POLLEN - Sonerezh / Musique ( 61 / 70 ) .
POLLEN
( Sonerezh / Musique )
" Je me rappelle un concerto de Jean-Sébastien Bach joué au piano par une très jeune fille d'un talent parfait . "
Georges Duhamel - " La Musique Consolatrice "
( 1944 )
" La musique est le pays des âmes , comme les masques sont le pays des corps ... "
Jean-Paul ( Johann Paul Friedrich Richter , 1763 - 1825 ) - " Flegeljahre " ( 1804 / 1805 ) .
61 - " Sa pensée se reportait en tremblant vers des choses perdues , vers les bruits des Noëls de jadis , des Noëls oubliés - mais étaient-ce seulement des bruits que ces paroles joyeuses et désincarnées qui montaient vers le ciel , telles les notes d'un xylophone discordant , dans les pièces pleines de
fumée , de rires et de visages inoffensifs et
disparus ? "
William Styron - " Un Lit de Ténèbres "
( 1951 ) , V .
62 - Les traits pâlis , décomposés par le trac mais s'efforçant de sourire au public , elle s'assit sur la banquette pendant que , l'orchestre , tout de suite , se mettant à jouer , la musique vibra aussitôt d'une parfaite splendeur où , dans le bois luisant du couvercle , se reflétait ses doigts effilés courant comme des sortes d'insectes monstrueux sur le clavier noir et blanc du piano . Elle crut percevoir alors quelque dérèglement sonore à l'intérieur d'un nouveau monde , au moment où , par un accord mineur , la lumière parvenait à s'engouffrer soudain dans l'épaisse obscurité de son ventre , la faisant de longues minutes douloureusement tressaillir avant d'entamer soudain la brève coda reprenant le thème initial comme si , de cet adagio , un enfant peu à peu surgissait d'elle-même , prenant son
envol . Frissonnant d'inquiétude , elle se demanda ce qu'elle était venue faire là , aujourd'hui , dans cet auditorium , lieu de mystères et de ténèbres fécondantes , mais aussi , gagnée par l'angoisse de
la mort , combien de temps lui serait
donné , belle âme juvénile , avant qu'elle ne devienne à leurs yeux cette femme vieillissante qui , sans doute , aurait à leur tirer bientôt sa révérence afin de repartir jouer la phrase d'une autre mélodie encore plus parfaite , laissant ici-bas les conventions d'un orchestre social à la partition trop bien réglée ?
Dan Ar Wern - CELEBRATION - I - Tressaillement ( Printemps ) .
63 - " Ma raison de jouer était viscérale , en magie avec le monde . Je voulais vaincre et me trouver . J'avais une telle conscience de ce bonheur , de mon besoin de musique pour vivre et de la renaissance que m'insufflait l'Oeuvre , que j'ai physiquement réalisé combien le processus du travail était précieux . "
Hélène Grimaud - " Variations Sauvages "
( 2003 ) , V .
64 - " Ce que nous entendons jouer , même par de grands artistes , nous laisse bien souvent une secrète et amère déception , car nous vivons avec la musique des sphères , dans nos rêves . Mais quand elle joue , qu'elle pose les mains sur les touches , tout à coup , c'est plus beau que dans nos rêves . Ce que l'on entend , c'est , dirait-on , l'âme même de Cécile . Et bientôt nous ne savons plus si ces pures harmonies se produisent dans l'instrument ou dans la substance de notre être . "
Georges Duhamel - " Cécile Parmi Nous "
( Chronique des Pasquier , VII , 1938 )
65 - Les fines arabesques d'une céleste
mélodie , déroulant sa spirale magnifique , lui parvinrent à l'oreille , tandis que l'angélique voix de la cantatrice , chaude et prenante , s'imposait à lui , pénétrant son âme , la comblant peu à peu d'allégresse . D'une oreille et d'un coeur
attentifs , le maître put se réjouir de l'entendre interpréter la fameuse " Urlicht " , composée par son idole , Gustav Mahler :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! " ( 1 )
On aurait dit le chant divin d'une Sylphide !
" La musique est une force horizontale qui se déroule dans le temps . " ( 2 )
Ces paroles de Léon Fleisher , célèbre pianiste et , comme lui , chef d'orchestre , s'imposèrent à lui , pendant que des vibrations de nature inconnue exaltaient l'élan de son âme , la transperçant de toutes parts , la touchant d'une force indescriptible . Il comprit qu'il serait enfin libre , qu'il pourrait bientôt se promener à sa guise avec elle , autant dans les contrées les plus lointaines de la galaxie que dans les profondeurs les plus reculées de sa conscience . Il lui sembla revivre , s'élevant sur la voie lumineuse qui monte jusqu'aux Portes du Ciel , ce poème illustrant l'oeuvre de Strauss :
" ... Mon âme veut prendre son envol ... " ( 3 )
Mais les méandres stagnants de son existence défilaient aussi comme un fleuve sombre , lui rappelant aussitôt d'autres réalités qu'une voix lancinante lui répétait sans cesse :
" Vous n'êtes pas à vous-mêmes , votre corps , c'est le Temple de l'Esprit . " ( 4 )
La symphonie de Gorecki , douloureuse évocation de la tristesse d'une mère pleurant la mort de son fils , lui revint en mémoire . Ne l'avait-il pas jouée si souvent , la critique saluant en lui " ce génie d'inspiration mystique transfigurant l'oeuvre d'une touche quasi-divine ?... "
Mais pour lui , c'est à l'interprète , sa " Rose rouge " , comme il l'appelait lui-même , qu'il dédiait plutôt la phrase du journal :
" Maman , ne pleure surtout pas ,
Vierge très pure , Reine du Ciel ,
Protège-moi toujours ... " ( 5 )
Dan Ar Wern - Fleurs d'Abeilles - II , 8 - Artiste et Création ( Chef d'Orchestre ) .
66 - " L'année précédente , dans une soirée , il avait entendu une oeuvre musicale exécutée au piano et au violon . D'abord , il n'avait goûté que la qualité matérielle des sons sécrétés par les instruments . Et ç'avait déjà été un grand plaisir quand , au-dessous de la petite ligne du violon , mince , résistante , dense et directrice , il avait vu tout d'un coup chercher à s'élever en un clapotement liquide , la masse de la partie de piano , multiforme , indivise , plane et entrechoquée comme la mauve agitation des flots que charme et bémolise le clair de lune . Mais à un moment donné , sans pouvoir nettement distinguer un contour , donner un nom à ce qui lui plaisait , charmé tout d'un coup , il avait cherché à recueillir la phrase ou l'harmonie - il ne savait lui -même - qui passait et qui lui avait ouvert plus largement l'âme , comme certaines odeurs de roses circulant dans l'air humide du soir ont la propriété de dilater nos narines . "
Marcel Proust - " Un Amour de Swann "
( A La Recherche du Temps Perdu , II , 1913 )
67 - " Il sentit qu'il devenait aussi étranger à son oeuvre qu'à lui-même . L'Art est l'ombre de
l'homme , jetée sur la Nature . Notre musique est illusion . L'esprit avait besoin de ce mensonge pour comprendre l'incompréhensible , sauvegarde nécessaire pour la raison humaine ! Un orchestre invisible lui répondit alors , le laissant sur une harmonie vertigineuse dont l'énigme n'était pas résolue . Son cerveau épuisé continuait à chercher de quels éléments étaient faits ces accords qui semblait courir vers lui comme une lueur d'acier au bord de l'horizon , ligne de flots d'argent tremblant au soleil .
- La Porte s'ouvre , se dit-il ... Enfant , qui donc
es-tu ?
Je suis le jour qui va naître ... "
Romain Rolland - " Jean-Christophe "
( La Nouvelle Journée , 1912 )
68 - En ce soir d'été , l'air embaumé , mélange d'iode et de tamaris anglais , portait lui aussi le chant de la campagne comme réponse mystérieuse aux paroles de l'Ange ... Dans le parc fleuri , quelques nouveaux amants , couples de fortune , esquissaient un pas de danse , papillons voletant sous les lampes , tandis que la jeune musicienne , réclamée à
l'intérieur , venait juste de reprendre les stances de Debussy . Quelque part , sans doute , ils étaient deux notes sur la même portée , deux notes qui s'aimaient tellement qu'elle devait chercher à les faire jouer ensemble à sa façon , comme disait Mozart , car elle était aussi pianiste .
- Tout ce temps perdu ! , avait-il soupiré , ce soir-
là , lui prenant la main . Me pardonneras-tu ?
- Pourquoi ? , lui murmura-t-elle en guise de
réponse , avec un mélange de tendresse et d'incompréhension .
- Peut-être que là-haut , du fin fond de la Voie Lactée , une vague naissante descend peu à peu jusqu'à nous des origines , rumeur immense qui nous arrive du ciel au bon moment ? C'est la Fille du Roi qui te révèle Son oeuvre , lui dit-il encore d'un air
bizarre . Sauras-tu en suivre les pas ?
Dan Ar Wern - Le Porteur de Lumière - III - Deux Notes .
69 - Mademoiselle ... , hésita-t-il ensuite , essayant d'engager , timide et troublé , un dialogue , lui demandant par quel miracle ils se retrouvaient ici , en ce lieu isolé .
- Vous voudriez déjà connaître , en exclusivité , " La Clé du Contretemps " ? , lui répondit-elle d'une voix délicieuse , remplie de gêne et d'ironie . Car c'était le nom d'un morceau qu'elle s'était mise à pianoter dans sa tête , sur un coin de table de cet hôtel abandonné .
- Peut-être faisions-nous partie d 'une terre
idéale , en harmonie parfaite avec notre nature profonde , vers laquelle chacun de nous chemine plus ou moins consciemment toute sa vie ? , se contenta-t-elle de lui répondre avec un sourire triste de circonstance . La recherche , si vous voulez , d'un accord de quinte à notre portée ... Mais comme une pause , n'est-ce pas , vaut quatre soupirs , j'espère encore que ce bienveillant silence de ma part vous montrera aussi une attente en suspens guettant un faible signe de votre indulgence !
- Pardonnez-moi de faire un peu comme le saumon qui cherche la rivière pour y pondre ses oeufs ? , lui répondit-il à son tour avec hardiesse afin de la comprendre , et pour mieux noyer son regard dans l'eau bleue de ses yeux clairs de sirène ou de femme-poisson mouillés de larmes .
- Truite saumonée , en ce qui me concerne ! , s'était-elle efforcée d'abord de plaisanter , rougissante , lorgnant plutôt vers la carte , songeant peut-être au morceau de Schubert qu'elle venait d'interpréter sous forme de " blues " pour détendre l'atmosphère . C'est un peu de ça qu'il s'agit , n'est-ce pas , de la raison pour laquelle vous vous êtes échoué
ici ?
Pour finir , elle s'était tranquillement rassise au piano dans le hall de l'auberge . Et certains clients se mirent même à reprendre avec elle un air de jazz :
" Love is a circle ,
Take my hand , my friend ,
Love is a circle ,
Love will never end ... " ( 6 )
Dan Ar Wern - Une Vie D'Artiste - II , 2 - La Clé du Contretemps .
70 - " Il y a chez lui un plaisir évident à décrire ces lames qui roulent et déferlent les unes derrière les autres , cette houppe bruyante , le mouvement infatigable des masses d'eau , les vagues qui claquent , les gouffres humides et lumineux . Debout derrière le phare , il sent qu'en fixant longuement la mer , en laissant le vent entrer en lui , en se laissant pénétrer par les éléments , il est comme gagné par un rythme voisin de celui de l'éternité . Son esprit disparaît dans l'être de la mer . Et l'expérience qui est alors la sienne est proche d'une expérience
mystique . C'était cela , le chemin de la vie tout tracé , secret de la vie éternelle : cette mer qui ouvre à demain !
Jean-Marie-Gustave Le Clézio - " Le Déluge "
( 1966 ) - " Le Chercheur d'Or " ( 1985 )
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DAN AR WERN - POLLEN ( 61 / 70 ) - Sonerezh / Musique - Tous droits réservés - " POLLEN " , copyright 2023 .
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Notes :
1 - " Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben Wunderhorn , lieder ) .
2 - Léon Fleisher , célèbre pianiste et chef d'orchestre américain , né en 1928 à San Francisco .
3 - L' un des Quatre derniers Lieder ( Vier letzte Lieder ) de Richard Strauss ( 1948 ) , sur un poème de Hermann Hesse : " L'Heure du Sommeil " ( Beim Schlafengehen ) , aus " Gesammelte Dichtungen " , Verlag , 1952 . Alle Rechte Vorbehalten .
4 - Saint Paul , I - Co. , VI , 19 .
5 - Henrik Gorecki , Symphonie n° 3 , opus 36
( 1976 ) .
6 - " Love is a Circle " , paroles de Manny Feldman , musique de Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans l'album de ce dernier : " Tant de Joies , Graeme Allwright and the Glen Ferris Quartet " , copyright 2000 Graeme Allwright / EPM Musique - ADES - Tous droits réservés - All rights reserved .
" L'amour est un cercle ,
Prends ma main , mon ami ,
L'amour est un cercle ,
L'amour ne finira jamais ... "
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