Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Dan Ar Wern Official Website

breizh-terminal

Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - Epilogue - V - Vertige .

18 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Proxima b

Proxima b

Breizh-Terminal

 

 

 

 

VII - Le Miroir des Origines

 

 

 

 

Epilogue

 

 

 

 

V - Vertige

 

 

" O toi , sosie , personnage au teint pâle ,

  Pourquoi revivre mon haut mal ? "

Heinrich Heine *

 

 

 

 

 

 

 

36 - Le vaisseau ne descendait plus par lui-même : il semblait être aspiré . 

Au-delà du hublot que constituait le bassin de la salle bleutée , la mer n’était plus une surface , mais une profondeur inversée , un ciel liquide où , au cœur de cette immensité , lentement , irréfutablement , pulsaient des lueurs faisant naître la ville d'Ys , d’abord comme un mirage , puis comme une évidence , faite de tours élancées et translucides , pareilles à des orgues de cristal , et se déployant en spirales concentriques , tandis que , suspendues , des passerelles courbes dans une architecture défiant toute gravité , reliaient les hauteurs . L’eau n’engloutissait pas la ville , mais la traversait , la nourrissait , la révélait , des flux lumineux circulant dans ses artères de couleur sanguine , mêlant or , azur et vert profond . Des jardins fleuris flottaient dans des bulles d’air stable où croissaient des arbres de métal aux feuilles phosphorescentes , dont chaque frémissement semblait répondre à une musique inaudible . Des créatures évoluaient entre les structures : silhouettes centaurides , peut-être , étirées , fluides , presque liquides elles aussi . Yowan , d’abord , sentit une pression derrière ses tempes . Rien de douloureux , comme une ouverture  en lui  qui , toutà coup , cessait de lui résister . Des images multiples , fragments d’une époque antérieure à toute histoire connue où l’individu n’était pas une frontière , mais un point de passage , se mirent à affluer comme un film sous son crâne en feu et dans les ondoiements de la vasque circulaire en fibre de verre : mers retirées , ciels différents , corps multiples , consciences partagées . Posant sa main dans celle de son double terrestre , Izold n'avait plus besoin de le regarder . Son geste n’ayant plus rien de symbolique , avait déclenché une onde véritable qu'affleurait maintenant , sans passer par les mots , l'unicité de leur pensée .

- Tu vois ? , lui dit-elle avec douceur .

Leurs perceptions se superposaient , deux angles , deux mémoires , deux sensibilités qui refusaient désormais de rester distinctes . Leur respiration se synchronisa , leurs identités , loin de disparaître , s’intensifiait au point de les traverser mutuellement , tandis qu'un frisson les parcourait . Chaque pensée de l’un trouvait son écho exact chez l’autre , mais transformé , enrichi , prolongé .

Oui ... mais je ne vois pas seulement avec mes yeux , lui répondit-il en tremblant .

La lumière d’Ys continuait de pénétrer le vaisseau , ne venant pas de l’extérieur , mais , émanant d'eux , comme un reflet dans le miroir des origines , la vitre organique aux chatoiements ondulatoires ! Alors , la trajectoire changea imperceptiblement , comme si la cité elle-même validait cette naissance . Les structures lumineuses s’intensifièrent , pendant qu'un passage s’ouvrait au cœur des spirales , voie directe vers le centre où l'entité Eoghan  , maintenant , pouvait ,  avec une conscience élargie , capable de percevoir simultanément les flux d’énergie , contempler toutes les mémoires inscrites dans la matière terrestre ou centaurienne ,  invisibles présences qui , alternativement , l'ayant reconnu , habitaient en lui et dans la cité . 

37 - Le gardien de phare , lui , s'était senti si fatigué qu'il était tombé tout habillé sur son lit ! 

L'espace d'un instant , perdu dans son délire , s'interrogeant sur sa solitude effroyable au milieu des cieux de couleur sombre où évoluait un ange noir le narguant , son double , marionnette ridicule , sinistre pantin voguant comme un aigle aux serres sanguinolentes , faisant planer son ombre tragique sur d'ineffaçables traces de ses crimes inexpiables ! Puis , il se demanda , sanglotant , s'il était vraiment possible de survivre au terme du parcours , comme si , en sautant dans le vide , en franchissant ainsi le seuil de cet au-delà inespéré du mal depuis le haut du cercle , on parvenait , pour finir , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ... Qu'offrons-nous , pensait-il , à la douleur des autres qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ?

C'était l'été 2088 , on était au bord du gouffre , un vent de folie meurtrière s'apprêtait à embraser toute la planète ! Mais qui aurait vraiment voulu s'en préoccuper ? Cette fois , ça se passerait en silence Après tout , réfléchit-il , quand il n'y aurait plus de futur , la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée ! Une fois de plus , il se souvint de la théorie de ce professeur de Douarnenez qui , lui ayantt parlé de la chute de la Bretagne en juillet 1488 , prétendait qu'elle avait anticipé , le même mois , celle de la France , juste trois siècles plus tard , lorsque après l'appel du château de Vizille ( 21 juillet 1788 ) , furent convoqués par Louis XVI les états généraux qui allaient entraîner sa chute , signe avant-coureur de l'inévitable déclin de la puissance coloniale .

Décidément , l'été , songea-t-il ... ( XIII )

C'est alors que , se réveillant , il crut voir un énorme gouffre de ténèbres trouer le ciel ! Tout lui semblait si sombre soudainement , mystérieux comme le martèlement de la pluie sur la vitre , résonance en lui d'un glas sépulcral au-dessus de la loge où il dormait . Regardant par la fenêtre , il remarqua quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous son crâne un ouragan bien plus dévastateur que sur les quais détrempés , tandis qu'à l'horizon mystérieux couronné de nuages menaçants , dans les lointains d'un bras de mer assoupi , le veilleur vit soudain surgir les batîments d'une immense armada ennemie sillonnant l'océan comme les vaisseaux et les veines qui serpentaient parmi les lobes de son cerveau en feu !  

 

 

 

 

FIN

 

                                     

 

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - Epilogue - V - Vertige - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

XIII - Bataille de Saint-Aubin-du-Cormier ( Sant-Albin-an-Hiliber ) le 28 juillet 1488 / Appel du château de Vizille ( 21 juillet 1788 ) . 

 

" Du , Doppelgänger ,

    Du , bleicher Geselle ,

    Was äffst du nach mein Liebesleid ? "

 

" Der Doppelgänger / Le Double "

 Poème de Heinrich Heine ( 1787 - 1856 ) ,

 Musique de Franz Schubert ( 1797 - 1828 )

( SchwanengesangLe Chant du Cygne , Posth. 1829 ) .

    

 
Lire la suite
Publicité

Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle .

16 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Proxima Centauri b .

Proxima Centauri b .

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

VII - Le Miroir des Origines

 

 

 

 

IV - Terre Nouvelle

 

 

" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "

Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 . *

 

 

 

 

 

 

 

32 - Elle s’était éloignée vers la passerelle de pilotage , en périphérie de la salle , mais son passage occupait encore chaque repli de l’espace qui semblait simplement se réorganiser autour d’eux , comme si le monde extérieur avait décidé de glisser , silencieusement , vers une autre configuration .

Sans comprendre , ils percevaient qu’elle n’était pas seulement la commandante de ce vaisseau , dont le mouvement n'était perçu par personne , mais en était sinon l’interface , peut-être même l’origine , par sa présence indicible , et dans le hall bleuté où , peu à peu , le temps se dilatait , la cohorte d'êtres brisés dont ils faisaient partie croyait renaître , sensation si douce , dans le ventre d'une mère aux clartés apaisantes , car il n’y avait ni vibration , ni accélération , ni ce vertige propre aux départs irréversibles . Certains s’étaient assis , d’autres restaient debout , rêvant immobiles , comme suspendus à une pensée qui ne parvenait pas à se formuler . La vision de la cité d’Ys continuait de palpiter dans le bassin central , mais elle s’était faite plus diffuse , presque irréelle , comme un souvenir que l’on tente de retenir au réveil .

Yowan , lui , ne la quittait pas des yeux de l'âme ! À un moment , la lumière changea presque imperceptiblement . Le bleu ambiant se fit plus profond , tirant vers des teintes abyssales , tandis que les parois cessèrent de respirer , leur rythme devenant autre , plutôt , beaucoup plus lent . Quelque chose , en dessous , les appelait ! C'est alors qu'un frémissement parcourut le sol .

Non pas une secousse , mais une résonance , comme si le vaisseau venait d’entrer en contact avec une structure plus vaste , enfouie , oubliée . Ce fut une révélation . L’eau s’ouvrit , laissant apparaître des formes cyclopéennes , des arches brisées , des colonnes inclinées , toute une ville en ruine envahie par une obscurité dense , avec une architecture que rien , dans le monde connu de la Terre d'en-haut , ne pouvait vraiment expliquer !

- Ce que vous voyez , précisa un officier centaure , nest pas qu'un vestige du passé .

Le sol vibra à nouveau , plus nettement . Sous le sable et les sédiments , quelque chose persistait à vivre , un murmure , presque instinctif , montant du groupe , confirmait que c'était évident :

- L’Atlantide ! ( XII )

Portant la main à leur cœur , les passagers ressentirent alors tous monter comme un appel dans leur poitrine , lorsqu'ils virent à l'extérieur , un signe lumineux , par un hublot , clignotant en résonance avec ce qu’ils percevaient en eux-mêmes comme dans le bassin !

- Nous ne faisons quarriver , précisa Izold . Nous sommes attendus .

33 - Dehors , posée comme une pieuvre tapie au cœur de cette immensité , s’étendait une structure gigantesque , un astronef que la cité engloutie semblait avoir engendré , ou accueilli depuis des siècles oubliés , dont la forme quasi invisible échappait à toute géométrie simple , se déployant en anneaux concentriques et spirales qui se repliaient sur elles-mêmes , composé de zones entières semblant en sommeil , tandis que d’autres pulsaient d’une activité discrète , presque organique . Yowan cligna des yeux . Pendant une fraction de seconde , il eut la sensation très nette de comprendre que le vaisseau venu de l’île Tristan s’intégrerait entièrement à l’aéronef abyssal , et qu'ils étaient en train d’entrer dans quelque chose de bien plus vaste , comme une cellule retrouvant une structure-monde , une arche interstellaire !

34 - Elle s’approcha de lui . Chacun de ses mouvements , pourtant naturel , semblait calculé , comme s’il obéissait à une loi plus profonde . Lorsqu’elle fut devant lui , elle ne parla pas immédiatement , mais l'observa . Et dans ses yeux de cristal , Yowan sentit une reconnaissance .

- Nous ne sommes pas séparés , lui murmura-t-elle mentalement . Pas au sens où tu las toujours cru .

Elle lui tendit la main . Le geste aurait pu sembler simple . Il hésita parce qu’il pressentait que ce contact ne serait pas anodin , qu’il ne s’agirait pas d’un simple geste humain d'habitude , mais d’un point de bascule . Posant pourtant sa paume dans la sienne , ce fut comme une déchirure , une expansion brutale de la perception , comme si toutes les limites de son être venaient d’être abolies d’un seul coup ! La peau d’Izold n’était pas de chair . Il ne sentait plus seulement la sienne , il percevait en elle des flux , des courants , des structures invisibles circulant entre eux , pendant que des fragments de la centauride affluaient en lui , avec des paysages inconnus , des architectures vivantes , des constellations qui ne correspondaient à aucune carte terrestre . Et à travers tout cela , une continuité , une mémoire qui n’était pas individuelle , mais collective , stratifiée , légendaire ! 

- Connais-tu le pouvoir de la volonté ?

Le vertige devint alors presque insoutenable .

- Arrête ! , lui souffla-t-il , complètement exténué .

Mais elle ne retira pas sa main . Bien au contraire . Elle resserra légèrement son étreinte , comme pour stabiliser ce qui menaçait de se dissoudre .

- Ne me résiste pas !

Sa voix vibrait en lui , impérative , mais , de plus en plus , comme si une logique interne commençait à émerger de ce chaos apparent , se mettait à devenir consolatrice et bienfaisante .

- Nous avons été séparés , lui dit-elle , fragmentéspour habiter des formes incompatibles .

Quant à lui , face à celle qui observait la scène , silencieuse , il ne pouvait encore comprendre que c'était leur façon de parcourir le cosmos à des distances vertigineuses , de voyager dans les étoiles par la pensée !

- Où nous allons , vous ne pourrez pas rester tels que vous êtes ... , finit-elle par ajouter . La transition doit rester invisible ...

35 - Yowan rouvrit les yeux .

- Nous approchons de Proxima , précisa-t-elle .

Ce nom , jadis inconnu , résonnait en lui  désormais , comme une évidence .

- Notre système est devenu le centre dun nouvel équilibreun autre foyer pour ce que votre monde na pas su préserver .

Sans rompre totalement le contact , elle relâcha légèrement son étreinte .

- Là-bas , les lignes de mémoire que vous appelez " celtiquesperdurent depuis l'aube de manière fondamentale .

Une lumière nouvelle , comme en écho à ses paroles , traversa les coeurs .

- Plusieurs nations coexistent , poursuivit l'extra-terrestre , chacune ayant conservé sa singularitéUn empire sest ainsi structurénon pas dans le sens de domination coloniale que vous pourriez lui donner , mais comme une organisation vivante de peuples reliés .

Des images fugaces traversèrent l’esprit du breton qui fixait encore le hublot central , bassin de l'Arche : des terres vertes sous un ciel double , des cités faites de pierre et de lumière , des voix chantant dans une langue qu’il reconnaissait sans l’avoir apprise .

Elle le fixa .

- Breizh en fait partie .

Le cœur de Yowan se serra .

- Sa langue na pas disparu .

Il frissonna .

- Elle a juste évolué .

Puis , presque imperceptiblement , elle ajouta :

- Et cest là que se trouve Ys , capitale de la Nouvelle-Bretagne ...

Leurs mains se séparèrent enfin . Mais le lien , lui , demeurait , irréversible , désormais .

Dans le lointain , l'éclat d' une étoile rouge commençait à croître dans l’obscurité . Avec elle , une promesse , un destin !

 

 

 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

XII - La Demeure Enchantée  ( Cycle de L'Etoile II ) , V - L'Île Fabuleuse - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés . 

 

 

*  " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .

Lire la suite

Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - III - Traversée .

15 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Ker Is , acrylique de Marc Mosnier

Ker Is , acrylique de Marc Mosnier

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

VII - Le Miroir des Origines

 

 

 

 

III - Traversée

 

 

" La traversée jusqu'à cette terre fabuleuse

  Où s'anéantissent nos plus belles espérances ,

  Où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres ,

  Voyage qui exige avant tout courage , probité ,

  Patience dans l'épreuve ... "

  

Virginia Woolf - " Vers le Phare " , I , 1 . *

 

 

 

 

 

 

30La mer , ce soir-là , autour de l’île Tristan , demeurait lisse , n’ayant cependant plus la même respiration , presque irréelle , comme si , suspendue , elle avait cessé , dans un silence trop vaste pour être naturel , d’appartenir au monde connu . Même les quelques goélands qui restaient en l'air s’étaient tus , dessinant dans le ciel des cercles vides , des trajectoires interrompues . Le vaisseau apparut sans vague , sans remous , presque sans déplacement perceptible .

Il était arrivé là , simplement , masse aux contours fluides , parcourue de veines lumineuses d’un bleu sombre , comme si une énergie intérieure y circulait . Sa surface , qui ne réfléchissait rien , paraissait absorber le paysage autour d’elle . Le Guern , gardien du phare , fut le premier à percevoir cette petite lueur depuis la salle des lanternes , croyant à un quelconque reflet lumineux sur l’horizon . Mais la lumière persistante , immobile tout d’abord , ne clignotait pas , ne vacillait pas , grandissant peu à peu , et semblant franchir l'épaisseur du réel , depuis une autre dimension . Lorsqu’il toucha la rive , aucun choc ne se produisit . La matière du rivage sembla l’accueillir , se déformant légèrement , comme une mémoire qui reconnaîtrait ce qu’elle n’avait pourtant jamais vu . Alors , l’île fut parcourue d'un souffle et les derniers habitants de la zone , qui n’étaient plus très nombreux , regroupés depuis des jours dans une attente sans nom , sortirent lentement de leurs demeures . Quelques dizaines tout au plus . Des visages marqués , creusés par les nouvelles inquiétantes venues de l'est . Paris , la capitale , détruite  , selon le communiqué laconique de la radio , qui avait d'abord parlé d’effondrement de l'armée , avant d'évoquer ensuite cette nuit qui avait brusquement avalé , une à une , les lumières de la ville ainsi que toute la richesse de sa prestigieuse architecture ! Aucun détail précis , pourtant , seulement des fragments de voix , des témoignages incohérents , des transmissions interrompues . Tout convergeait . Maintenant , d'après une rumeur insistante d'attaque imminente sur la Bretagne , ce serait , bientôt , le tour de l’île Longue , évidemment , base nucléaire stratégique devenue cible !

31 - Une ouverture s'était dessinée dans la coque , non pas comme une porte , mais comme une absence progressive de matière . Une forme humaine en avait émérgé . 

Lorsqu’elle posa le pied sur le sol de l’île , le silence se fit plus dense encore . Elle avançait lentement , vêtue d’une tenue aux reflets irisés , pareille à la surface du vaisseau . Ses traits semblaient à la fois jeunes et anciens , comme s’ils avaient traversé plusieurs âges sans jamais s’y fixer . L'îlien qui devait l'accueillir sentit alors quelque chose se fissurer en lui . Ce n’était pas une émotion ordinaire .

Ni admiration , ni désir au sens commun . C’était une reconnaissance brutale , presque douloureuse , comme si une partie de lui-même , oubliée depuis toujours , venait soudain d’être réveillée . Il tenta de détourner le regard . Mais c'était impossible !

Izold s’arrêta un instant , balayant l’assemblée de ses yeux clairs . Lorsqu’elle croisa ceux de Yowan , le temps sembla se contracter une seconde , peut-être moins , mais elle contenait une densité insoutenable . Puis elle reprit sa marche , entourée de ses lieutenants , dont la taille dépassait la normale , et dont la physionomie différait étrangement de celle des terriens de l'endroit .

- Vous devez embarquer ! , dit-elle avec autorité .

Sa voix ne portait pas , et pourtant chacun l’entendit distinctement , comme si elle s’adressait à lui seul . Personne , d'ailleurs , n'aurait osé lui poser de questions . Docilement , ils avancèrent , un à un , vers l’ouverture du vaisseau . Alors , complètement résignés , mais avec une lenteur propre à ces instants de doute et d'angoisse où la conscience n’a pas encore bien décidé si elle doit croire ou fuir , ils montèrent tous à bord . La commandante et son équipage , à l’intérieur , les rassembla dans une vaste salle circulaire où une lumière bleutée , organique , émanant des parois qui respiraient comme une peau vivante , enveloppait les corps , calmant les esprits . Le sol y était lisse , presque liquide . Au centre , une légère dépression formait une sorte de bassin sec , dans lequel se reflétait une lumière mouvante , comme une mer miniature en perpétuelle transforma- tion . Les réfugiés s’y regroupèrent avec résignation .

Lorsqu’elle entra dans la salle , un frisson parcourut l’assemblée , puis le silence devint total .

- Vous avez quitté un monde qui seffondre ! , leur déclara-t-elle avec une certaine solennité , dressant le tableau desespéré des derniers évènements . 

Certains baissèrent les yeux . D’autres fermèrent les paupières , comme pour contenir une douleur devenue trop vaste . Un murmure parcourut le groupe . Non pas de protestation, mais d’acceptation difficile . Quand elle leva légèrement la main , la surface du bassin central s’anima . Des formes émergèrent , d’abord indistinctes , puis progressivement reconnaissables , dessinant une cité qui s’élevait au-dessus des flots , mais aussi en dessous , comme si elle avait existé sur plusieurs plans simultanément .

- La ville d’Ys doit renaître aux derniers temps !  , s'écria l'officière tournant lentement sur elle-même , son regard croisant celui de chacun , tandis qu'un souffle collectif traversait la salle , bouleversée par ce nom chargé de légendes et d’ombres , qui semblait résonner en eux avec quelque chose de plus profond qu'ils n'arrivaient pas à définir . ( XI )

Le voyage se fit sans mouvement , en apparence . Le bâtiment glissait hors du visible à une vitesse inimaginable , puis s’immergea dans des profondeurs que nul regard humain n’aurait pu soutenir . Là , au cœur d’un océan devenu opaque , apparut une structure immense , un astronef dissimulé parmi les ruines d’une Atlantide oubliée !

Pourtant, les passagers ne se rendirent compte de rien , laissant leur esprit transformer le réel sans aucune rupture dans leur nouvel habitat s’intégrant à l’ensemble , silencieusement , comme une cellule retrouvant son organisme .

Seul Yowan perçut une dissonance , une fissure , avec , au centre de cette faille : Izold !

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - III - Traversée - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

XIUne légende dit que quand Paris sera engloutie , ressurgira la ville d'Ys : Pa vo beuzet Paris , ec'h adsavo Ker-Is ( Par-Is signifiant en breton " pareille à Ys " ).

 

* " To the Lighthouse " ( Vers le Phare , 1927 ) , roman de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .

Lire la suite

Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - II - L'Île Tristan .

12 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Île Tristan

Île Tristan

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

VII - Le Miroir des Origines

 

 

 

 

II - L'Île Tristan

 

 

" Rien de plus fin que la sardine agonisante , qui frétille et qui meurt avec de petits cris , comme si le canot était plein de souris "  

 

Jean Richepin - La Mer , Les Gas , XI , " Les Sardinières " ( 1894 ) *

 

 

 

 

 

 

27 - Yowan Le Guern , tout d'abord , ne vit rien . Dans ce monde contraint , personne ne parlait  facilement de ce qui échappait aux systèmes de contrôle . Sa maison , mi-enterrée , mi-vivante , au pied du phare , ajustait lentement sa température en économisant chaque unité d’énergie . Au loin , les structures organiques réduisaient leur activité nocturne . Le ciel redevint noir , mais pas tout à fait vide . Il parut s’allonger comme le veilleur qui , se rendormant presque aussitôt , se met à rêver sans transition , se retrouvant debout , tout à coup , face à la surface sombre d'un miroir . Mais ce n'était pas une glace ordinaire . La matière en était instable , tel un flot figé en attente de mouvement , celui d'une marée grise où , peut-être , l'eau de ce lac où il avait failli se noyer , tout petit , parmi les feuilles de la forêt qui lui criaient dessus , bousculées par le vent d'automne ! 

Puis une forme , lentement , comme une goutte les reflétant , sembla se détacher d'elles tandis qu'apparut , peu à peu , l'ombre d'un visage qui , instinctivement , le fit s'agiter . Car ce qu’il voyait n’était pas humain !

28 - L’île Tristan , vivotant en silence au large de Douarnenez , comme détachée du reste du monde , ressemblait plus à une épave ayant , par chance , échappé à l’effacement général qu'à un refuge providentiel pour mouettes et goélands . Les marées ayant changé , les courants aussi , l’océan , devenu instable depuis l’effondrement énergétique du siècle précédent , respirait maintenant d’une manière inconnue . Certains disaient qu’il se souvenait quand même de sa grandeur passée , que la Terre , ailleurs , s’était comme vidée d'elle-même , les réseaux énergétiques s’étant tus les uns après les autres , non dans un fracas , mais dans une extinction progressive , irréversible . On avait parlé de crise , de rupture , d’effondrement ! Le gardien vivait là depuis quelques années , nommé par le gouvernement pour surveiller la zone . Il n’avait pas fui le continent , mais , au contraire , il s’en était retiré , nuance essentielle . De l'autre côté , en effet , là-bas , rongées par la pénurie , les migrations , les conflits pour les dernières sources d’énergie , villes et campagnes , peu à peu , s’étaient éteintes les unes après les autres . La capitale , même , n’était plus qu’un nom chargé de cendres et de récits contradictoires . Mais ici , sur Tristan , le temps semblait retenu . Chaque matin , l'ilien parcourait des sentiers battus par le vent , se mettant à observer les pierres levées , les racines anciennes , les fragments d’un passé que personne ne savait plus vraiment dater , croyant , ou faisant semblant de croire , que son havre n’était pas seulement une curiosité géographique , mais un vestige de la cité d’Ys On racontait partout que la ville engloutie n’avait jamais disparu . Qu’elle attendait . Que ses portes s’ouvriraient de nouveau lorsque la folie des hommes aurait oublié la lumière . Mais le monde , il s'en rendait compte , chaque semaine , en prenant sa petite barque pour aller visiter les quelques survivants d'en face , avait préféré , comme toujours , ne rien voir . Le vent , cette nuit-là , était brusquement tombé . Le militaire ne dormit pas bien . Depuis quelque temps déjà , son temps de sommeil était assez troublé par des rêves d'un genre prémonitoire au sens habituel , des images trop nettes , trop cohérentes pour être le fruit d'un simple hasard . Néanmoins , tandis qu'il s'efforçait de fermer les yeux pour vaincre sa terrible lassitude , il crut l'apercevoir , petite vibration , tout d'abord , puis , dans l'obscurité , lumière infime , suspendue à une profondeur infinie . Elle n’était pas une étoile comme les autres , certes , pensa-t-il , toute la galaxie semblant inondée , plutôt , par cette lueur fulgurante qui ne brillait pas au dedans d'elle , mais venait de très loin derrière . Yowan sentit sa présence pulsante qui le transperçait . ( X )

- Tu me regardes enfin ! , lui dit une voix sans nom .

Le dormeur voulut répondre , mais sentit bientôt qu'il n’avait plus de corps , transformé en nuage incandescent , pendant que l'incendie du ciel grandissait sans cesse en lui avant , tout à coup , d'éclater en un violent orage !

29 - Le lendemain , dès l'aube , un vaisseau de mer apparut  , non pas comme un objet , mais comme une déformation de la réalité elle-même , avec une architecture de clarté pure , traversée de lignes mouvantes , comme si la matière y obéissait à d’autres lois .

- Commandante Izold Le Marec !

Le nom s’imposa à lui sans qu’il l’ait jamais entendu . 

Elle se tenait au seuil du navire , devant l'éclairage éblouissant de l'entrée . Il se frotta les yeux , sa forme lui semblait instable , traversée d’éclats paraissant appartenir à une autre physique .

Nous venons vous chercher ! , lui dit-elle .

 

 

 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - II - L'Île Tristan - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

X - L'île Tristan ( Ar Fort ou Enez Tristan en breton ) , petite île de Bretagne située dans la baie de Douarnenez , face au Port-Rhu 

 

* Le poète , écrivain et auteur de théâtre , Jean Richepin ( 1849 -1926 ) a marqué l'histoire de Douarnenez . Le boulevard qui longe la mer ( du port de pêche au Port-Rhu ) porte son nom . En 1911 , alors devenu académicien , il achète l'île Tristan , à 50m en face , pour en faire une résidence de villégiature . Elle appartenait alors à un patron de sardinerie . L'île est restée aux mains des descendants de Jean Richepin jusqu'à la fin des années 1980 . C'est à eux que l'on doit notamment le jardin exotique qui s'y trouve . Aujourd'hui , l'île est propriété du Conservatoire du littoral . ( Télégramme )

Lire la suite
Publicité

Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - I - Mysterium Conjunctionis .

9 Avril 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - I - Mysterium Conjunctionis .
 

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

VII - Le Miroir des Origines

 

 

 

 

I - Mysterium Conjunctionis

 

 

" La conscience hésite généralement à percevoir ou à admettre la nature contradictoire de son arrière-plan , bien que son énergie ait précisément là sa source . "  

 

Carl Gustav Jung - " Mysterium Conjunctionis " ( Préface )

 

 

 

 

 

 

23 - La nuit était tombée sans éclat . Yowan Le Guern coupa le dernier module actif de son habitation . La paroi organique se referma légèrement , conservant la chaleur accumulée dans la journée . Autour de lui , la maison respirait l'économie , ajustant sans bruit ses paramètres . 

Dans un monde où chaque watt était compté , se dit-il , aucune source inconnue ne pouvait apparaître sans être détectée , tracée , expliquée . Même si , dans la pénombre , le sommeil vient vite , il savait pourtant ce qu'il avait vu  . L'obscurité , dans cette Bretagne du XXIIe siècle , n’était pas qu'un phénomène naturel . Comme l’énergie était comptée , rationnée , distribuée selon des cycles devenus trop stricts , les grandes structures logeant , ici et là , en dehors de fermes et hameaux solitaires , la population locale , avaient du réduire leur activité lumineuse au minimum . Même les flux aériens s’étaient raréfiés . Le silence , lui aussi , avait gagné du terrain .
Mais la veille , il avait déjà remarqué cette lumière . Pas le feu d'une étoile , car il connaissait trop bien le ciel d’hiver au-dessus des Monts d’Arrée , où il avait vécu auparavant , pour s’y tromper , mais une présence immobile , suspendue sur le phare de l'île , point sur un " i " , comme une braise retenue dans l’air noir . Elle n’avait ni clignoté , ni dérivé .

Elle était restée là , obstinée , presque consciente . Puis elle s’était éteinte . Il n’en avait parlé à personne . Dans ce pays , les choses étranges , de peur qu’elles ne prennent racine dans des mots , restent muettes . 

Cette nuit-là , cependant , son rêve qui , peu à peu , avait réussi à triompher de l'angoisse d'une difficile journée , le promenait au bord d’un étang tout lisse et fleuri , celui de son enfance , qu’il ne reconnut pas tout de suite , lorsque l’eau grise et sans vent , reflétant un firmament plus dense , chargé d’une clarté métallique , lui dévoila un curieux visage d'ombre , de l’autre côté de la rive , ni tout à fait proche , ni tout à fait lointain , comme si la distance elle-même hésitait à se fixer , celui d'une silhouette assez insolite portant des vêtements sans âge , aux lignes simples , presque trop simples , comme débarrassées du superflu des siècles .

 

- Tu me vois ? , lui demanda celle-ci . 

Sa voix n’était pas portée par l’air .

Elle semblait , avec une netteté troublante , naître directement de l’âme .

- Oui ... balbutia-t-il , sans s’étonner de répondre .

Un souffle passa , chargé d’une reconnaissance obscure , qui fit s'envoler quelques feuilles d'automne .

- Alors , dit la forme , cest bien toi . Javais peur que ta mémoire soit rompue .

- Quelle mémoire ?

L’autre eut un léger sourire , mais ses yeux restèrent graves .

- Celle qui nous rassemble . Celle qui fait que j'ai pu te retrouver .

L’eau ne bougea pas lorsqu'il fit un pas en avant .

- Je viens de loin dans lespace et le temps .

Dun monde où existe ton nom depuis l'aube .

Le rêveur sentit une inquiétude sourde monter en lui , comme un écho venu d’avant sa naissance .

- Pourquoi moi ?

- Parce que tu es mon point fragile .

Un souffle fit , à nouveau , se rider l'eau du lac . Et cette fois , l’image trembla .

- Si tu avais fait un autre choix , fit-elle , peut-être nexisterais-je pas ?

Marquant une pause , il mesura le poids de ses paroles .

- D'ailleurs , je ne parle pas seulement de moi .

Le rêveur aurait voulu lui poser mille questions , mais une seule put franchir ses lèvres :

- Qui êtes-vous ?

L’homme hésita . Puis , avec douceur :

- Tu es celui qui me rejoindras .

Dans le ciel marbré du songe , à cet instant , reparut une lumière plus proche , presque menaçante ! 

- Ils mont suivi , ajouta-t-il d'un ton qui , avec une opacité inquiétante , vibra dans le feuillage .

- Écoute-moi bien . Tu dois te souvenir de ceci , même en te réveillant :

il y a un lieu , près de la pierre levée , quon appelle ... Mais le voile se déchira !

 

24 - Sur Proxima Centauri b , on apprenait aux enfants des cités minérales de schiste noir battues par des vents rougeâtres chargés d'oxyde et de poussières ferrugineuses , bien avant même qu'ils ne maîtrisent leur propre langue , les noms anciens de leur terre d'origine . ( IX )

ArmorArgoatBrocéliande , autant de mots préservés pour eux comme des prières ou des reliques sonores , transmis avec une précision presque liturgique .

L'entité Eoghan faisait partie de ceux qui les écoutaient religieusement . Les autres , comme de dociles perroquets , ne faisaient qu'obéir , se contentant de les répéter comme on réciterait un rosaire sans âme . Mais lui cherchait quelque chose d'autre , comme une vérité cachée derrière le fil de mécaniques litanies , passant ses heures d'étude à revivre dans les archives immersives de la colonie , salles immenses pouvant artificiellement recréer des environnements virtuels , tous ces paysages disparus des vieilles légendes qu'on lui avait contées dans sa jeunesse à-propos de la Bretagne et de ses landes balayées par la pluie , de ses pierres dressées bordant une mer d’acier sous un ciel mouvant ...

Leur berceau ! Mais ce n’était pas tout . Depuis quelques cycles , dans les relevés généalogiques , persistait une anomalie , une discontinuité pouvant mener à une rupture nette , un point d’effacement dans la lignée , qui , rapidement , si elle n'était pas localisée , deviendrait impossible à corriger . Comme si , à une date précise du XXIIe siècle terrestre , quelque chose avait interrompu la continuité . Et avec elle , une partie de la mémoire .

- Ce nest pas une erreur , avait fini par admettre le Conseil .

La créature se porta volontaire , finissant par obtenir l’accès aux strates interdites . Là , elle découvrit ce que l’on ne montrait pas à tous : des fragments de conscience enregistrés , des tentatives anciennes de communication rétro-temporelle ...

25 - La traversée ne ressembla en rien à ce que les anciens récits décrivaient . Comme si le temps lui-même devenait une surface que l’on plie , il ressentit une sensation de vitesse , de compression . Puis il y eut la chute . Pas uniquement dans l’espace , mais dans la densité du réel . Quand il put enfin rouvrir les yeux , réveillé de sa biostase en cabine cryogénique , il était arrivé là , en Bretagne . Mais pas celle des archives de naguère . Car là où il attendait des lignes de crêtes nues ,  maintenant , s’élevaient des structures élancées , faites de verre sombre et de matériaux organiques , paraissant poussées du sol plutôt que d’y être construites , pour épouser les reliefs alentour au lieu de les dominer . Des flux lumineux parcouraient leurs flancs , comme des veines glissant entre elles , suspendus dans l’air , modules silencieux , ni tout à fait véhicules , ni tout à fait vivants , qui suivaient des trajectoires courbes tout en évitant instinctivement des oiseaux mécaniques dérivant plus haut . 

De l'autre côté , plus bas , le sol avait aussi changé . Les routes n’étaient plus que d'anciennes traces parfois absorbées par une végétation contrôlée . Des bandes de matière souple s'y déroulaient à intervalles réguliers , transportant des créatures humaines sans effort apparent , comme des tapis mouvants adaptatifs . 

Le Centaure sentit brusquement monter en lui une tension étrange . 

Le paysage s'était transformé , mais quelque chose persistait , qui avait été transféré non pas d’un point à un autre , mais reflété d’un état précis du réel à un autre , comme si deux versions du même monde , séparées par des années-lumière et des décennies , commençant à coïncider , mystérieuse conjonction , provoquaient une brèche dans le miroir de l'évolution . Personne , sinon Dieu , peut-être , n’avait jamais réussi à déterminer l'année d'un nouveau contact , pensa-t-il . Ce jour n'était-il pas enfin venu ? Une chose était , néanmoins , certaine : aînée de cette double origine , la Celtie de Proxima , beaucoup plus grande , entretenait avec sa petite soeur , sur la Terre , un lien très instable , intermittent ... mais vivant !

26 - Certains qu'une tentative d'approche , opérée , non par déplacement physique classique , mais par couplage de conscience à travers la structure miroir , avait été décidée , les premiers explorateurs , d'après les archives , relatant déjà , en des temps antédiluviens , leur expérience d'un tel voyage au travers d'une structure que les chercheurs nommèrent plus tard , faute de mieux , sans doute , onde spatio-temporelle . Cette fameuse machine , l'Arche du Centaure , se trouvait en dehors de la cité , dans une dépression naturelle où la roche affleurait comme une cicatrice . Elle ne ressemblait à rien de connu . Ni navire , ni structure fixe . Une forme ovoïde , parfaitement lisse , composée d’un matériau translucide qui semblait à la fois solide et liquide . Sa surface captait la lumière rouge de Proxima Centauri et la diffractait en motifs géométriques mouvants , comme si elle traduisait le spectre en langage . Une soucoupe , auraient dit les antiques récits terrestres d'astronautes , mais une soucoupe vivante .

- Ce nest pas un véhicule ordinaire , lui avait expliqué le superviseur . 

Le pilote , voulant l'apprivoiser , s’en été approché avec cette sorte de crainte respectueuse inspirée par la lecture des plus grands " psychospationautes " , comme on les appelait par ici . À mesure qu’il avançait , la surface cristalline avait réagi à sa présence , et des lignes de lumière , convergeant vers un point central , s'étaient formées sous ses pas . Lorsqu’il entra , il n’y eut ni porte ni seuil . Le cristal s’ouvrit comme une membrane . À l’intérieur , aucun siège , aucun dispositif apparent . Seulement une sphère creuse , parfaitement transparente , dans laquelle flottait une faible luminescence .

- Elle se déplace aussi dans lespace , poursuivit la voix de l'instructeur . La centauride synthétique Dana pourvoira à ton confort .

Alors , le voyageur ayant senti son corps perdre de sa densité , non pas en disparaissant , mais en cessant d’être un point fixe , les vents de Proxima devinrent des flux continus de zéphirs , les ombres se lissèrent de plus en plus comme de la ouate , et les sons s’étirèrent jusqu’à devenir des nappes indistinctes . Puis , la machine ,  immobile d'abord , commença de s'effacer en cessant d’être visible dans cette fréquence du réel , tandis que son passager , plongé dans un profond sommeil , eut la sensation d’être absorbé par l’extérieur , dans une autre couche du monde . Puis il n’y eut plus de Proxima !

 

 

 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - I - Mysterium Conjunctionis - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

IX - Proxima Centauri b , en orbite autour de l'étoile " Proxima Centauri " , approximativement localisée à 4,2 années-lumière de la Terre dans la constellation du Centaure , est l'exoplanète la plus proche du système solaire connue à ce jour .

Lire la suite

Breizh-Terminal - 8 - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six .

23 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Alignement six planètes ( 2025 )

Alignement six planètes ( 2025 )

Breizh-Terminal

 

 

 

 

Épilogue

 

 

 

 

 

VIII - L'Archonte au Bal des Six

 

 

 

 

" La Sphère est plus lourde que le globe de la Terre ...
  Mais l'Enfant joue avec elle parce qu'il est fait de la même matière
:
  de Lumière ! "
Gitta Mallasz - " Dialogues avec l' Ange " , 2è entretien . *

 

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

38 - Un jour, les vents d’ouest cesseront de mentir . Les brumes se lèveront des rivières noires , les pierres levées se souviendront d'elles , comme six échos d’une Bretagne suspendue entre les mondes , six miroirs tendus à l’humanité fatiguée , perdue dans les reflets d’un progrès sans âme , où un navigateur hors-délai , revenu d’un tour de mer que nul ne vit finir , découvrit une sphère terrestre devenue décor , où des enfants faisaient chanter les murs d'une chorale devenant piège à rêve , tandis que , tout autour , le coeur de ville , s’effaçant dans l'ombre des sourires figés , battait à l’unisson d’une machine à pain sans goût , dans la lueur d'un phare qu'un jeune rameur tentait vainement de lire , comme on déchiffre les tremblements d’une étoile mourante !

" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme " , disait le poète !

La dernière princesse était partie sans se retourner , guidée par une opale , une vibration , le souvenir d’un port d’attache balayé par les vents .

Maintenant , dormait sa légende . Mais le sol , un jour , vibrera sous les pas de ceux qui l'écoutent . Car demain , la " Porte " s’ouvrira encore . Et la Bretagne , au-delà d'une frontière entre invisible et visible , ne sera plus un pays comme un autre . Elle sera un passage !

Alors , l’archiviste du Gouffre comprendra peut-être qu'on ne tue pas un peuple avec des armes , qu'on l'efface en lui faisant simplement croire qu'il n'a jamais existé !

Ce qu’il verra , pourtant , ne pourra être dit : lumière liquide , musique vivante , être translucide dont les regards semblent percer l'âme , Ange qui s’avance et , par un cristal pulsant doucement , vous parle sans ouvrir la bouche , d'un son pur venu du cosmos :

 

" Tu es celui qui reliera les mondes , tu es l'Archonte du futur ! "

 

 

Mais aux confins de cette étrange offertoire , six petites boules bleues lui apparurent soudain , faisant cercle autour d'un astre rouge : alors , le navire s'arrêta , comme parvenu au bout du chemin , puis  brusquement , fut aspiré dans un long tunnel où , dans la tête du voyageur , défilèrent à une cadence inimaginable les images les plus noires de sa vie ! ( XIV )

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VIII - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

XIV - AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) - 11 - Histoire d'un Chef d'Orchestre , 23 - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

 

* "Dialogues Avec L'Ange " ( 1943 / 1944 ) de Gitta Mallasz ( 1907 - 1992 ) , mystique austro-hongroise .

 

Lire la suite

Breizh-Terminal - 6 - L'Archiviste du Gouffre .

22 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Crozon (  Pen-Hir , carnetdeprintemps-29 )

Crozon ( Pen-Hir , carnetdeprintemps-29 )

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

VI - L'Archiviste du Gouffre

 

 

 

 

" J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée , les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés , les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus ...  "

Xavier Grall - Les Vents M'Ont Dit " ( 1982 )

 

 
 

 

 

 

 

 

 

21 - La Crypte :

       " La vie , la mort ? se consolait-il parfois , repensant à un rideau qui tombe ou qui s'ouvre , une dernière chute ... 

Il devait être minuit , peut-être un peu plus , lorsqu'une rumeur grandissante , recouvrant , au bas de la falaise , le clapotis des vagues , remplit soudain l'espace au moment même où l'alarme avait furieusement retenti !

Alors , les sirènes , vociférant telles des harpies , commencèrent d'hurler sur la lande plus fort que le vent du large pendant que , dans le même instant , de leurs ventres lumineux , des milliers d'engins spatiaux larguèrent , en même temps que de nombreux missiles hypersoniques , d'horribles bombes lasers paralysantes ! 

       N'était-il pas déjà trop tard , face à cette force terrible voulant brutalement les anéantir ! Piège fatal ... , ruminait-il , revivant sans cesse les évènements tragiques de la semaine précédente , lorsque , à la première alerte , il avait enclenché ce mécanisme qui , dans les souterrains d'un manoir proche de la presqu'île de Crozon , juste au-dessous de l'étendue marine et de l'effroyable fracas de la guerre , avait pu enfin lui ouvrir un passage en direction d'un abri secrètement dissimulé à l’ombre millénaire de l’abbaye de Landévennec , entre houle océane et collines d'Armor ! ( VIII )

Car c'était ici que vivait l’archéologue-archiviste Ronan Kerrec , à l’écart du monde . Sa vie , il l'avait passé à écouter le vent frémir entre les pierres tombales tout en classant des feuillets mangés par l'iode et le sel , à restaurer des incunables rongés par l'âge .

Un jour de grande marée , même , lors de travaux de consolidation dans une crypte effondrée sous l’ancienne sacristie , il avait découvert ce qui ressemblait à une cavité inconnue , un gouffre souterrain . Descendant un escalier de fortune taillé dans la falaise , il était tombé , presque littéralement , sur une sorte de nef ou de crypte , haute et profonde cathédrale sous-marine éclairée de vitraux sertis de rocs et de coquillages répandant leur luminosité diffuse , vaste salle circulaire qui , à l’exception d’une seule contenant un coffret de fer noir , était bordée de niches décorées d’inscriptions incompréhensibles , comme des ondes figées dans la roche , mais vides !  le jeune chercheur , alors , procédant à une fouille discrète à l'abri des regards indiscrets , mit à jour un ensemble de manuscrits reliés en vélin sombre , à l’encre bleue métallique , luisant faiblement . L’un d’eux portait un titre gravé en lettres inconnues , mais traduites phonétiquement au XVIe siècle : " Chroniques des Eons " . Plus il lisait , cependant , plus son sang se glaçait .

Les textes , datés de 1574 , signés par un certain frère Eliaz , racontaient une histoire lui semblant défier toute logique , mais recoupant exactement les événements fatals qu'il avait pu observer se produire avant-guerre , ces dernières années , tout autour de lui : disparition des saisons , comportements humains mécaniques , lumière du ciel devenue irréelle . Donc , dans ce corpus , le curieux moine relatait l'existence d'êtres venus des confins de l’espace-temps , civilisation vibratoire , semi-incarnée , qui s'était autrefois trouvée en étroite relation , par une porte télépathique , avec les sages de Brocéliande . Mais un jour , pour une raison qu'on ignorait encore , ce passage avait dû être fermé entre les plans , plongeant ainsi l’humanité dans une lente désynchronisation des cycles cosmiques , pour protéger l'extérieur de la corruption terrestre ! Mais les Eons n’étaient pas tous partis . Certains , cachés dans les plis du réel , étaient restés dans les brumes des forêts et les brouillards des villes , sous des lacs anciens . Leur base , une structure lacustre forestière parfois , camouflée au cœur de la forêt légendaire , attendait le moment du rééquilibrage .

L'heure était enfin venue . C’était maintenant ! Le manuscrit décrivait le retour de ces " libérateurs " chargés de rouvrir la fameuse " Porte " et de réveiller tous ceux que le monde avait oubliés . Le texte évoquait une " descendante du Chant Primaire , navigatrice perdue , revenue d’un monde sans âme " , allusion troublante à un récit qu'il avait lu quelque part .

Mais surtout , le religieux parlait de l'effacement progressif de la personnalité individuelle humaine , remplacée par une notion d'ordre collectif , villes glacées , peuples dociles , paysages figés dans des textures numériques . Bouleversé , l'ingénieur comprit qu'il s'agissait d'un avertissement , mais aussi , dans les derniers feuillets , d'un schéma précis du gouffre sous l’abbaye , permettant d'accéder , par une clé scellée sous une roche , à une autre crypte secrète .

C'est alors qu'il perçut soudain des cris venus des profondeurs ! L'homme courut à cet appel , et c'est en cet endroit précis qu'il la trouva , prisonnière malgré elle , en compagnie d'autres survivants du chaos , celle-ci lui expliquant qu'ils avaient été piégée en ce lieu depuis la veille !

Un miracle , défiant les barrières de l'espace et du temps , lui avait permis de retrouver enfin son amour de jeunesse , qu'il n'espérait plus jamais revoir !


22 - Maureen : Ensemble , après la joie des retrouvailles , le petit groupe , qui avait pu survivre grâce à un accès à l'eau et des rations militaires , dénicha ensuite un codex qu’aucun historien n’avait jusqu'ici recensé , dont , à la lumière pâle d'une torche et de vieux néons raccordés à une batterie solaire , ils tournèrent les quelques feuillets . Ce n’était pas un livre , mais un témoignage trans-temporel , comme si un scribe du futur , dictant son récit au passé dans un texte latin mêlé de symboles inconnus , décrivait l’Histoire de la Bretagne et de la Terre jusqu’au début du 21è siècle , et bien au-delà , résumant avec une précision déconcertante des faits que Ronan connaissait déjà , plus d’autres qui ne s'étaient pas encore produits , du moins , pas officiellement .

Refoulés d'abord par l’essor industriel et les &ventures napoléoniennes , les derniers dogmes religieux s’étaient estompés peu à peu , s’enfonçant dans l’oubli . Les deux premières guerres mondiales marquèrent un accélérateur de déséquilibre . L’humanité , coupée de ses racines célestes , dérivait vers le chaos .

La technologie avançait , mais l'âme reculait .

Le territoire de Brocéliande , dernier sanctuaire vibratoire , dont on avait prudemment changé le nom , se trouvait morcelé , victime du folklore , et gardé sous surveillance par l'armée républicaine . Au 21è siècle , une troisième guerre mondiale éclata . En Asie , au Moyen-Orient , puis en Europe . Une salve nucléaire réduisit plusieurs capitales en cendres . La France , sous un gouvernement autoritaire issu de l’effondrement de l’Union européenne , était entrée dans le conflit , la péninsule armoricaine devenant une zone de repli insoumise , protégée un temps par ses côtes, ses forêts , ce qui subsistait de son mode de vie .

Mais bientôt , sous l'effet de la famine , des radiations , la société civile s’effondra . Les cités devinrent des cages , les campagnes s’enflammèrent !

Vers l'année 2050 , un groupe de survivants affamés , quelques dizaines d’humains regagnant l’ouest , atteint les rives du Finistère . Parmi eux , se trouvait une femme , l'officier de marine Maureen Gwenn Kervella , 35 ans , qui , originaire de Brest , avait commandé à bord d'un sous-marin nucléaire , puis fui un port ruiné , guidant quelques survivants vers l’intérieur des terres .

Porteuse d’un artefact codé , médaillon en forme d’opale transmis de génération en génération dans sa famille , elle était aussi gardienne inconsciente d'un savoir oublié .

 

C'est alors que , dans les brumes de la grotte sous-marine , un phénomène se produisit .

La surface de l’eau s’ouvrit , formant un miroir suspendu . Lentement , dans un dernier souffle venu des landes , juste entre ciel et mémoire , descendit un vaisseau non métallique , mais végétal et translucide , vibrant comme un accord musical !

Comment expliquer qu'il était venu les chercher , guidé par l'opale , et que le temps , mystérieux concept , avait pu assouplir ses barrières pour permettre la libération des otages du gouffre ! Les libérateurs de l'espace accueillirent les survivants , mais s’adressant à Maureen , parce qu'elle paraissait comprendre leur langue , antique vibration , codée dans son ADN , qui s’était éveillée .

Les Eons lui révélèrent que la " Porte " allait s'ouvrir à nouveau , que l’exil humain pouvait cesser .

Bientôt , tous deux , sous l'immense voûte bercée par les trompeuses caresses d'une brise marine s'amusant encore sur l 'écume des vagues tel un dompteur aveugle ignorant les sourdes menaces des profondeurs , montèrent à bord du navire , ultime espoir d'une humanité déchue , portant avec eux la mémoire de la Bretagne et des anciens pactes .

La nouvelle se propagea de bouche en bouche . Dans le rougeoiement du ciel , signe d'espoir , au seuil de leurs maisons , les derniers habitants les virent s'éloigner !

 

 

 

FIN

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VI - L'Archiviste du Gouffre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

 

VIII - Abbaye de Landevennec ( Finistère ) , monastère fondé en 490 par St Gwenole .

      - Presqu'île de Crozon , située en face de Brest .

 


 

 

 

Lire la suite

Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .

21 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Mémoires de la Lune Rousse

 

 

 

 

"Ma belle étoile , je t'en prie !

 Ô , ne laisse pas ta belle lumière

 Se troubler par la brume

Qui est en moi ... " 
 
Friedrich Rückert *

 

 

 

 

 

 

17 - Lune Rousse : Écrivaine nantaise , mais aussi guide touristique passionnée de mystères celtes , mademoiselle Arzhur , une belle fille rousse à moitié irlandaise , avait grandi dans une petite maison des bords de l'Erdre avec vue lointaine sur la Tour Bretagne , rêvant à un monde disparu derrière les pierres suintantes de l’ancien château des ducs . Depuis quelques années , Mila , malgré tout conseillère culturelle , animait des visites nocturnes , mêlant la légende d’Ys et les signaux lumineux du Mont-Saint-Michel aux théories jugées les plus controversées que la presse d'extrême droite avançait sur le " Grand Remplacement Culturel " . A cause de ça , peut-être , ses livres peinaient à trouver leur public . Trop sombres , trop étranges , lui disait-on d'un air hypocrite sans lui avouer clairement qu'elle dérangeait . Mais elle continuait quand même à écrire , car quelque chose , elle le sentait chaque minute en elle un peu plus , approchait inéluctablement .

C’est alors qu’un jour , sans mot d’accompagnement ni aucun nom d’expéditeur , un manuscrit relié de cuir rouge , avec juste un titre dessus , gravé à la main : " Mémoires de la Lune Rousse " , arriva dans sa boîte aux lettres . Dès les premières pages , la jeune fille sentit sa peau frissonner . Ce n’était pas un simple roman . Les descriptions , d’une précision sidérante , évoquaient la découverte par l'héroïne du récit , d'un monde ressemblant à un décor de théâtre , lentement remplacé par des entités qui réécrivaient la mémoire collective pièce par pièce , visage par visage !

Mais le plus dérangeant, c’est que certains rêves qu'elle avait notés dans ses carnets intimes , jamais publiés , paraissaient mot pour mot dans le manuscrit !

 

" Tu tes toujours demandée ce qu’il y avait sous les caves du château . Tu las vu en songe , trois fois . Les portes scellées par la pierre . Lencre noire des poètes effacée sous la chaux . Cherche Meschinot ... "

 

Cette phrase la hantait ! Jean Meschinot , poète breton du XVe siècle , en était-il la clé , lui qui était connu pour les satires mordantes de ses ballades patriotiques ? Dans ses poèmes , revenait cet étrange vers comme une forme de malédiction :

" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme , avant de dire merci " ! Guidée par ce fil ancien , Mila retourna au château , de nuit , munie du précieux cahier et d'autres textes de l'artiste et , grâce à une analyse cryptographique des rimes , découvrit une carte , dissimulée dans une acrostiche du recueil titré " Les Lunettes des Princes " , lui indiquant une entrée oubliée dans un des puits dissimulés sous les douves . ( V )

Là , dans les souterrains , scellé dans une capsule de verre , elle trouva un second manuscrit , daté de 1943 , parlant du projet " Terminal " , qui avait été initié pendant l'Occupation , lorsque les savants " nazis " , promoteurs d'une Europe totalement germanisée , travaillaient à une expérimentation psychique visant à modifier l’identité d’un peuple par des ondes , des images et des rituels réécrits .

L’histoire qu'elle avait entre les mains n’était donc pas une fiction , mais la mémoire interdite , transmise en silence par des " Veilleurs " , ceux qu’on appelait les " Rousses " , comme ceux de sa famille qui avaient échappé au signal que les " Remaniés " ne pouvaient plus effacer de leur âme . Elle comprit alors pourquoi on venait la chercher .

La guerre , même perdue par l'ennemi , avait laissé des traces de ses diaboliques inventions ! Déjà , dans les archives , le visage de sa grand-mère Viviane , figure éminente de la résistance dont elle était le sosie , avait été changé . Quant à son propre site internet , il avait été bloqué sans raison . Ses amis la trouvaient " bizarre ", murmuraient-ils , " plus tout à fait elle-même " . Le profanant héritage de l'infâme avait donc était poursuivi avec la complicité de ceux qu'elle servait !

Mais il lui restait la totalité d'une nuit pour transmettre à son tour . Elle ouvrit une dernière page du grimoire vermeil qu'elle n’avait jamais osé , jusqu'ici , parcourir . Elle y lit : " Mila , tu es la dernière mémoire . Si tu écris ce que tu as vu , d’autres se souviendront . La Lune Rousse veille . Mais à l’aube , ils viendront pour toi ! "

 

18 - Le Flambeau d'Anne : Chaque semaine , elle emmenait des troupeaux de touristes dans les couloirs du palais ducal , casquettes vissées sur le crâne , appareils photo autour du cou , certains ne " bêlant " que pour prendre un " selfie " avec l’armure du couloir d’honneur ou acheter une boîte de " berlingots nantais " . Quand elle leur racontait qu’ici même , la duchesse Anne avait signé un traité pour préserver l'autonomie de son Duché , et que ce lieu avait été le dernier bastion de la souveraineté bretonne , ils la dévisageait comme des bêtes égarées , l'oeil vide , soit acquiesçant mollement , soit gloussant comme des dindons . Mais personne , vraiment , ne l'écoutait .

Ce qu'ils voulaient surtout savoir , c'était si si la boutique vendait des magnets " avec des drakkars ".

Parfois , elle se disait qu’elle était la dernière à encore y croire . Que les pierres du château retenaient plus de larmes que de gloire . Que bientôt , même les murs l'oublieraient .

Puis , cela arriva très tard , par un soir de " lune rousse " , quand tout allait basculer !

La conseillère venait de terminer une visite privée , s’attardant dans la salle des ducs de Bretagne , celle aux grandes tapisseries . La pluie fine claquait sur les pavés du grand logis .

Tout à coup , lorsqu'elle ferma les lumières , près de la grande cheminée , une brume blanche flotta au-dessus du sol .

D’abord , elle pensa à une buée , une illusion . Mais non .

Portant une robe de velours sombre , une silhouette se détacha des broderies d’hermine avec la coiffe altière d'une duchesse de jadis !

Elle sentit son coeur se serrer .

La voix lui avait paru si douce , mais d’une autorité saisissante .

- Vous avez les yeux grand ouverts .

Ce que d'autres laissèrent éteint trop longtemps , vous le voyez clairement . Vous entendez les pierres pleurer . Vous savez que ce peuple , notre peuple , est en train d’oublier son nom , qu' il est temps pour vous de reprendre le flambeau !

Elle tomba à genoux .

- Qui êtes-vous ?

Le spectre s'avança devant elle , translucide mais majestueux , la main tendue , auréolée d’un faible halo doré .

- Je suis celle qu’ils ont réduite à une figure de manuels scolaires . Cette épouse , deux fois mariée au Royaume de France . Mais j’étais bien plus . J’étais la voix d’un pays . J’étais la mémoire de la mer , de la lande , des étoiles qu’on savait lire en breton . Et toi , Mila , tu es la dernière à pouvoir rallumer la flamme ! ( VI )

Celle-ci murmura :

- Mais pourquoi moi ?

- Parce que tu sais déchiffrer mes rêves . Parce que tu as reçu le livre de mon ami le barde . Parce que tu portes en toi la mémoire oubliée d'une reine éternelle . Et parce que bientôt , ils viendront te remanier , comme les autres . Mais il est encore temps !

Le fantôme disparut . Mais la tapisserie murale avait changé . Un détail s’y était ajouté , là , à la bordure , une petite hermine blanche dans une alcôve . Elle jura qu’elle n’était pas là hier . Elle l’avait déjà reconnue . Dans un rêve . Dans une strophe de Meschinot !

Ce soir-là , elle remarqua , quand elle rentra chez elle , que l'ouvrage , sur son bureau , s’était rouvert seul , et qu'un nouveau passage était apparu :

" Quand la duchesse viendra à toi , ne doute pas . Les " Veilleurs " , près d'elle , sont toujours là . Cherche la salle des pierres inversées . Le code est inscrit sous la queue de l'hermine . Tu n’as plus qu’à rallumer la langue perdue " .

 

19 - La Salle des Pierres Inversées : Elle revint au château avant l’ouverture , le lendemain , prétextant un relevé de parcours pour la prochaine visite costumée . Le régisseur lui lança un regard distrait :

- Encore en train de chercher des fantômes , Mila ? »

- Non . Pas cette fois , réussit-elle à lui répondre en feignant de sourire , cependant que ses doigts tremblaient sur la clé du petit trousseau qu’elle avait découverte , la clé numéro 7 , celle qu’elle n’avait jamais utilisée . C'est ainsi qu'un soir , un étrange personnage , se présentant comme un membre de la " Résistance " , Mr K , vint lui confirmer une mission dont elle avait plus ou moins déjà accepté l'idée , mais dont la teneur dépassait tout ce qu'elle avait pu jusque là imaginer , puisqu'il s'agissait de récupérer , dans une ancienne cache , un mystérieux coffret confié à un cercle secret pendant la guerre , et qui devait représenter , même si elle en ignorait la nature exacte ainsi que le contenu , un ultime recours pour protéger la planète d’une humanité devenue désormais trop contrôlable .

Elle descendit aux archives , passa par la salle des maquettes , puis bifurqua vers un couloir que presque personne ne visitait , sorte de cul-de-sac bouché par une grille rouillée , ayant déjà repéré l’endroit , d'ailleurs , quand elle y avait analysé les poèmes de Meschinot la nuit précédente . Un vers disait :

" Sous la dent de l'hermine et la queue étoilée ,

Inverse les pierres , la langue reparaîtra ... "

Elle leva les yeux .

Le petit animal de la veille , celui de la tapisserie , était encore là , dans une alcôve identique à la première , sculpté sur une pierre en surplomb , juste au-dessus de la grille . Sa queue était tournée vers le bas , tournoyant en spirale . Alors , prenant la première clé , elle la glissa dans la serrure . Un clic sourd , puis la grille pivota lentement , découvrant un escalier ancien , taillé à même la roche . L’air y était humide , plus froid que dans le reste du château .

Elle descendit .

La torche de son téléphone révélait des murs tout couverts de pierres taillées à l’envers , certaines sculptées, mais d’autres , dont les lettres , comme retournées contre leur sens , avaient été effacées par le temps .

- La salle des pierres inversées ... , chuchota-t-elle comme si le lieu l'écoutait .

Derrière la niche , une cassette moyenâgeuse portant l’inscription suivante : " Erminig an Dremm Kuzh " ( L'Hermine au visage voilé )

( VII )

Elle s’agenouilla , passant ses doigts sur chacune des lettres sculptées en relief qui le flanquaient , puis cherchant aussi le code sous la queue du mustélidé , elle y remarqua une fine cavité , tentant de glisser un morceau de papier mince , un feuillet bizarrement conservé qu'elle venait de découvrir en ouvrant le petit coffre de métal avec la seconde clé . Rien ne se passa au début .

Mais alors , paraissant venue de la pierre même , une voix résonna .

- Tu veux faire parler la langue qu’on a voulue faire taire. Mais sa musique n’est pas pour les oreilles des vaincus . Toi , es-tu prête à désapprendre tout ce qu’on t’a appris ?

Mila recule d’un pas .

- Qui parle ? Silence . Puis le coffret vibra faiblement .

Depuis les jointures de fer , une lueur bleue s’éleva . Les lettres retournées , lentement , se mirent à briller sur les murs , formant une strophe complète , visible seulement sous cette lumière :

" Breizh , banniel hep oad , dindan glao ha tan , gant da c'halloud dizehan , sav da vouezh e traoñ an amzer . "

Dans un souffle invisible , une voix de femme , comme surgie du puits sans fond de l'éternité , suggéra la traduction :

" Bretagne , bannière sans âge , sous la pluie et le feu , par ton pouvoir incessant , lève ta voix dans les bas-fonds du temps . "

Mila fondit en larmes.

C’était un code , une langue cachée dans la langue , une clé mnémotechnique ...

Elle comprenait , maintenant , que ces poésies ressemblaient à des pièges , car ils contenaient un alphabet inversé , une syntaxe cryptée , une vibration destinée à réveiller la conscience d’un peuple endormi .

Elle ressortit son carnet , recopiant la strophe sur le papier du coffret . Puis elle murmura :

- Vous vouliez effacer un peuple par le silence . Mais sa mémoire chante encore ... "

Soudain , dans l'escalier , se fit entendre un craquement qui la figea .

- Il y a quelqu’un ? Pas de réponse . Elle éteignit son téléphone , retint son souffle en percevant des pas lourds et rythmés , puis , tandis qu'elle se plaquait contre le mur , elle aperçut une silhouette qui descendait lentement , portant un masque à demi transparent . C'était un vigile d'un genre inconnu .

Il leva les yeux , fixant Mila . Sa voix était mécanique , sans accent :

- Vous n’auriez pas dû ouvrir cette salle , madame . L’accès à la langue originelle est interdit .

Elle recula .

- Je suis née ici , vous savez . Vous ne pouvez pas minterdire ma mémoire .

- Nous en avons effacé bien plus que ça . Vous ne serez pas la dernière !

Elle pressa son carnet contre elle .

Puis , de sa poche , elle sortit le collier de la Lune Rousse , un talisman qu’une vieille conteuse de Batz-sur-Mer lui avait donné en disant :

- Quand tu verras l’envers du monde , serre-le fort pour qu'il te montre la sortie .

Elle le serra . Une lueur rougeoyante entoura la salle . Poussant un cri terrible , le robot-flic disparut , comme dissous dans l'air ! Agenouillée au milieu de la pièce , Mila sut ce qu'elle devrait faire . Même s'ils venaient la chercher , même si tout le monde croyait qu'elle n'était qu'un vestige ridicule du passé , elle devrait tout leur dire , leur faire comprendre qu'elle n'était pas folle ...

 

20 - La Vague : A l'aube , elle remonta du souterrain . Le ciel avait cette couleur plombée des matins sans espoir , quand la ville semble flotter dans une brume anesthésiante . Les pavés du château étaient humides , les portes fermées . Dans la pénombre du demi-jour , elle marchait lentement , le cœur battant , comme si elle revenait d’un autre monde , et peut-être était-ce le cas ? Dans sa poche , elle sentait son carnet , dans sa tête , des voix anciennes ... Mais déjà , le poids du silence revenait comme une marée grise , montant comme une sève mortelle par les artères de Nantes . Les visages croisés dans la rue semblaient vides , comme s’ils avaient oublié jusqu’à leur propre nom . Dans la rue Crébillon , les vitrines clignotaient de couleurs criardes . Des haut-parleurs diffusaient une musique uniforme , sans âme . Le monde était redevenu lisse , nettoyé !

Et Mila comprit . Ce n’était pas un cauchemar passager , c’était la fin d'un monde . Non pas dans l’explosion , mais dans l'effacement progressif de tout ce qui faisait son identité , le langage , les lieux , les chants , les noms . Tout était en train de fondre dans une lumière blanche , clinique , neutre , artificielle . Et derrière cette lumière , la houle approchait . Pas une vague d’eau . Un déferlement de silence ! Elle le vit dans une sorte de vision , cet immense raz-de-marée fait de béton , de panneaux publicitaires , de fichiers audio compressés , de documents administratifs rédigés en plusieurs langues sauf la sienne , de tablettes froides , de règlements uniformisés , de mémoires formatées ! Rien ne résisterait à ce flux de confort totalitaire , rien n'en dépasserait , plus rien ne chanterait , ne danserait en dehors du rythme programmé ! Et cette déferlante allait tout recouvrir , même elle qui chancelait , s’effondrant sur un banc , devant le miroir d’eau . Des enfants jouaient plus loin , leurs rires mécaniques résonnaient comme des enregistrements . Dans la brume , elle vit une dernière fois la silhouette d’Anne . Baissant les yeux vers elle depuis les remparts , la duchesse la regardait , mais cette fois , ne lui parlait plus . Déjà figée dans le musée d'un monde disparu , elle passait de l’autre côté du miroir . Mila voulut l'appeler , crier , mais aucun son ne sortit de sa bouche . La vague approchait . Cette fois , il n'y aurait plus de poème , plus de clé , plus de langue pour en échapper !

" On n’efface pas un peuple avec des armes . On l’efface en lui faisant croire qu’il n’a jamais existé ! " , disait le fragment retrouvé dans la cassette du " Manuscrit de la Lune Rousse "

Alors qu’elle croyait sa voix perdue , qu’aucun mot ne pourrait plus franchir ses lèvres , le vent se leva soudain , portant une odeur d'ajoncs , de varech et de cendres froides . Dans le lointain de la brume qui masquait les tours du château ,une voix d'enfant chanta doucement .

C'était une simple comptine en breton , presqu'inaudible , mais vivante !

 

Elle sourit faiblement , serrant le feuillet contre son cœur .

Tant qu’il reste une voix , se dit-elle , une seule , quelque part , la mémoire n’est pas morte . La liberté sera confisquée le jour où des loups , des chiens de guerre voudront effacer par tous les moyens la mémoire d'un peuple , jadis indépendant , pour en faire un troupeau de moutons ! Mais la vérité , toujours , finira par triompher !

 

 

 

 

FIN

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - - Mémoires de la Lune Rousse - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

VJean Meschinot ( 1420 - 1491 ) , poète breton de la cour des ducs de Bretagne .

" Les Lunettes des Princes " ( Posth. 1493 )

 

VI - Anne de Bretagne , ( 14771514 ) fille du duc de Bretagne François II , devint duchesse de Bretagne à la mort de son père , puis reine de France une première fois ( 1491 ) , après son mariage avec le roi de France Charles VIII , puis une deuxième fois ( 1499 ) , après un second mariage avec le roi Louis XII .

 

VII Symbole de pureté , l’hermine est au duc de Bretagne ce qu’est le lys au roi de France .

Une vieille légende raconte que la duchesse Anne de Bretagne , lors d’une chasse , vit une hermine , traquée par les chiens , qui préféra mourir plutôt que de se salir en traversant une mare boueuse . Fascinée , la duchesse lui laissa la vie sauve et fit de l’hermine son emblème . Cela donna naissance à la devise de la Bretagne : " Plutôt la mort que la souillure "( Kentoc'h mervel eget bezan saotret )  

 

 

* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )

" Mein schöner Stern , ich bitte dich !

 O lasse du dein heitres Licht

 Nicht trüben durch den Dampf

​​​​​​​ In mir... "

Lire la suite
Publicité

Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .

18 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h

 

 

 

 

" Ils nous ont dit que le cap sera pointe morte

  Que les hommes d'ici un jour s'en iront ... " 

Glenmor - " Apocalypse " *

 

 

 

 

13 - Les pelles mordaient l’eau noire avec un bruit feutré , régulier , comme un cœur battant au ralenti . La coque longue du huit filait sur l’Aber Wrac’h , entre chien et loup , dans une brume légère d’automne . Ils n’étaient que sept ce soir-là , un des rameurs de l'équipe ayant déclaré forfait . Mais ça n’avait pas empêché le coach , debout à la poupe , de les lancer sur l’eau pour une sortie à rythme lent .

Parmi eux, Eliaz , quinze ans , léger , souvent en retard aux entraînements , toujours dans la lune , songeur . Il avait cette habitude agaçante de fixer le large quand il devait se concentrer sur le tempo . Mais ce soir-là , tandis qu’ils approchaient de l’estuaire , le phare de l'Île Vierge balaya la brume d’une longue lueur blanche . Sanglé sur son siège au poste n°3 , l'adolescent rêvassait comme d'habitude avec la sensation étrange , depuis des semaines , qu'un malaise diffus le poursuivait , comme si quelque chose , à la lisière du monde , essayait de le rejoindre . Et c’est là que tout bascula , lorsque , levant brièvement la tête , il vit le feu du sémaphore , à travers le brouillard , fendre l'espace en même temps qu'un dernier éclat de lumière venue de l’horizon , frappant ses yeux d'une intensité aveuglante ! Un instant de trop dans la nuit lointaine , un éclair fulgurant dans le regard , puis , tranchante , dans le haut du dos , juste sous l’omoplate gauche , une douleur si vive , comme une ancienne plaie se rouvrant tout à coup , qu'il lâcha presque sa rame !

- Ça va ? , lança le barreur .

Il hocha la tête , pâle , muet . Personne ne perçut les frissons qui le parcouraient . Sauf Sterenn , peut-être , sa copine , qui , lui prenant la main , commençait à ressentir déjà ce qui s'était sournoisement éveillé en lui . L’Aber Wrac’h était calme , pourtant , ce soir-là . Trop calme .

Le ciel n’offrait qu’une lumière sourde , et les membres du club avançaient en cadence , comme si , obéissant au sifflement du coach tranchant parfois le silence crépusculaire , leurs corps ployaient à l’unisson , dans la barque fine , sur les lames de carbone entaillant l’eau avec régularité , glissant non pas sur elle , mais sur un rêve oublié ...

 

14 - De retour chez lui , le jeune breton , soucieux de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller ses parents , grimpa vite à l’étage , trempé , fiévreux , les doigts engourdis . Dans la salle de bain , soulevant la capuche de son " hoodie " et se débarrassant même de son t-shirt , il scruta la zone douloureuse dans le miroir . Et là , touchant un minuscule appendice en haut du bras , caché par la courbure de l'épaule , qui jusqu'à présent ne lui avait donné aucun signe préoccupant , repéra une petite bosse grise , une boursouflure métallique , à peine plus grosse qu’un grain de riz , sous la peau . Quand il en approcha ses doigts , celle-ci vibra faiblement , tandis qu'un picotement d'électricité se propageait le long de son bras .

Puis une voix douce , presque inaudible , résonna dans sa tête , se mettant à chuchoter en lui , étrange et familière : " Émissaire désigné . Phase une activée . Connexion au réseau Terra II . Objectif : Restauration de la Balise . "

Il recula soudain , terrifié par l'angoisse ! N’ayant jusqu'ici jamais rien senti de ce qu'il prenait maintenant pour une puce , un implant , c’était comme si , soudain , la lumière du phare avait à la fois déclenché quelque chose d'intime en lui , mais aussi une épouvantable réaction cosmologique en chaîne ! Pendant son sommeil , des images de cauchemar le hantèrent . Des structures étranges tournant dans l’espace , un signal en spirale , des phrases dans une langue inconnue , et toujours cette sensation qu’il devrait retourner là-bas , bientôt , sur l’Île Vierge . Que lui était-il arrivé pour voir sans cesse grossir au centre d'une tentaculaire toile d'araignée , ce petit point de métal bleu et blanc liant son âme éternelle à de multiples autres telle qu'une pierre précieuse née du gouffre insondable de l'explosion de millions d'étoiles , vertigineuse plongée au centre de soi-même , rémanent effluve d'une conscience énergie depuis ses premiers balbutiements de roche et matière brute jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'un temple spirituel rutilant de ténébreuse incandescence ? L'Oeil du Seigneur , se demanda-t-il , pensant au mystérieux phare ? En tout cas , ce qu’il devait découvrir à l’intérieur dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer !

Depuis longtemps , celui-ci , qui avait été automatisé , était interdit d’accès sans autorisation . Mais une rumeur locale parlait d’un ancien passage , utilisé autrefois par les gardiens quand la mer était mauvaise . Il fit des recherches . Par un soir de grande marée , il profita de l’estran pour s’approcher à pied , seul avec sa lampe . La douleur dans son dos était devenue si pulsante , presque une boussole , qu'elle devait nécessairement l’amener vers la base de l'édifice , là où le granit rencontrait l’algue noire . Et là , sous un pan de roche à demi effondrée , il découvrit une étroite ouverture , espèce de trou noir dissimulé derrière un massif d'ajoncs . Plein de courage , il s’y glissa , longeant avec sa lampe de poche un tunnel qui le fit descendre , grâce à des dalles de pierre usées par le temps , grossièrement cimentées dans la rocaille et mangées par la mousse , dans une sorte de caverne affleurant la mer où il vit un signe mystérieux creusé dans la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle marine . Alors , marchant avec précaution sur le sol glissant , l'avironnier , débouchant en ce sanctuaire , vit soudain  , dans une niche devant lui , la lumière d'un crucifix de corail rose éclairer la plus centrale , genre de cavité cristalline scintillant comme une coquille de nacre et surmontée , tout autour , d'un message en langue bretonne : "  D'ar re am glevo c'hoazh . An tour-tan ' zo muioc'h 'get un hencher 'vit ar vartoloded . Ur galv-diwall' vit an denelezh eo . Ar bed 'goll an Norzh .  Tost eo an amzer dremenet . " ( III )

Ainsi , ce n’était pas seulement un puissant moyen d'éclairage , c’était un ancien relais , peut-être une balise extra terrestre déguisée , reliée elle-même à un réseau bien plus vaste , le réseau Terra II , maillage secret enfoui sous les mers du globe . Le faisceau lumineux , capté par son organisme sensible , avait activé la puce implantée sans qu'il ne s'en rende compte , sans doute lors d’un de ces malaises bizarres qu’il avait eu , petit à petit , depuis l’enfance .

Dans le cœur du phare , une machine vibrante , faite d’un métal translucide , s’alluma à son approche . Sa présence complétait un circuit . Comme une présence à la fois lointaine et proche , il sentit un autre contact , cette fois plus doux ​​​​​​.

" Le Terminal s’effondre . Tu dois réveiller les autres " !

Puis il vit une silhouette qui se tenait dans un coin de la pièce , vêtue d’une longue cape bleue irisée , le visage masqué par une couronne luminescente . Mais elle ne parlait pas . Son chant entrait directement , de façon télépathique , dans l'esprit d'Eliaz .

- Je suis Aelia , messagère de ta planète sœur , sur l'île de Ledao . Nous avons veillé depuis lautre rive du miroir . Votre monde tangue , nos repères seffondrent . Nous avons lancé le Signal . Toi seul l’as reçu .

Le jeune homme recula . Son cœur battait à tout rompre . Il remarqua , ensuite , à sa grande surprise , qu'elle lui ressemblait comme son propre reflet se regardant parler au travers de ce double à l'allure féminine .

- Pourquoi moi ? , balbutia-t-il .

- Parce que tu doutes , parce que tu cherches . De plus , tu portes la " Clé " , transmise depuis les temps où les deux mondes nétaient quun , comme nous deux .

Dehors , les vagues commençaient à se soulever . Le vent portait une rumeur : les océans allaient se lever , les grandes cités de verre s'effondrer . Les étoiles vacilleraient , l’humanité , privée de boussole , dériverait bien vite au bord du gouffre !

- Tu dois réveiller les autres ! Vous êtes quelques-uns qui avaient été marqués . Le Réseau Terra II nest pas éteint . Rallumez les balises ! Car sinon le monde tombera !

Qui étaient ces gens dont elle parlait ? D’autres humains choisis ? Des amis , des ennemis ? Comment les reconnaître ? Il n’en savait rien !

 

15 - Depuis ce jour-là , il n’avait plus été tout à fait le même . Il ramait encore avec ses camarades , plaisantant , leur souriant même quelquefois . Mais chaque nuit , dans sa chambre , la puce émettait de faibles signaux . Quelque part , quelque chose attendait , c'était sûr ! Pressentant que d'autres lieux comme le phare existaient , cachés , presqu'oubliés , reliés dans l'ombre , il savait maintenant que le monde dans lequel il vivait n'était plus le vrai , mais une interface fragile , maintenue artificiellement ! Le club de kayak de Sterenn était son camouflage . Il ramait sur l’eau chaque soir , les yeux tournés vers l’horizon , cherchant d'autres récepteurs , ceux qui avaient , comme lui , perçu le Signal . Il écoutait les échos du phare , les messages d’Aelia . Il n’était plus un adolescent comme les autres .

Sterenn , sa petite amie , rameuse elle aussi , l’observait dériver vers ce monde étrange sans rien comprendre , mais avec un amour assez profond pour le suivre malgré le doute . Elle était la seule à voir que quelque chose clochait chez son copain . Depuis cette sortie brumeuse où , à cause d'une douleur dans l'omoplate , il avait lâché sa rame , il n'était plus vraiment lui-même . Plus concentré , paradoxalement , mais ailleurs . Comme si une force invisible le tirait vers une rive que personne d’autre ne pouvait voir . Elle , ne croyait pas à ses histoires d’implants , de balises , de planètes sœurs . Par contre , elle aimait ces moments passés ensemble à pagayer dans le crachin , leurs silences partagés au bord de l’eau , ses regards perdus dans le ciel ...

- Tu vas où ? , lui demanda-t-elle un soir , alors qu’il enfilait une lampe frontale .

- Sur l'île .

- Encore ? Je vais finir par croire que tu vis dedans !

Il haussa les épaules.

- Je dois comprendre ... Il se passe des trucs là-bas . Jai vu quelque chose ...

Elle le fixa . Elle aurait pu lui dire qu’il devenait fou . Mais elle se mordit la lèvre .

- Je viens avec toi !

- C’est dangereux , tu sais .

- Justement ! Si tu tombes dans une crevasse , alors je plonge avec toi ! Même si c’est pour couler !

Cette nuit-là , ils avancèrent à pied sur les rochers découverts par la marée basse . Jamais elle n’avait eu aussi peur !

Elle ne croyait pas vraiment à ce qu'il lui racontait , mais elle n'aurait jamais voulu l'abandonner , malgré ce qu'elle prenait pour des sornettes . Et puis , la manière dont il tâtait la roche pour faire s’ouvrir le passage , la conforta dans son scepticisme . À l’intérieur , quand la pièce secrète se dévoila , elle vit la sphère lumineuse , mais pas la silhouette du fantôme flottant dans la pénombre .

Elle sentit pourtant qu'il ne délirait pas . Dans les soirées qui suivirent , la brave léonarde ne lui posant plus la sempiternelle question délicate : " Pourquoi donc n'as-tu pas été voir pour ton dos le docteur Louzaoueg ? " , pour se faire pardonner , lui murmurait en lui bécotant l'oreille :

- Si tu pars vers Tir-Na-Nog , un jour , tu me promets de ne pas m’oublier ? ( IV )

Lui , de son côté , répondait par une étreinte en lui serrant fort la main , car il savait que la seule chose qui le reliait encore à cette triste vie quotidienne , c'était l'amour sincère que , malgré son ignorance , elle avait pour lui !

 

16 - Depuis ce soir-là , elle continua de ramer à ses côtés , l'observant , parfois , quand il fixait l'horizon , lorsque ses mains tremblaient après une longue sortie . Elle l’aimait sans savoir pourquoi . Elle avait peur qu’il finisse par se perdre où elle ne pourrait pas le suivre , elle craignait aussi que ce qu’il croyait voir soit vrai . Ou pire encore : que ce soit en elle que cela commence à changer . Sa famille était tellement terre à terre , conventionnelle !

Parfois , quand le phare jetait son éclat sur leurs visages , la jeune fille sentait une vibration dans l’air , presque une musique , imperceptible mais insistante .

Une nuit , seule dans sa chambre , elle cru voir , un instant , la même marque grise sous la peau , à la base du cou . Mais le lendemain , tout avait disparu !

Elle n’en avait jamais parlé à Eliaz . Lui non plus ne disait plus rien , désormais , quand il se levait pour retourner là-bas .

Mais elle en avait l'intuition . Dans son for intérieur , elle savait qu’aimer son ami , désormais , c’était aimer un veilleur entre deux mondes , qu’il ne pourrait jamais revenir totalement en arrière .

L’eau de l’Aber Wrac’h continuait de couler entre eux doucement comme un fluide magique autour des îles . Toujours , le phare clignotait , fidèle , comme un coeur isolé qui refuse de cesser de battre . Pour combien de temps ? , se demandait le rameur . Qui attendrait qu’on se souvienne , le surveillerait encore , sous la mer ou dans les étoiles ? Quand l'homme oublie le ciel , disait-on dans le pays , l'océan , par les reflets bleu-vert de ses vagues d'écume , cherche inlassablement à lui rappeler ce qu'il a été ...

 

 

 

 

 

FIN

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'- Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

III - " À ceux qui m'entendront encore . Le phare est plus qu'un guide pour les marins . Il est un cri d'alerte pour l’humanité . Le monde perd le nord . Le temps est presque écoulé . "

IVTír na nÓg  , en gaélique  " Terre de l'éternelle jeunesse ", l'un des plus connus des " Eldoradosde la mythologie celte , connu notamment par le mythe de Oisin et Niamh aux Cheveux d'Or .

 

* " Apocalypse " ( 1979 ) , chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) , dans son album " La Coupe et la Mémoire " , Arfolk , 1979 - Tous droits réservés .

Lire la suite

Breizh-Terminal - 3 - Le Goût du Pain .

17 Mai 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BREIZH-TERMINAL

MAELA ( Sylvie le Parc )

MAELA ( Sylvie le Parc )

 

Breizh-Terminal

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Le Goût du Pain

 

 

 

 

Car nous sommes un seul pain et un seul corps ,

  Nous tous qui avons part à un seul pain

  ( Comme à une seule Coupe d'Amour ) ... "

Saint Paul - 1 Co , 10 , 17 .

 

 

 

 

9 - Sur la place de l'église de Saint-Pol , une petite boulangerie , dont la lumière blafarde vacillait dans la brume des pâles matins du pays " chikolodenn " , tenait encore vaillamment debout malgré les années , face au vent du large . Elle s’appelait " Bara Leon " , jeu de mots quelque peu vieilli , comme la devanture peinte à la main , puisqu'on pouvait aussi venir y boire son coup de gnole .

Maela , avec un savoir-faire transmis par son pauvre père décédé , y pétrissait son pain chaque nuit depuis plus de cinq ans , comme on récite une prière oubliée . ( II )

Mais depuis quelques mois, quelque chose avait changé . La farine que lui livrait le fournisseur de la région , désormais l'unique pour tout le Nord-Finistère , donnait une pâte souple , bien levée , certes , mais le pain , malheureusement , n'avait plus de goût comme si , devenant une chose lisse et plate , le sel et l’eau , la levure et le feu s’étaient brusquement tus !

Pourtant , les clients , d'un choeur unanime , lui disaient avec enthousiasme :

- Parfait , comme d’habitude , excellent , croustillant !

Mais leurs regards paraissaient vide et leurs voix neutres , comme s’ils récitaient une réplique . Cela inquiétait la boulangère .

Son mari , un homme doux et croyant , tenait la caisse avec elle . Mais lui aussi , malgré qu'elle ait souvent constaté qu’il ne finissait jamais sa part de pain , prétendait , malgré tout , que tout allait bien , mâchant lentement , comme pour y chercher un autrefois disparu .

Ce matin-là , elle fixa la farine entre ses mains .

- Elle est belle , ma pâte , mais elle ne sent rien , murmurait-elle à voix basse .

- T'as dit quelque chose , ma chérie ? , demanda Léon , le barman , en entrant dans le fournil .

Rien ... juste que cette farine , elle n'a plus dodeur . Avant , ça sentait le blé . Aujourdhui , on dirait du talc !

Il haussa les épaules .

- Les gens s'en plaignent pas . Même , ils en redemandent ! Peut-être que tu es malade ?

Elle planta ses yeux dans les siens .

- Tu trouves quil a du goût , notre pain ? Dis la vérité .

Il hésita , avala sa salive .

- Il est ... correct .

- Correct ! Voilà , on est devenus des marchands de " correct " .

Cest pas du pain , ça ! Cest une ombre .

En silence entraient les clients , faisant la queue dans le calme d'une file grise , presque irréelle .

- Bonjour , Monsieur Quéméner . Une baguette ?

- Oui , merci . Elle est très bonne , comme toujours .

Mais son ton monocorde était plat . Comme s’il récitait une formule .

- Vous voulez peut-être goûter la nouvelle fougasse au romarin ? , tenta la commerçante .

- Inutile . Tout est parfait !

Puis il sortit .

Mais le plus frappant , c'est que le bar était vide !

 

10 - Un dimanche de mai , au lever du jour , Maela fit quelque chose de fou .

Elle ouvrit l'ancien sac de poudre blanche oubliée dans la remise , une farine de meule brunie , un peu grasse , moulue à l’ancienne , qu’elle gardait pour les jours de fête . Elle pétrit un pain comme avant , sans machine , à la main . Puis , elle y ajouta le sel de Guérande avec l’eau du puits , de même qu'une poignée de graines de lin , le cuisant seul , dans le vieux four à bois , sans bruit .

Lorsque son homme revint de la messe - il y allait encore , bien que l’église ne comptât plus que quelques têtes grises tassées parmi les vieux bancs de chêne - elle lui tendit une miche encore toute chaude .

Il mordit avec joie une bonne bouchée , mais ensuite , l'espace d'une seconde , il s'évanouit !

Le médecin , monsieur Skouarneg , assez peu inquiet , ne comprenait pas . Aucune allergie , aucun trouble . Juste un malaise passager . Le malade se réveilla une heure plus tard , les yeux embués de pleurs .

- Je l'ai senti , Maela , le goût du vrai , le goût d'avant . C'était trop fort !

Le matin même , l'artisane , qui avait soigneusement reconfectionné à l'ancienne sa préparation , voulut en donner un morceau à sa plus fidèle cliente , madame Lozeg , mais , la portant à sa bouche , celle-ci , les yeux écarquillés , le recracha aussitôt , sortant en silence de la boutique en affirmant qu'elle n'y remettrait jamais plus les pieds !

- C’est dangereux , vos idées , madame . Faudrait pas réveiller les vieilles choses ! , rajouta sa voisine , qui suivit le même chemin .

Dans l’église , d'ailleurs , le prêtre s’en était ému à l'identique .

- Mes ouailles ne viennent plus communier , prêcha-t-il .Tous disent que ça ne sert à rien , qu'ils ne sentent ni le vin , ni le pain .

Même l'évangile fait peur ! , soupirait-il . Peut-être que Dieu s'est caché dans le pain d'avant , celui qu'on a remplacé par du carton ?

Peu à peu , la pauvre fournière en déduisit que son travail se transformait en poison pour les habitants de la commune , ou plutôt , que ceux-ci s'étaient trop habitués à la fadeur programmée , à l'absence de goût . Quant à ceux qui pouvaient encore apprécier la divine vérité du levain , la mémoire biblique du froment , c'est qu'ils ne pouvaient plus cheminer avec les autres . Certains , le cœur chaviré , s’effondraient , comme Léon , dont l'épouse avait enfin réalisé que le vrai pain , le vrai goût , devenu subversif , presque sacré , qu'elle avait recréé , sans le vouloir , était aussi le pain du dernier refuge , celui qui réveillerait les consciences , manne céleste que seuls les éveillés pourraient encore supporter !

 

11 - Elle continua chaque nuit , malgré son angoisse , à pétrir deux espèces de pains . L’une , assez fade , qu’elle vendait à la foule silencieuse , et l’autre , cachée sous le comptoir , qu’elle glissait parfois à un inconnu en lui murmurant :

- Si tu veux te souvenir , prends ce pain . Mais sache que tu ne verras plus jamais le monde comme avant .

Un jour, un jeune homme entra , l’air hésitant .

- Cest vrai que vous avez du " spécial " , ici ?

- Qui tenvoie ?

- Mon oncle . Il en a mangé une baguette , lautre soir . Depuis , tonton ne parle plus que de sa jeunesse quil croyait perdue , disant que ce pain lavait ramené à la vie !

Elle lui en tendit une miche . Il la prit comme on reçoit une hostie .

- Mange-le seul . Pas dans la rue . Et surtout , ne dis rien à ceux qui ne veulent pas se souvenir .

Et parfois , quelqu’un revenait . Blême . Tremblant . Transformé .

Un jour , un petit groupe de jeunes pénétra dans la boulangerie , posant leur livre sur le comptoir , un ancien missel relié cuir . Avec une photo . Celle de Maela , prise en cachette , devant son vieux four .

- Vous êtes celle quon n'attendait plus ! pleura le plus âgé . Le pain restera vivant . Mais le monde , lui , est mort !

C'est ainsi que commença la résistance . On communiait en secret dans les caves , dans les sacristies vides , non plus avec des matières industrielles , mais avec du vrai pain vivant , celui qui brûle la langue mais réchauffe le coeur , celui de la petite bretonne qui , telle une hérésie , était devenu un sacrement clandestin . Ceux qui le mangeaient retrouvaient alors leurs émotions d'enfance , leur libre arbitre . Certains vomissaient . D'autres gémissaient . Mais tous comprenaient enfin que le monde autour d’eux n’était qu’un décor . Et peu à peu , dans les recoins oubliés de l'Armor , dans les cryptes , les presbytères et les vieux moulins de campagne , on recommença à rompre le pain . Pas celui qui nourrit le ventre , celui qui réveille l'âme !


12 - Ce fut un soir d’orage que le dernier client se présenta , grand homme maigre , au visage pâle , à la voix douce , comme venue d’ailleurs , n’ayant ni manteau , ni parapluie , et pourtant , ses vêtements n'étaient pas mouillés .

- Vous êtes Maela ? On ma dit que vous confectionniez du pain de qualité ?

Il ne ressemblait à personne d'autre , avec ses yeux trop clairs , trop profonds , qui ne semblaient pas tout à fait normaux . Méfiante , elle hocha la tête .

Etait-elle fatiguée ?

- Je viens de très loin , reprit-il . On était très inquiet , là d’où je viens , car nul ne savait votre réponse concernant le goût .

- Vous êtes dAmérique ? , lui demanda-t-elle en se grattant la tête pour essayer de le comprendre malgré son parfait accent breton .

- Plus loin encore ...

Il sortit une pièce ancienne , en or terni , qu’il posa sur le comptoir . Elle n’en avait jamais vu de semblable . Les symboles gravés dessus n’étaient ni latins , ni celtes .

- C’est pour le pain ?

L'étranger sourit .

- Pour ce que vous portez . Le signe de l'Alliance . Pour ce que nous protégeons .

La femme lui donna une boule encore tiède et fumante .

- Elle ressemble un peu à la Terre , ironisa-t-il .

Puis il la coupa , la portant à ses lèvres , fermant les yeux .

Pendant un instant , comme un reflet dans une flaque d’eau , il sembla disparaître , ou plutôt devenir flou .

Ensuite , il parla tout bas , mais Maela l'entendit proférer d'étranges paroles .

- Cette nourriture ne vient pas d’ici . Ou bien , cest une Porte par où l'on passe encore .

Et il sortit sans bruit , laissant derrière lui une odeur indicible , mêlée de sève et d’ozone .

Le lendemain , le fournil était vide . Le vieux sac de farine avait disparu . La boulangère n’était plus là . On raconte que certains marcheurs , sur les sentiers côtiers , perçoivent encore cette odeur de pain chaud , portée par le vent . Mais il n’y a pas de four , pas de fumée . Juste ce parfum d'une sensation soudaine dans le cœur . Comme si , quelque part , quelqu’un rompait encore le pain des Etoiles !

 

 

 

FIN

 

                                      ___

 

 

DAN AR WERN - Breizh-Terminal - III - Le Goût du Pain - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 . 

 

                                     ___

Notes :

II - La " chikolodenn " est le nom de la coiffe portée par les femmes de la région de Saint-Pol-de-Léon .

" Bara Leon " signifie pain de Léon , jeu de mots puisque la boutique est aussi un bar tenu par Léon , l"époux de Maela .


 

Lire la suite
1 2 > >>