cavaliers d’un empire éphémère , à côté de nos bécanes . Ma cavalière sourit à l’objectif . Moi, je la regarde , elle seule . Nos montures grincent , nos risettes sont franches , malgré le crépuscule aveuglant de Brocéliande , en arrière-plan , qui filtre à travers les feuillages , comme une bénédiction muette .

Quand il m'arrivait , naguère , de retrouver le silence ruiné du manoir , je sentais un pincement de cœur pour ce qu'elle était . Cette cicatrice m'avait d'abord fait mal comme une prière qu’on croyait perdue , comme une source sous les pierres , longtemps recouverte , mais jamais tarie . Je repartais sans me retourner . Le sentier me ramenait vers le monde ,

Mais , aujourd'hui , un autre regard me possède . Ce matin , j’ai retrouvé un fragment de son âme , de celle qui jouait , aimait , s’émerveillait ... Cela me suffit pour continuer ! J’ai senti à nouveau cette paix que l’on ne trouve qu’en se souvenant d’avoir été pur .

Ainsi commence ce chemin de clairières , lorsque chaque pas est une réminiscence , et chaque halte une invocation . La forêt , en sa lente sagesse , n’oublie rien .

 

 

 

  FIN                                   

 

 

 

                                      ___

 

 

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