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Le Piège - Première Partie - Le Document Mystérieux - VII - Christie .

30 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Le Piège

Cathédrale épiscopalienne de la Saint-Trinité , avenue George V , à Paris .

Cathédrale épiscopalienne de la Saint-Trinité , avenue George V , à Paris .

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Le Piège

 

 

 

 

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... " 

Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien "

( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )  

 

 

 

 

 

 

Première Partie

( Le Document Mystérieux )

 

 

 

 

 

 

 

 

VII - Christie

       

         

 

 

 

 

" Nous ne pleurerons pas ,

  Nous tirerons notre force 

  De ce qui subsiste ... "

William Wordsworth ( 1770 - 1850 )

" Suggestions de l'Immortalité

   A partir de Réminiscences

   de la Tendre Enfance " ( 1804 )

 

 

 

 

 

    

 

 

 

13 - Sans doute en est-il des rêves d'antan comme de ces feuilles mortes que le vent pousse et  qui changent de place ? Peut-être avait-elle disparu trop vite , cette fille de son passé , il ne savait dire où , exactement , dans ces déserts trop vastes d'Amérique , où les visages se perdent sans même avoir été regardés ? Comme si elle savait déjà qu’elle partirait un jour , avec cette manière de sourire qui désarme , et lui , naïvement , qui croyait encore que certaines rencontres pouvaient échapper aux lois du siècle , il en était tombé amoureux avec la brutalité presque ridicule d'un chercheur d'or ! Un vertige , une évidence ! Et puis elle s’était effacée comme une silhouette qui tourne au coin de la rue et ne revient jamais . D'ailleurs , comment l'oublier s'il n'arrêtait pas de revenir sur les lieux de rencontre , du côyé de l'avenue George V , par exemple , en cette église épiscopalienne de la Sainte-Trinité ? ( 32 )

Etait-ce pour déplacer sa douleur , ou tenter de distraire sa souffrance , que , repérant une annonce de cours particulier d'anglais derrière une vitrine , il avait fait la connaissance de l'autre ? Elle aussi , par ironie du destin , se confia-t-elle ensuite , était venue à Paris depuis New-York pour étudier la danse , mais avec des origines hongroises qu’elle évoquait parfois avec une gravité inattendue .

Elle avait des gestes précis , presque retenus , comme si elle se sentait surveillée dans chacun de ses mouvements .

Contrairement à la première , elle ne se livrait pas , d'ailleurs , mais préférant se tenir à distance , elle finissait par éclater toujours d'un rire sonore . Il crut crois que c’était ce qui l’avait attiré , son sens de l'humour ! Christie ne ressemblait à personne . Elle lui donna l'étrange impression d’être toujours légèrement en avance sur ce qu’elle voulait dire . Comme si ce qu'il entendait d’elle n’était qu’un écho . Elle pouvait rester silencieuse très longtemps , puis soudain parler avec une précision désarmante en reprenant une conversation interrompue bien avant . Puis , il y avait ces moments imprévisibles , crises de fou rire , brutales , incontrôlables , qui , parfois , la prenaient sans cause apparente après une intonation maladroite , un mot mal prononcé par son élève , parfois même un silence , un détail insignifiant . Lui riait avec elle de bon coeur , la larme à l'oeil , incapable de l’arrêter , lui pressant la main , comme si quelque chose en elle cédant enfin , pouvait les rapprocher davantage !

14 - Elle parlait parfois d’un homme , un compatriote , ajoutait-elle . Ce mot sonnait comme une frontière . Il n’avait jamais su s’il existait en vérité , ou s’il n’était qu’un écran protecteur dressé entre elle et lui , couverture commode pour détourner sa curiosité . leurs conversations restaient inachevées . Plusieurs jours de suite , elle disparaissait puis revenait comme si rien n’avait été interrompu . Et lui , il s’accrochait , malgré tout , bien qu'un jour , elle lui déclara qu'elle partait pour de bon , ce qu'elle fit sans adieu véritable , sans un regard , ce regard qu'il ne comprit que trop tard . Juste quelques mots , presque administratifs . Comme avec l’autre , il aurait pu en rester là . Mais non . Ce ne fut qu’une fois sur place qu'il se rendit compte . Il y avait ces détails , des choses qu’elle avait laissées derrière elle , un carnet volontairement oublié , peut-être , avec , à l'intérieur , une phrase soulignée suivie d'une adresse incomplète . Et surtout , ce dessin maladroitement tracé d'une allée bordée d’arbres , d'un bassin , d'une arche de pierre à Central Park , où elle aimait se promener , lui confiait-elle parfois , presque distraitement , du côté de la " Statue de l’Ange " , lui décrivant les arbres , la lumière , le silence inattendu au milieu de la ville . ( 2 )

Il ne savait pas pourquoi tout cela lui était soudain revenu . Ni pourquoi , un jour , il décida d'y aller .

15 - New-York , alors , lui apparut comme une ville étrangère , presque hostile . Trop vaste pour contenir une réponse , trop bruyante pour laisser remonter la vérité . Pourtant , suivant méthodiquement les indices , comme s'il répondait à une injonction silencieuse , les souvenirs lui revinrent , mais pas dans l’ordre . Ils s’imposèrent peu à peu , l’endroit correspondant exactement au dessin . Tout était là , à l’identique , ou du moins tel qu'il l’avait reconstruit dans sa mémoire . Le monument se dressait à l’écart , presque oublié , comme s'il n’appartenait plus vraiment à ce paysage , l'être céleste semblant penché en avant , dans un mouvement suspendu , entre chute et envol . Il y était venu avec le carnet , ne sachant pas pourquoi il l’avait gardé , ni pourquoi il l’avait apporté .  Il faisait si froid . Le vent passait avec un bruit sec entre les arbres .

Peu de monde , à cette heure . Ou peut-être qu'il ne les voyait pas . Pourtant , c’était là qu'il devait l’attendre ! Mais ce n’était plus elle ! Une autre femme , immobile , avait pris maintenant sa place devant la fontaine , bien que rien dans son style vestimentaire ne le suggérât ouvertement . Lorsqu’elle s’approcha de lui , il remarqua tant son angoisse que sa nervosité ! 

- Vous ne devriez pas être ici !

Sa voix était grave et ferme . Il ne lui avait pourtant pas répondu , attendant autre chose , peut-être , qu'une mise en garde , un petit mot d'accueil , une quelconque explication ? 

- Partez ! , avait-elle insisté . Vous êtes en danger !

Tout cela , sans doute , était censé lui faire peur , malgré toute la peine qu'il avait prise pour honorer ce rendez-vous que son étudiante parisienne lui avait tacitement donné avec ce carnet remplis de notes , lui aussi négligemment oublié , de même que son ancien élève : 

- Si jamais tu viens là-bas , passe un coup de fil !  
Oui , il aurait dû en sourire à cause de ce qu'il prenait certainement pour une mise en scène , une nouvelle blague de cette prof aux plaisanteries facétieuses ! De loin , il se rappela avoir demandé à cette femme si elle connaissait la danseuse ,  et si tout cela avait un sens . Elle avait hésité , lui sembla-t-il , une fraction de seconde .

- Il est déjà trop tard pour poser ces questions !

Le vent faisait , autour d'eux , tomber les feuilles qui , avant de toucher le sol , tourbillonnaient lentement , comme si leur décor lui-même hésitait encore à vouloir continuer de jouer cette mascarade . C'est alors que , rempli soudain de peur , il se dit que , peut-être , il était tombé dans une sorte de piège !

16 - Ce rendez-vous n’en avait que l'apparence . On ne lui avait pas donné d’heure précise .  Uniquement ce dessin d'une silhouette d’ange , ailes ouvertes ,  dans un carnet , grossièrement esquissée , au-dessus d’un socle ... Il l’avait reconnu sans certitude : une statue dans un parc , à l’entrée d’un pont . 

Lorsqu'il lui parla de Paris , des cours de Christie , son interlocutrice le fixa longuement . Puis quelque chose changea dans son expression .

Non pas de la surprise , mais de l’inquiétude .

Elle avait détourné les yeux .

- Vous n’auriez pas dû venir .

- Pourquoi ?

Elle hésita un moment .

- Parce qu'ils savent , maintenant .

- Quoi ? Qui ?

Elle esquissa un demi-sourire , sans joie.

- Vous posez bien trop de questions !

Le vent s’était levé davantage , faisant s'envoler une brume de fines gouttelettes de rosée .  

- Écoutez-moi . Partez !

- Et Christie ?

Elle avait brusquement reculé , cette fois .

- Ne prononcez pas ce nom , surtout pas ici !

Un instant , le visiteur crut qu’elle allait ajouter quelque chose , une explication , même fragmentaire qui le fit se rapprocher d'elle . 

- Ils se sont trompés , murmura-t-elle .

- Qui ça ?

Elle secoua la tête .

- Ça n’a plus d’importance , mais ils voudront corriger leur erreur .

Cette phrase avait eu sur lui un étrange effet , comme si elle venait confirmer une intuition qu'il refusait encore de formuler .

- Vous êtes en train de me dire que , à cause d’une erreur , je suis en danger ?

- Non , répondit-elle . À cause d’une ressemblance .

Elle ajouta , plus bas :

- Et dans leur monde , ça suffit .

Maël voulut en savoir plus et comprendre pourquoi Christie avait impliqué cet homme dont il avait pris la place , et ce qu’il avait fait . 

Mais déjà , elle s'apprétait à partir .

- Écoutez-moi bien . Donnez-le moi ! , dit-elle simplement .

Comme convenu , il lui tendit alors le précieux cahier qu'elle n'ouvrit pas tout de suite , le prenant d'abord comme on vérifie une consistance , un poids . Puis , elle en tourna quelques pages , rapidement , ses doigts le feuilletant à un endroit précis .

- Je crois qu'on a eu raison de vous faire confiance , lui dit-elle d'un air ironique .

- Où se trouve-t-elle ? , insista-t-il encore .

17 - Elle avait relevé les yeux vers lui . Un instant , le voyageur crut reconnaître l'ombre du rire de Christie . Elle lui ressemblait sans lui ressembler . Même port de tête . Même manière de s’arrêter avant de parler . Mais quelque chose de plus dur dans le regard . Moins d’hésitation .

- Si elle a fait ça , c’est qu’elle n’avait pas le choix , se contenta -t-elle de lui répondre . Partez , maintenant ! Quittez la ville ! Changez de nom , si vous le pouvez . Mais , avant toute chose ...

Elle hésita .

- N’essayez plus de nous retrouver !

La phrase était presque identique à l' autre , celle qu'il avait déjà oubliée .

C’est à ce moment-là qu'il remarqua la présence de deux hommes . Trop loin pour entendre . Trop proches pour être indifférents . Ceux-ci ne regardaient pas directement vers eux . Mais leur immobilité avait quelque chose de volontaire , témoignant physiquement d'une impatience , d'une attente . Il fit un mouvement , pendant que la femme posait plus fermement la main sur le carnet .

- Ne vous retournez pas !

Presque figé , il la supplia , dans un  murmure :

- Ils sont là ?

- Oui .

Le vent avait traversé l’allée , soulevant les feuilles telles des âmes tournant comme un nuage sombre dans l'eau du ciel , avant de retomber mouillées tout autour de la statue .

 

 

FIN DE LA 1ère Partie

 

( A Suivre )

 

 

 

 

 

                                 ___

 

 

DAN AR WERN - Le Piège - Première Partie - Le Document Mystérieux - VII - Christie - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Le Piège " , copyright 2024 .

                                   ___

 

Notes :

 

32 - Cathédrale américaine de Paris ( American Cathedral in Paris ) , également cathédrale de la Sainte-Trinité ( Cathedral of the Holy Trinity ) , 23 , avenue George-V - 75008 .

33 - Fontaine Bethesda , ornée de la " Statue de l'Ange " , se situe au centre de Bethesda Terrace à Central Park ( New-York ) . 

 
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