Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - Epilogue - V - Vertige .
18 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL
Breizh-Terminal
VII - Le Miroir des Origines
Epilogue
V - Vertige
" O toi , sosie , personnage au teint pâle ,
Pourquoi revivre mon haut mal ? "
Heinrich Heine *
36 - Le vaisseau ne descendait plus par lui-même : il semblait être aspiré .
Au-delà du hublot que constituait le bassin de la salle bleutée , la mer n’était plus une surface , mais une profondeur inversée , un ciel liquide où , au cœur de cette immensité , lentement , irréfutablement , pulsaient des lueurs faisant naître la ville d'Ys , d’abord comme un mirage , puis comme une évidence , faite de tours élancées et translucides , pareilles à des orgues de cristal , et se déployant en spirales concentriques , tandis que , suspendues , des passerelles courbes dans une architecture défiant toute gravité , reliaient les hauteurs . L’eau n’engloutissait pas la ville , mais la traversait , la nourrissait , la révélait , des flux lumineux circulant dans ses artères de couleur sanguine , mêlant or , azur et vert profond . Des jardins fleuris flottaient dans des bulles d’air stable où croissaient des arbres de métal aux feuilles phosphorescentes , dont chaque frémissement semblait répondre à une musique inaudible . Des créatures évoluaient entre les structures : silhouettes centaurides , peut-être , étirées , fluides , presque liquides elles aussi . Yowan , d’abord , sentit une pression derrière ses tempes . Rien de douloureux , comme une ouverture en lui qui , toutà coup , cessait de lui résister . Des images multiples , fragments d’une époque antérieure à toute histoire connue où l’individu n’était pas une frontière , mais un point de passage , se mirent à affluer comme un film sous son crâne en feu et dans les ondoiements de la vasque circulaire en fibre de verre : mers retirées , ciels différents , corps multiples , consciences partagées . Posant sa main dans celle de son double terrestre , Izold n'avait plus besoin de le regarder . Son geste n’ayant plus rien de symbolique , avait déclenché une onde véritable qu'affleurait maintenant , sans passer par les mots , l'unicité de leur pensée .
- Tu vois ? , lui dit-elle avec douceur .
Leurs perceptions se superposaient , deux angles , deux mémoires , deux sensibilités qui refusaient désormais de rester distinctes . Leur respiration se synchronisa , leurs identités , loin de disparaître , s’intensifiait au point de les traverser mutuellement , tandis qu'un frisson les parcourait . Chaque pensée de l’un trouvait son écho exact chez l’autre , mais transformé , enrichi , prolongé .
- Oui ... mais je ne vois pas seulement avec mes yeux , lui répondit-il en tremblant .
La lumière d’Ys continuait de pénétrer le vaisseau , ne venant pas de l’extérieur , mais , émanant d'eux , comme un reflet dans le miroir des origines , la vitre organique aux chatoiements ondulatoires ! Alors , la trajectoire changea imperceptiblement , comme si la cité elle-même validait cette naissance . Les structures lumineuses s’intensifièrent , pendant qu'un passage s’ouvrait au cœur des spirales , voie directe vers le centre où l'entité Eoghan , maintenant , pouvait , avec une conscience élargie , capable de percevoir simultanément les flux d’énergie , contempler toutes les mémoires inscrites dans la matière terrestre ou centaurienne , invisibles présences qui , alternativement , l'ayant reconnu , habitaient en lui et dans la cité .
37 - Le gardien de phare , lui , s'était senti si fatigué qu'il était tombé tout habillé sur son lit !
L'espace d'un instant , perdu dans son délire , s'interrogeant sur sa solitude effroyable au milieu des cieux de couleur sombre où évoluait un ange noir le narguant , son double , marionnette ridicule , sinistre pantin voguant comme un aigle aux serres sanguinolentes , faisant planer son ombre tragique sur d'ineffaçables traces de ses crimes inexpiables ! Puis , il se demanda , sanglotant , s'il était vraiment possible de survivre au terme du parcours , comme si , en sautant dans le vide , en franchissant ainsi le seuil de cet au-delà inespéré du mal depuis le haut du cercle , on parvenait , pour finir , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ... Qu'offrons-nous , pensait-il , à la douleur des autres qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ?
C'était l'été 2088 , on était au bord du gouffre , un vent de folie meurtrière s'apprêtait à embraser toute la planète ! Mais qui aurait vraiment voulu s'en préoccuper ? Cette fois , ça se passerait en silence ! Après tout , réfléchit-il , quand il n'y aurait plus de futur , la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée ! Une fois de plus , il se souvint de la théorie de ce professeur de Douarnenez qui , lui ayantt parlé de la chute de la Bretagne en juillet 1488 , prétendait qu'elle avait anticipé , le même mois , celle de la France , juste trois siècles plus tard , lorsque après l'appel du château de Vizille ( 21 juillet 1788 ) , furent convoqués par Louis XVI les états généraux qui allaient entraîner sa chute , signe avant-coureur de l'inévitable déclin de la puissance coloniale .
Décidément , l'été , songea-t-il ... ( XIII )
C'est alors que , se réveillant , il crut voir un énorme gouffre de ténèbres trouer le ciel ! Tout lui semblait si sombre soudainement , mystérieux comme le martèlement de la pluie sur la vitre , résonance en lui d'un glas sépulcral au-dessus de la loge où il dormait . Regardant par la fenêtre , il remarqua quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous son crâne un ouragan bien plus dévastateur que sur les quais détrempés , tandis qu'à l'horizon mystérieux couronné de nuages menaçants , dans les lointains d'un bras de mer assoupi , le veilleur vit soudain surgir les batîments d'une immense armada ennemie sillonnant l'océan comme les vaisseaux et les veines qui serpentaient parmi les lobes de son cerveau en feu !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - Epilogue - V - Vertige - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
XIII - Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier ( Sant-Albin-an-Hiliber ) le 28 juillet 1488 / Appel du château de Vizille ( 21 juillet 1788 ) .
* " Du , Doppelgänger ,
Du , bleicher Geselle ,
Was äffst du nach mein Liebesleid ? "
" Der Doppelgänger / Le Double "
Poème de Heinrich Heine ( 1787 - 1856 ) ,
Musique de Franz Schubert ( 1797 - 1828 )
( Schwanengesang - Le Chant du Cygne , Posth. 1829 ) .
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