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Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle .
Breizh-Terminal
VII - Le Miroir des Origines
IV - Terre Nouvelle
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 . *
32 - Elle s’était éloignée vers la passerelle de pilotage , en périphérie de la salle , mais son passage occupait encore chaque repli de l’espace qui semblait simplement se réorganiser autour d’eux , comme si le monde extérieur avait décidé de glisser , silencieusement , vers une autre configuration .
Sans comprendre , ils percevaient qu’elle n’était pas seulement la commandante de ce vaisseau , dont le mouvement n'était perçu par personne , mais en était sinon l’interface , peut-être même l’origine , par sa présence indicible , et dans le hall bleuté où , peu à peu , le temps se dilatait , la cohorte d'êtres brisés dont ils faisaient partie croyait renaître , sensation si douce , dans le ventre d'une mère aux clartés apaisantes , car il n’y avait ni vibration , ni accélération , ni ce vertige propre aux départs irréversibles . Certains s’étaient assis , d’autres restaient debout , rêvant immobiles , comme suspendus à une pensée qui ne parvenait pas à se formuler . La vision de la cité d’Ys continuait de palpiter dans le bassin central , mais elle s’était faite plus diffuse , presque irréelle , comme un souvenir que l’on tente de retenir au réveil .
Yowan , lui , ne la quittait pas des yeux de l'âme ! À un moment , la lumière changea presque imperceptiblement . Le bleu ambiant se fit plus profond , tirant vers des teintes abyssales , tandis que les parois cessèrent de respirer , leur rythme devenant autre , plutôt , beaucoup plus lent . Quelque chose , en dessous , les appelait ! C'est alors qu'un frémissement parcourut le sol .
Non pas une secousse , mais une résonance , comme si le vaisseau venait d’entrer en contact avec une structure plus vaste , enfouie , oubliée . Ce fut une révélation . L’eau s’ouvrit , laissant apparaître des formes cyclopéennes , des arches brisées , des colonnes inclinées , toute une ville en ruine envahie par une obscurité dense , avec une architecture que rien , dans le monde connu de la Terre d'en-haut , ne pouvait vraiment expliquer !
- Ce que vous voyez , précisa un officier centaure , n’est pas qu'un vestige du passé .
Le sol vibra à nouveau , plus nettement . Sous le sable et les sédiments , quelque chose persistait à vivre , un murmure , presque instinctif , montant du groupe , confirmait que c'était évident :
- L’Atlantide ! ( XII )
Portant la main à leur cœur , les passagers ressentirent alors tous monter comme un appel dans leur poitrine , lorsqu'ils virent à l'extérieur , un signe lumineux , par un hublot , clignotant en résonance avec ce qu’ils percevaient en eux-mêmes comme dans le bassin !
- Nous ne faisons qu’arriver , précisa Izold . Nous sommes attendus .
33 - Dehors , posée comme une pieuvre tapie au cœur de cette immensité , s’étendait une structure gigantesque , un astronef que la cité engloutie semblait avoir engendré , ou accueilli depuis des siècles oubliés , dont la forme quasi invisible échappait à toute géométrie simple , se déployant en anneaux concentriques et spirales qui se repliaient sur elles-mêmes , composé de zones entières semblant en sommeil , tandis que d’autres pulsaient d’une activité discrète , presque organique . Yowan cligna des yeux . Pendant une fraction de seconde , il eut la sensation très nette de comprendre que le vaisseau venu de l’île Tristan s’intégrerait entièrement à l’aéronef abyssal , et qu'ils étaient en train d’entrer dans quelque chose de bien plus vaste , comme une cellule retrouvant une structure-monde , une arche interstellaire !
34 - Elle s’approcha de lui . Chacun de ses mouvements , pourtant naturel , semblait calculé , comme s’il obéissait à une loi plus profonde . Lorsqu’elle fut devant lui , elle ne parla pas immédiatement , mais l'observa . Et dans ses yeux de cristal , Yowan sentit une reconnaissance .
- Nous ne sommes pas séparés , lui murmura-t-elle mentalement . Pas au sens où tu l’as toujours cru .
Elle lui tendit la main . Le geste aurait pu sembler simple . Il hésita parce qu’il pressentait que ce contact ne serait pas anodin , qu’il ne s’agirait pas d’un simple geste humain d'habitude , mais d’un point de bascule . Posant pourtant sa paume dans la sienne , ce fut comme une déchirure , une expansion brutale de la perception , comme si toutes les limites de son être venaient d’être abolies d’un seul coup ! La peau d’Izold n’était pas de chair . Il ne sentait plus seulement la sienne , il percevait en elle des flux , des courants , des structures invisibles circulant entre eux , pendant que des fragments de la centauride affluaient en lui , avec des paysages inconnus , des architectures vivantes , des constellations qui ne correspondaient à aucune carte terrestre . Et à travers tout cela , une continuité , une mémoire qui n’était pas individuelle , mais collective , stratifiée , légendaire !
- Connais-tu le pouvoir de la volonté ?
Le vertige devint alors presque insoutenable .
- Arrête ! , lui souffla-t-il , complètement exténué .
Mais elle ne retira pas sa main . Bien au contraire . Elle resserra légèrement son étreinte , comme pour stabiliser ce qui menaçait de se dissoudre .
- Ne me résiste pas !
Sa voix vibrait en lui , impérative , mais , de plus en plus , comme si une logique interne commençait à émerger de ce chaos apparent , se mettait à devenir consolatrice et bienfaisante .
- Nous avons été séparés , lui dit-elle , fragmentés , pour habiter des formes incompatibles .
Quant à lui , face à celle qui observait la scène , silencieuse , il ne pouvait encore comprendre que c'était leur façon de parcourir le cosmos à des distances vertigineuses , de voyager dans les étoiles par la pensée !
- Où nous allons , vous ne pourrez pas rester tels que vous êtes ... , finit-elle par ajouter . La transition doit rester invisible ...
35 - Yowan rouvrit les yeux .
- Nous approchons de Proxima , précisa-t-elle .
Ce nom , jadis inconnu , résonnait en lui désormais , comme une évidence .
- Notre système est devenu le centre d’un nouvel équilibre , un autre foyer pour ce que votre monde n’a pas su préserver .
Sans rompre totalement le contact , elle relâcha légèrement son étreinte .
- Là-bas , les lignes de mémoire que vous appelez " celtiques " perdurent depuis l'aube de manière fondamentale .
Une lumière nouvelle , comme en écho à ses paroles , traversa les coeurs .
- Plusieurs nations coexistent , poursuivit l'extra-terrestre , chacune ayant conservé sa singularité . Un empire s’est ainsi structuré , non pas dans le sens de domination coloniale que vous pourriez lui donner , mais comme une organisation vivante de peuples reliés .
Des images fugaces traversèrent l’esprit du breton qui fixait encore le hublot central , bassin de l'Arche : des terres vertes sous un ciel double , des cités faites de pierre et de lumière , des voix chantant dans une langue qu’il reconnaissait sans l’avoir apprise .
Elle le fixa .
- Breizh en fait partie .
Le cœur de Yowan se serra .
- Sa langue n’a pas disparu .
Il frissonna .
- Elle a juste évolué .
Puis , presque imperceptiblement , elle ajouta :
- Et c’est là que se trouve Ys , capitale de la Nouvelle-Bretagne ...
Leurs mains se séparèrent enfin . Mais le lien , lui , demeurait , irréversible , désormais .
Dans le lointain , l'éclat d' une étoile rouge commençait à croître dans l’obscurité . Avec elle , une promesse , un destin !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - IV - Terre Nouvelle - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
XII - La Demeure Enchantée ( Cycle de L'Etoile II ) , V - L'Île Fabuleuse - Copyright 2016 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie " ( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
Breizh-Terminal - 7 - Le Miroir des Origines - III - Traversée .
Breizh-Terminal
VII - Le Miroir des Origines
III - Traversée
" La traversée jusqu'à cette terre fabuleuse
Où s'anéantissent nos plus belles espérances ,
Où nos frêles esquifs s'abîment dans les ténèbres ,
Voyage qui exige avant tout courage , probité ,
Patience dans l'épreuve ... "
Virginia Woolf - " Vers le Phare " , I , 1 . *
30 - La mer , ce soir-là , autour de l’île Tristan , demeurait lisse , n’ayant cependant plus la même respiration , presque irréelle , comme si , suspendue , elle avait cessé , dans un silence trop vaste pour être naturel , d’appartenir au monde connu . Même les quelques goélands qui restaient en l'air s’étaient tus , dessinant dans le ciel des cercles vides , des trajectoires interrompues . Le vaisseau apparut sans vague , sans remous , presque sans déplacement perceptible .
Il était arrivé là , simplement , masse aux contours fluides , parcourue de veines lumineuses d’un bleu sombre , comme si une énergie intérieure y circulait . Sa surface , qui ne réfléchissait rien , paraissait absorber le paysage autour d’elle . Le Guern , gardien du phare , fut le premier à percevoir cette petite lueur depuis la salle des lanternes , croyant à un quelconque reflet lumineux sur l’horizon . Mais la lumière persistante , immobile tout d’abord , ne clignotait pas , ne vacillait pas , grandissant peu à peu , et semblant franchir l'épaisseur du réel , depuis une autre dimension . Lorsqu’il toucha la rive , aucun choc ne se produisit . La matière du rivage sembla l’accueillir , se déformant légèrement , comme une mémoire qui reconnaîtrait ce qu’elle n’avait pourtant jamais vu . Alors , l’île fut parcourue d'un souffle et les derniers habitants de la zone , qui n’étaient plus très nombreux , regroupés depuis des jours dans une attente sans nom , sortirent lentement de leurs demeures . Quelques dizaines tout au plus . Des visages marqués , creusés par les nouvelles inquiétantes venues de l'est . Paris , la capitale , détruite , selon le communiqué laconique de la radio , qui avait d'abord parlé d’effondrement de l'armée , avant d'évoquer ensuite cette nuit qui avait brusquement avalé , une à une , les lumières de la ville ainsi que toute la richesse de sa prestigieuse architecture ! Aucun détail précis , pourtant , seulement des fragments de voix , des témoignages incohérents , des transmissions interrompues . Tout convergeait . Maintenant , d'après une rumeur insistante d'attaque imminente sur la Bretagne , ce serait , bientôt , le tour de l’île Longue , évidemment , base nucléaire stratégique devenue cible !
31 - Une ouverture s'était dessinée dans la coque , non pas comme une porte , mais comme une absence progressive de matière . Une forme humaine en avait émérgé .
Lorsqu’elle posa le pied sur le sol de l’île , le silence se fit plus dense encore . Elle avançait lentement , vêtue d’une tenue aux reflets irisés , pareille à la surface du vaisseau . Ses traits semblaient à la fois jeunes et anciens , comme s’ils avaient traversé plusieurs âges sans jamais s’y fixer . L'îlien qui devait l'accueillir sentit alors quelque chose se fissurer en lui . Ce n’était pas une émotion ordinaire .
Ni admiration , ni désir au sens commun . C’était une reconnaissance brutale , presque douloureuse , comme si une partie de lui-même , oubliée depuis toujours , venait soudain d’être réveillée . Il tenta de détourner le regard . Mais c'était impossible !
Izold s’arrêta un instant , balayant l’assemblée de ses yeux clairs . Lorsqu’elle croisa ceux de Yowan , le temps sembla se contracter une seconde , peut-être moins , mais elle contenait une densité insoutenable . Puis elle reprit sa marche , entourée de ses lieutenants , dont la taille dépassait la normale , et dont la physionomie différait étrangement de celle des terriens de l'endroit .
- Vous devez embarquer ! , dit-elle avec autorité .
Sa voix ne portait pas , et pourtant chacun l’entendit distinctement , comme si elle s’adressait à lui seul . Personne , d'ailleurs , n'aurait osé lui poser de questions . Docilement , ils avancèrent , un à un , vers l’ouverture du vaisseau . Alors , complètement résignés , mais avec une lenteur propre à ces instants de doute et d'angoisse où la conscience n’a pas encore bien décidé si elle doit croire ou fuir , ils montèrent tous à bord . La commandante et son équipage , à l’intérieur , les rassembla dans une vaste salle circulaire où une lumière bleutée , organique , émanant des parois qui respiraient comme une peau vivante , enveloppait les corps , calmant les esprits . Le sol y était lisse , presque liquide . Au centre , une légère dépression formait une sorte de bassin sec , dans lequel se reflétait une lumière mouvante , comme une mer miniature en perpétuelle transforma- tion . Les réfugiés s’y regroupèrent avec résignation .
Lorsqu’elle entra dans la salle , un frisson parcourut l’assemblée , puis le silence devint total .
- Vous avez quitté un monde qui s’effondre ! , leur déclara-t-elle avec une certaine solennité , dressant le tableau desespéré des derniers évènements .
Certains baissèrent les yeux . D’autres fermèrent les paupières , comme pour contenir une douleur devenue trop vaste . Un murmure parcourut le groupe . Non pas de protestation, mais d’acceptation difficile . Quand elle leva légèrement la main , la surface du bassin central s’anima . Des formes émergèrent , d’abord indistinctes , puis progressivement reconnaissables , dessinant une cité qui s’élevait au-dessus des flots , mais aussi en dessous , comme si elle avait existé sur plusieurs plans simultanément .
- La ville d’Ys doit renaître aux derniers temps ! , s'écria l'officière tournant lentement sur elle-même , son regard croisant celui de chacun , tandis qu'un souffle collectif traversait la salle , bouleversée par ce nom chargé de légendes et d’ombres , qui semblait résonner en eux avec quelque chose de plus profond qu'ils n'arrivaient pas à définir . ( XI )
Le voyage se fit sans mouvement , en apparence . Le bâtiment glissait hors du visible à une vitesse inimaginable , puis s’immergea dans des profondeurs que nul regard humain n’aurait pu soutenir . Là , au cœur d’un océan devenu opaque , apparut une structure immense , un astronef dissimulé parmi les ruines d’une Atlantide oubliée !
Pourtant, les passagers ne se rendirent compte de rien , laissant leur esprit transformer le réel sans aucune rupture dans leur nouvel habitat s’intégrant à l’ensemble , silencieusement , comme une cellule retrouvant son organisme .
Seul Yowan perçut une dissonance , une fissure , avec , au centre de cette faille : Izold !
( A Suivre )
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Notes :
XI - Une légende dit que quand Paris sera engloutie , ressurgira la ville d'Ys : Pa vo beuzet Paris , ec'h adsavo Ker-Is ( Par-Is signifiant en breton " pareille à Ys " ).
* " To the Lighthouse " ( Vers le Phare , 1927 ) , roman de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .
Breizh-Terminal - 8 - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six .
Breizh-Terminal
Épilogue
VIII - L'Archonte au Bal des Six
" La Sphère est plus lourde que le globe de la Terre ...
Mais l'Enfant joue avec elle parce qu'il est fait de la même matière :
de Lumière ! "
Gitta Mallasz - " Dialogues avec l' Ange " , 2è entretien . *
38 - Un jour, les vents d’ouest cesseront de mentir . Les brumes se lèveront des rivières noires , les pierres levées se souviendront d'elles , comme six échos d’une Bretagne suspendue entre les mondes , six miroirs tendus à l’humanité fatiguée , perdue dans les reflets d’un progrès sans âme , où un navigateur hors-délai , revenu d’un tour de mer que nul ne vit finir , découvrit une sphère terrestre devenue décor , où des enfants faisaient chanter les murs d'une chorale devenant piège à rêve , tandis que , tout autour , le coeur de ville , s’effaçant dans l'ombre des sourires figés , battait à l’unisson d’une machine à pain sans goût , dans la lueur d'un phare qu'un jeune rameur tentait vainement de lire , comme on déchiffre les tremblements d’une étoile mourante !
" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme " , disait le poète !
La dernière princesse était partie sans se retourner , guidée par une opale , une vibration , le souvenir d’un port d’attache balayé par les vents .
Maintenant , dormait sa légende . Mais le sol , un jour , vibrera sous les pas de ceux qui l'écoutent . Car demain , la " Porte " s’ouvrira encore . Et la Bretagne , au-delà d'une frontière entre invisible et visible , ne sera plus un pays comme un autre . Elle sera un passage !
Alors , l’archiviste du Gouffre comprendra peut-être qu'on ne tue pas un peuple avec des armes , qu'on l'efface en lui faisant simplement croire qu'il n'a jamais existé !
Ce qu’il verra , pourtant , ne pourra être dit : lumière liquide , musique vivante , être translucide dont les regards semblent percer l'âme , Ange qui s’avance et , par un cristal pulsant doucement , vous parle sans ouvrir la bouche , d'un son pur venu du cosmos :
" Tu es celui qui reliera les mondes , tu es l'Archonte du futur ! "
Mais aux confins de cette étrange offertoire , six petites boules bleues lui apparurent soudain , faisant cercle autour d'un astre rouge : alors , le navire s'arrêta , comme parvenu au bout du chemin , puis brusquement , fut aspiré dans un long tunnel où , dans la tête du voyageur , défilèrent à une cadence inimaginable les images les plus noires de sa vie ! ( XIV )
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VIII - Epilogue - L'Archonte au Bal des Six - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
XIV - AUBERIVE ( Cycle de L'Etoile III ) - 11 - Histoire d'un Chef d'Orchestre , 23 - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
* "Dialogues Avec L'Ange " ( 1943 / 1944 ) de Gitta Mallasz ( 1907 - 1992 ) , mystique austro-hongroise .
Breizh-Terminal - 6 - L'Archiviste du Gouffre .
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VI - L'Archiviste du Gouffre
" J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée , les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés , les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus ... "
Xavier Grall - " Les Vents M'Ont Dit " ( 1982 )
21 - La Crypte :
" La vie , la mort ? se consolait-il parfois , repensant à un rideau qui tombe ou qui s'ouvre , une dernière chute ...
Il devait être minuit , peut-être un peu plus , lorsqu'une rumeur grandissante , recouvrant , au bas de la falaise , le clapotis des vagues , remplit soudain l'espace au moment même où l'alarme avait furieusement retenti !
Alors , les sirènes , vociférant telles des harpies , commencèrent d'hurler sur la lande plus fort que le vent du large pendant que , dans le même instant , de leurs ventres lumineux , des milliers d'engins spatiaux larguèrent , en même temps que de nombreux missiles hypersoniques , d'horribles bombes lasers paralysantes !
N'était-il pas déjà trop tard , face à cette force terrible voulant brutalement les anéantir ! Piège fatal ... , ruminait-il , revivant sans cesse les évènements tragiques de la semaine précédente , lorsque , à la première alerte , il avait enclenché ce mécanisme qui , dans les souterrains d'un manoir proche de la presqu'île de Crozon , juste au-dessous de l'étendue marine et de l'effroyable fracas de la guerre , avait pu enfin lui ouvrir un passage en direction d'un abri secrètement dissimulé à l’ombre millénaire de l’abbaye de Landévennec , entre houle océane et collines d'Armor ! ( VIII )
Car c'était ici que vivait l’archéologue-archiviste Ronan Kerrec , à l’écart du monde . Sa vie , il l'avait passé à écouter le vent frémir entre les pierres tombales tout en classant des feuillets mangés par l'iode et le sel , à restaurer des incunables rongés par l'âge .
Un jour de grande marée , même , lors de travaux de consolidation dans une crypte effondrée sous l’ancienne sacristie , il avait découvert ce qui ressemblait à une cavité inconnue , un gouffre souterrain . Descendant un escalier de fortune taillé dans la falaise , il était tombé , presque littéralement , sur une sorte de nef ou de crypte , haute et profonde cathédrale sous-marine éclairée de vitraux sertis de rocs et de coquillages répandant leur luminosité diffuse , vaste salle circulaire qui , à l’exception d’une seule contenant un coffret de fer noir , était bordée de niches décorées d’inscriptions incompréhensibles , comme des ondes figées dans la roche , mais vides ! le jeune chercheur , alors , procédant à une fouille discrète à l'abri des regards indiscrets , mit à jour un ensemble de manuscrits reliés en vélin sombre , à l’encre bleue métallique , luisant faiblement . L’un d’eux portait un titre gravé en lettres inconnues , mais traduites phonétiquement au XVIe siècle : " Chroniques des Eons " . Plus il lisait , cependant , plus son sang se glaçait .
Les textes , datés de 1574 , signés par un certain frère Eliaz , racontaient une histoire lui semblant défier toute logique , mais recoupant exactement les événements fatals qu'il avait pu observer se produire avant-guerre , ces dernières années , tout autour de lui : disparition des saisons , comportements humains mécaniques , lumière du ciel devenue irréelle . Donc , dans ce corpus , le curieux moine relatait l'existence d'êtres venus des confins de l’espace-temps , civilisation vibratoire , semi-incarnée , qui s'était autrefois trouvée en étroite relation , par une porte télépathique , avec les sages de Brocéliande . Mais un jour , pour une raison qu'on ignorait encore , ce passage avait dû être fermé entre les plans , plongeant ainsi l’humanité dans une lente désynchronisation des cycles cosmiques , pour protéger l'extérieur de la corruption terrestre ! Mais les Eons n’étaient pas tous partis . Certains , cachés dans les plis du réel , étaient restés dans les brumes des forêts et les brouillards des villes , sous des lacs anciens . Leur base , une structure lacustre forestière parfois , camouflée au cœur de la forêt légendaire , attendait le moment du rééquilibrage .
L'heure était enfin venue . C’était maintenant ! Le manuscrit décrivait le retour de ces " libérateurs " chargés de rouvrir la fameuse " Porte " et de réveiller tous ceux que le monde avait oubliés . Le texte évoquait une " descendante du Chant Primaire , navigatrice perdue , revenue d’un monde sans âme " , allusion troublante à un récit qu'il avait lu quelque part .
Mais surtout , le religieux parlait de l'effacement progressif de la personnalité individuelle humaine , remplacée par une notion d'ordre collectif , villes glacées , peuples dociles , paysages figés dans des textures numériques . Bouleversé , l'ingénieur comprit qu'il s'agissait d'un avertissement , mais aussi , dans les derniers feuillets , d'un schéma précis du gouffre sous l’abbaye , permettant d'accéder , par une clé scellée sous une roche , à une autre crypte secrète .
C'est alors qu'il perçut soudain des cris venus des profondeurs ! L'homme courut à cet appel , et c'est en cet endroit précis qu'il la trouva , prisonnière malgré elle , en compagnie d'autres survivants du chaos , celle-ci lui expliquant qu'ils avaient été piégée en ce lieu depuis la veille !
Un miracle , défiant les barrières de l'espace et du temps , lui avait permis de retrouver enfin son amour de jeunesse , qu'il n'espérait plus jamais revoir !
22 - Maureen : Ensemble , après la joie des retrouvailles , le petit groupe , qui avait pu survivre grâce à un accès à l'eau et des rations militaires , dénicha ensuite un codex qu’aucun historien n’avait jusqu'ici recensé , dont , à la lumière pâle d'une torche et de vieux néons raccordés à une batterie solaire , ils tournèrent les quelques feuillets . Ce n’était pas un livre , mais un témoignage trans-temporel , comme si un scribe du futur , dictant son récit au passé dans un texte latin mêlé de symboles inconnus , décrivait l’Histoire de la Bretagne et de la Terre jusqu’au début du 21è siècle , et bien au-delà , résumant avec une précision déconcertante des faits que Ronan connaissait déjà , plus d’autres qui ne s'étaient pas encore produits , du moins , pas officiellement .
Refoulés d'abord par l’essor industriel et les &ventures napoléoniennes , les derniers dogmes religieux s’étaient estompés peu à peu , s’enfonçant dans l’oubli . Les deux premières guerres mondiales marquèrent un accélérateur de déséquilibre . L’humanité , coupée de ses racines célestes , dérivait vers le chaos .
La technologie avançait , mais l'âme reculait .
Le territoire de Brocéliande , dernier sanctuaire vibratoire , dont on avait prudemment changé le nom , se trouvait morcelé , victime du folklore , et gardé sous surveillance par l'armée républicaine . Au 21è siècle , une troisième guerre mondiale éclata . En Asie , au Moyen-Orient , puis en Europe . Une salve nucléaire réduisit plusieurs capitales en cendres . La France , sous un gouvernement autoritaire issu de l’effondrement de l’Union européenne , était entrée dans le conflit , la péninsule armoricaine devenant une zone de repli insoumise , protégée un temps par ses côtes, ses forêts , ce qui subsistait de son mode de vie .
Mais bientôt , sous l'effet de la famine , des radiations , la société civile s’effondra . Les cités devinrent des cages , les campagnes s’enflammèrent !
Vers l'année 2050 , un groupe de survivants affamés , quelques dizaines d’humains regagnant l’ouest , atteint les rives du Finistère . Parmi eux , se trouvait une femme , l'officier de marine Maureen Gwenn Kervella , 35 ans , qui , originaire de Brest , avait commandé à bord d'un sous-marin nucléaire , puis fui un port ruiné , guidant quelques survivants vers l’intérieur des terres .
Porteuse d’un artefact codé , médaillon en forme d’opale transmis de génération en génération dans sa famille , elle était aussi gardienne inconsciente d'un savoir oublié .
C'est alors que , dans les brumes de la grotte sous-marine , un phénomène se produisit .
La surface de l’eau s’ouvrit , formant un miroir suspendu . Lentement , dans un dernier souffle venu des landes , juste entre ciel et mémoire , descendit un vaisseau non métallique , mais végétal et translucide , vibrant comme un accord musical !
Comment expliquer qu'il était venu les chercher , guidé par l'opale , et que le temps , mystérieux concept , avait pu assouplir ses barrières pour permettre la libération des otages du gouffre ! Les libérateurs de l'espace accueillirent les survivants , mais s’adressant à Maureen , parce qu'elle paraissait comprendre leur langue , antique vibration , codée dans son ADN , qui s’était éveillée .
Les Eons lui révélèrent que la " Porte " allait s'ouvrir à nouveau , que l’exil humain pouvait cesser .
Bientôt , tous deux , sous l'immense voûte bercée par les trompeuses caresses d'une brise marine s'amusant encore sur l 'écume des vagues tel un dompteur aveugle ignorant les sourdes menaces des profondeurs , montèrent à bord du navire , ultime espoir d'une humanité déchue , portant avec eux la mémoire de la Bretagne et des anciens pactes .
La nouvelle se propagea de bouche en bouche . Dans le rougeoiement du ciel , signe d'espoir , au seuil de leurs maisons , les derniers habitants les virent s'éloigner !
FIN
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Notes :
VIII - Abbaye de Landevennec ( Finistère ) , monastère fondé en 490 par St Gwenole .
- Presqu'île de Crozon , située en face de Brest .
Breizh-Terminal - 5 - Mémoires de la Lune Rousse .
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V - Mémoires de la Lune Rousse
"Ma belle étoile , je t'en prie !
Ô , ne laisse pas ta belle lumière
Se troubler par la brume
17 - Lune Rousse : Écrivaine nantaise , mais aussi guide touristique passionnée de mystères celtes , mademoiselle Arzhur , une belle fille rousse à moitié irlandaise , avait grandi dans une petite maison des bords de l'Erdre avec vue lointaine sur la Tour Bretagne , rêvant à un monde disparu derrière les pierres suintantes de l’ancien château des ducs . Depuis quelques années , Mila , malgré tout conseillère culturelle , animait des visites nocturnes , mêlant la légende d’Ys et les signaux lumineux du Mont-Saint-Michel aux théories jugées les plus controversées que la presse d'extrême droite avançait sur le " Grand Remplacement Culturel " . A cause de ça , peut-être , ses livres peinaient à trouver leur public . Trop sombres , trop étranges , lui disait-on d'un air hypocrite sans lui avouer clairement qu'elle dérangeait . Mais elle continuait quand même à écrire , car quelque chose , elle le sentait chaque minute en elle un peu plus , approchait inéluctablement .
C’est alors qu’un jour , sans mot d’accompagnement ni aucun nom d’expéditeur , un manuscrit relié de cuir rouge , avec juste un titre dessus , gravé à la main : " Mémoires de la Lune Rousse " , arriva dans sa boîte aux lettres . Dès les premières pages , la jeune fille sentit sa peau frissonner . Ce n’était pas un simple roman . Les descriptions , d’une précision sidérante , évoquaient la découverte par l'héroïne du récit , d'un monde ressemblant à un décor de théâtre , lentement remplacé par des entités qui réécrivaient la mémoire collective pièce par pièce , visage par visage !
Mais le plus dérangeant, c’est que certains rêves qu'elle avait notés dans ses carnets intimes , jamais publiés , paraissaient mot pour mot dans le manuscrit !
" Tu t’es toujours demandée ce qu’il y avait sous les caves du château . Tu l’as vu en songe , trois fois . Les portes scellées par la pierre . L’encre noire des poètes effacée sous la chaux . Cherche Meschinot ... "
Cette phrase la hantait ! Jean Meschinot , poète breton du XVe siècle , en était-il la clé , lui qui était connu pour les satires mordantes de ses ballades patriotiques ? Dans ses poèmes , revenait cet étrange vers comme une forme de malédiction :
" Le jour où les chiens mèneront la danse , et que les loups apprendront à bêler , ce peuple sera tondu jusqu’à l’âme , avant de dire merci " ! Guidée par ce fil ancien , Mila retourna au château , de nuit , munie du précieux cahier et d'autres textes de l'artiste et , grâce à une analyse cryptographique des rimes , découvrit une carte , dissimulée dans une acrostiche du recueil titré " Les Lunettes des Princes " , lui indiquant une entrée oubliée dans un des puits dissimulés sous les douves . ( V )
Là , dans les souterrains , scellé dans une capsule de verre , elle trouva un second manuscrit , daté de 1943 , parlant du projet " Terminal " , qui avait été initié pendant l'Occupation , lorsque les savants " nazis " , promoteurs d'une Europe totalement germanisée , travaillaient à une expérimentation psychique visant à modifier l’identité d’un peuple par des ondes , des images et des rituels réécrits .
L’histoire qu'elle avait entre les mains n’était donc pas une fiction , mais la mémoire interdite , transmise en silence par des " Veilleurs " , ceux qu’on appelait les " Rousses " , comme ceux de sa famille qui avaient échappé au signal que les " Remaniés " ne pouvaient plus effacer de leur âme . Elle comprit alors pourquoi on venait la chercher .
La guerre , même perdue par l'ennemi , avait laissé des traces de ses diaboliques inventions ! Déjà , dans les archives , le visage de sa grand-mère Viviane , figure éminente de la résistance dont elle était le sosie , avait été changé . Quant à son propre site internet , il avait été bloqué sans raison . Ses amis la trouvaient " bizarre ", murmuraient-ils , " plus tout à fait elle-même " . Le profanant héritage de l'infâme avait donc était poursuivi avec la complicité de ceux qu'elle servait !
Mais il lui restait la totalité d'une nuit pour transmettre à son tour . Elle ouvrit une dernière page du grimoire vermeil qu'elle n’avait jamais osé , jusqu'ici , parcourir . Elle y lit : " Mila , tu es la dernière mémoire . Si tu écris ce que tu as vu , d’autres se souviendront . La Lune Rousse veille . Mais à l’aube , ils viendront pour toi ! "
18 - Le Flambeau d'Anne : Chaque semaine , elle emmenait des troupeaux de touristes dans les couloirs du palais ducal , casquettes vissées sur le crâne , appareils photo autour du cou , certains ne " bêlant " que pour prendre un " selfie " avec l’armure du couloir d’honneur ou acheter une boîte de " berlingots nantais " . Quand elle leur racontait qu’ici même , la duchesse Anne avait signé un traité pour préserver l'autonomie de son Duché , et que ce lieu avait été le dernier bastion de la souveraineté bretonne , ils la dévisageait comme des bêtes égarées , l'oeil vide , soit acquiesçant mollement , soit gloussant comme des dindons . Mais personne , vraiment , ne l'écoutait .
Ce qu'ils voulaient surtout savoir , c'était si si la boutique vendait des magnets " avec des drakkars ".
Parfois , elle se disait qu’elle était la dernière à encore y croire . Que les pierres du château retenaient plus de larmes que de gloire . Que bientôt , même les murs l'oublieraient .
Puis , cela arriva très tard , par un soir de " lune rousse " , quand tout allait basculer !
La conseillère venait de terminer une visite privée , s’attardant dans la salle des ducs de Bretagne , celle aux grandes tapisseries . La pluie fine claquait sur les pavés du grand logis .
Tout à coup , lorsqu'elle ferma les lumières , près de la grande cheminée , une brume blanche flotta au-dessus du sol .
D’abord , elle pensa à une buée , une illusion . Mais non .
Portant une robe de velours sombre , une silhouette se détacha des broderies d’hermine avec la coiffe altière d'une duchesse de jadis !
Elle sentit son coeur se serrer .
La voix lui avait paru si douce , mais d’une autorité saisissante .
- Vous avez les yeux grand ouverts .
Ce que d'autres laissèrent éteint trop longtemps , vous le voyez clairement . Vous entendez les pierres pleurer . Vous savez que ce peuple , notre peuple , est en train d’oublier son nom , qu' il est temps pour vous de reprendre le flambeau !
Elle tomba à genoux .
- Qui êtes-vous ?
Le spectre s'avança devant elle , translucide mais majestueux , la main tendue , auréolée d’un faible halo doré .
- Je suis celle qu’ils ont réduite à une figure de manuels scolaires . Cette épouse , deux fois mariée au Royaume de France . Mais j’étais bien plus . J’étais la voix d’un pays . J’étais la mémoire de la mer , de la lande , des étoiles qu’on savait lire en breton . Et toi , Mila , tu es la dernière à pouvoir rallumer la flamme ! ( VI )
Celle-ci murmura :
- Mais pourquoi moi ?
- Parce que tu sais déchiffrer mes rêves . Parce que tu as reçu le livre de mon ami le barde . Parce que tu portes en toi la mémoire oubliée d'une reine éternelle . Et parce que bientôt , ils viendront te remanier , comme les autres . Mais il est encore temps !
Le fantôme disparut . Mais la tapisserie murale avait changé . Un détail s’y était ajouté , là , à la bordure , une petite hermine blanche dans une alcôve . Elle jura qu’elle n’était pas là hier . Elle l’avait déjà reconnue . Dans un rêve . Dans une strophe de Meschinot !
Ce soir-là , elle remarqua , quand elle rentra chez elle , que l'ouvrage , sur son bureau , s’était rouvert seul , et qu'un nouveau passage était apparu :
" Quand la duchesse viendra à toi , ne doute pas . Les " Veilleurs " , près d'elle , sont toujours là . Cherche la salle des pierres inversées . Le code est inscrit sous la queue de l'hermine . Tu n’as plus qu’à rallumer la langue perdue " .
19 - La Salle des Pierres Inversées : Elle revint au château avant l’ouverture , le lendemain , prétextant un relevé de parcours pour la prochaine visite costumée . Le régisseur lui lança un regard distrait :
- Encore en train de chercher des fantômes , Mila ? »
- Non . Pas cette fois , réussit-elle à lui répondre en feignant de sourire , cependant que ses doigts tremblaient sur la clé du petit trousseau qu’elle avait découverte , la clé numéro 7 , celle qu’elle n’avait jamais utilisée . C'est ainsi qu'un soir , un étrange personnage , se présentant comme un membre de la " Résistance " , Mr K , vint lui confirmer une mission dont elle avait plus ou moins déjà accepté l'idée , mais dont la teneur dépassait tout ce qu'elle avait pu jusque là imaginer , puisqu'il s'agissait de récupérer , dans une ancienne cache , un mystérieux coffret confié à un cercle secret pendant la guerre , et qui devait représenter , même si elle en ignorait la nature exacte ainsi que le contenu , un ultime recours pour protéger la planète d’une humanité devenue désormais trop contrôlable .
Elle descendit aux archives , passa par la salle des maquettes , puis bifurqua vers un couloir que presque personne ne visitait , sorte de cul-de-sac bouché par une grille rouillée , ayant déjà repéré l’endroit , d'ailleurs , quand elle y avait analysé les poèmes de Meschinot la nuit précédente . Un vers disait :
" Sous la dent de l'hermine et la queue étoilée ,
Inverse les pierres , la langue reparaîtra ... "
Elle leva les yeux .
Le petit animal de la veille , celui de la tapisserie , était encore là , dans une alcôve identique à la première , sculpté sur une pierre en surplomb , juste au-dessus de la grille . Sa queue était tournée vers le bas , tournoyant en spirale . Alors , prenant la première clé , elle la glissa dans la serrure . Un clic sourd , puis la grille pivota lentement , découvrant un escalier ancien , taillé à même la roche . L’air y était humide , plus froid que dans le reste du château .
Elle descendit .
La torche de son téléphone révélait des murs tout couverts de pierres taillées à l’envers , certaines sculptées, mais d’autres , dont les lettres , comme retournées contre leur sens , avaient été effacées par le temps .
- La salle des pierres inversées ... , chuchota-t-elle comme si le lieu l'écoutait .
Derrière la niche , une cassette moyenâgeuse portant l’inscription suivante : " Erminig an Dremm Kuzh " ( L'Hermine au visage voilé )
( VII )
Elle s’agenouilla , passant ses doigts sur chacune des lettres sculptées en relief qui le flanquaient , puis cherchant aussi le code sous la queue du mustélidé , elle y remarqua une fine cavité , tentant de glisser un morceau de papier mince , un feuillet bizarrement conservé qu'elle venait de découvrir en ouvrant le petit coffre de métal avec la seconde clé . Rien ne se passa au début .
Mais alors , paraissant venue de la pierre même , une voix résonna .
- Tu veux faire parler la langue qu’on a voulue faire taire. Mais sa musique n’est pas pour les oreilles des vaincus . Toi , es-tu prête à désapprendre tout ce qu’on t’a appris ?
Mila recule d’un pas .
- Qui parle ? Silence . Puis le coffret vibra faiblement .
Depuis les jointures de fer , une lueur bleue s’éleva . Les lettres retournées , lentement , se mirent à briller sur les murs , formant une strophe complète , visible seulement sous cette lumière :
" Breizh , banniel hep oad , dindan glao ha tan , gant da c'halloud dizehan , sav da vouezh e traoñ an amzer . "
Dans un souffle invisible , une voix de femme , comme surgie du puits sans fond de l'éternité , suggéra la traduction :
" Bretagne , bannière sans âge , sous la pluie et le feu , par ton pouvoir incessant , lève ta voix dans les bas-fonds du temps . "
Mila fondit en larmes.
C’était un code , une langue cachée dans la langue , une clé mnémotechnique ...
Elle comprenait , maintenant , que ces poésies ressemblaient à des pièges , car ils contenaient un alphabet inversé , une syntaxe cryptée , une vibration destinée à réveiller la conscience d’un peuple endormi .
Elle ressortit son carnet , recopiant la strophe sur le papier du coffret . Puis elle murmura :
- Vous vouliez effacer un peuple par le silence . Mais sa mémoire chante encore ... "
Soudain , dans l'escalier , se fit entendre un craquement qui la figea .
- Il y a quelqu’un ? Pas de réponse . Elle éteignit son téléphone , retint son souffle en percevant des pas lourds et rythmés , puis , tandis qu'elle se plaquait contre le mur , elle aperçut une silhouette qui descendait lentement , portant un masque à demi transparent . C'était un vigile d'un genre inconnu .
Il leva les yeux , fixant Mila . Sa voix était mécanique , sans accent :
- Vous n’auriez pas dû ouvrir cette salle , madame . L’accès à la langue originelle est interdit .
Elle recula .
- Je suis née ici , vous savez . Vous ne pouvez pas m’interdire ma mémoire .
- Nous en avons effacé bien plus que ça . Vous ne serez pas la dernière !
Elle pressa son carnet contre elle .
Puis , de sa poche , elle sortit le collier de la Lune Rousse , un talisman qu’une vieille conteuse de Batz-sur-Mer lui avait donné en disant :
- Quand tu verras l’envers du monde , serre-le fort pour qu'il te montre la sortie .
Elle le serra . Une lueur rougeoyante entoura la salle . Poussant un cri terrible , le robot-flic disparut , comme dissous dans l'air ! Agenouillée au milieu de la pièce , Mila sut ce qu'elle devrait faire . Même s'ils venaient la chercher , même si tout le monde croyait qu'elle n'était qu'un vestige ridicule du passé , elle devrait tout leur dire , leur faire comprendre qu'elle n'était pas folle ...
20 - La Vague : A l'aube , elle remonta du souterrain . Le ciel avait cette couleur plombée des matins sans espoir , quand la ville semble flotter dans une brume anesthésiante . Les pavés du château étaient humides , les portes fermées . Dans la pénombre du demi-jour , elle marchait lentement , le cœur battant , comme si elle revenait d’un autre monde , et peut-être était-ce le cas ? Dans sa poche , elle sentait son carnet , dans sa tête , des voix anciennes ... Mais déjà , le poids du silence revenait comme une marée grise , montant comme une sève mortelle par les artères de Nantes . Les visages croisés dans la rue semblaient vides , comme s’ils avaient oublié jusqu’à leur propre nom . Dans la rue Crébillon , les vitrines clignotaient de couleurs criardes . Des haut-parleurs diffusaient une musique uniforme , sans âme . Le monde était redevenu lisse , nettoyé !
Et Mila comprit . Ce n’était pas un cauchemar passager , c’était la fin d'un monde . Non pas dans l’explosion , mais dans l'effacement progressif de tout ce qui faisait son identité , le langage , les lieux , les chants , les noms . Tout était en train de fondre dans une lumière blanche , clinique , neutre , artificielle . Et derrière cette lumière , la houle approchait . Pas une vague d’eau . Un déferlement de silence ! Elle le vit dans une sorte de vision , cet immense raz-de-marée fait de béton , de panneaux publicitaires , de fichiers audio compressés , de documents administratifs rédigés en plusieurs langues sauf la sienne , de tablettes froides , de règlements uniformisés , de mémoires formatées ! Rien ne résisterait à ce flux de confort totalitaire , rien n'en dépasserait , plus rien ne chanterait , ne danserait en dehors du rythme programmé ! Et cette déferlante allait tout recouvrir , même elle qui chancelait , s’effondrant sur un banc , devant le miroir d’eau . Des enfants jouaient plus loin , leurs rires mécaniques résonnaient comme des enregistrements . Dans la brume , elle vit une dernière fois la silhouette d’Anne . Baissant les yeux vers elle depuis les remparts , la duchesse la regardait , mais cette fois , ne lui parlait plus . Déjà figée dans le musée d'un monde disparu , elle passait de l’autre côté du miroir . Mila voulut l'appeler , crier , mais aucun son ne sortit de sa bouche . La vague approchait . Cette fois , il n'y aurait plus de poème , plus de clé , plus de langue pour en échapper !
" On n’efface pas un peuple avec des armes . On l’efface en lui faisant croire qu’il n’a jamais existé ! " , disait le fragment retrouvé dans la cassette du " Manuscrit de la Lune Rousse "
Alors qu’elle croyait sa voix perdue , qu’aucun mot ne pourrait plus franchir ses lèvres , le vent se leva soudain , portant une odeur d'ajoncs , de varech et de cendres froides . Dans le lointain de la brume qui masquait les tours du château ,une voix d'enfant chanta doucement .
C'était une simple comptine en breton , presqu'inaudible , mais vivante !
Elle sourit faiblement , serrant le feuillet contre son cœur .
Tant qu’il reste une voix , se dit-elle , une seule , quelque part , la mémoire n’est pas morte . La liberté sera confisquée le jour où des loups , des chiens de guerre voudront effacer par tous les moyens la mémoire d'un peuple , jadis indépendant , pour en faire un troupeau de moutons ! Mais la vérité , toujours , finira par triompher !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - V - Mémoires de la Lune Rousse - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
V - Jean Meschinot ( 1420 - 1491 ) , poète breton de la cour des ducs de Bretagne .
" Les Lunettes des Princes " ( Posth. 1493 )
VI - Anne de Bretagne , ( 1477 - 1514 ) fille du duc de Bretagne François II , devint duchesse de Bretagne à la mort de son père , puis reine de France une première fois ( 1491 ) , après son mariage avec le roi de France Charles VIII , puis une deuxième fois ( 1499 ) , après un second mariage avec le roi Louis XII .
VII - Symbole de pureté , l’hermine est au duc de Bretagne ce qu’est le lys au roi de France .
Une vieille légende raconte que la duchesse Anne de Bretagne , lors d’une chasse , vit une hermine , traquée par les chiens , qui préféra mourir plutôt que de se salir en traversant une mare boueuse . Fascinée , la duchesse lui laissa la vie sauve et fit de l’hermine son emblème . Cela donna naissance à la devise de la Bretagne : " Plutôt la mort que la souillure "( Kentoc'h mervel eget bezan saotret )
* " Lyrische Gedichte " poèmes de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , mis en musique par Clara et Robert Schumann , op. 101 n°4 ( Minnespiel , 4 , 1840 )
" Mein schöner Stern , ich bitte dich !
O lasse du dein heitres Licht
Nicht trüben durch den Dampf
In mir... "
Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .
Breizh-Terminal
IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h
" Ils nous ont dit que le cap sera pointe morte ,
Que les hommes d'ici un jour s'en iront ... "
Glenmor - " Apocalypse " *
13 - Les pelles mordaient l’eau noire avec un bruit feutré , régulier , comme un cœur battant au ralenti . La coque longue du huit filait sur l’Aber Wrac’h , entre chien et loup , dans une brume légère d’automne . Ils n’étaient que sept ce soir-là , un des rameurs de l'équipe ayant déclaré forfait . Mais ça n’avait pas empêché le coach , debout à la poupe , de les lancer sur l’eau pour une sortie à rythme lent .
Parmi eux, Eliaz , quinze ans , léger , souvent en retard aux entraînements , toujours dans la lune , songeur . Il avait cette habitude agaçante de fixer le large quand il devait se concentrer sur le tempo . Mais ce soir-là , tandis qu’ils approchaient de l’estuaire , le phare de l'Île Vierge balaya la brume d’une longue lueur blanche . Sanglé sur son siège au poste n°3 , l'adolescent rêvassait comme d'habitude avec la sensation étrange , depuis des semaines , qu'un malaise diffus le poursuivait , comme si quelque chose , à la lisière du monde , essayait de le rejoindre . Et c’est là que tout bascula , lorsque , levant brièvement la tête , il vit le feu du sémaphore , à travers le brouillard , fendre l'espace en même temps qu'un dernier éclat de lumière venue de l’horizon , frappant ses yeux d'une intensité aveuglante ! Un instant de trop dans la nuit lointaine , un éclair fulgurant dans le regard , puis , tranchante , dans le haut du dos , juste sous l’omoplate gauche , une douleur si vive , comme une ancienne plaie se rouvrant tout à coup , qu'il lâcha presque sa rame !
- Ça va ? , lança le barreur .
Il hocha la tête , pâle , muet . Personne ne perçut les frissons qui le parcouraient . Sauf Sterenn , peut-être , sa copine , qui , lui prenant la main , commençait à ressentir déjà ce qui s'était sournoisement éveillé en lui . L’Aber Wrac’h était calme , pourtant , ce soir-là . Trop calme .
Le ciel n’offrait qu’une lumière sourde , et les membres du club avançaient en cadence , comme si , obéissant au sifflement du coach tranchant parfois le silence crépusculaire , leurs corps ployaient à l’unisson , dans la barque fine , sur les lames de carbone entaillant l’eau avec régularité , glissant non pas sur elle , mais sur un rêve oublié ...
14 - De retour chez lui , le jeune breton , soucieux de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller ses parents , grimpa vite à l’étage , trempé , fiévreux , les doigts engourdis . Dans la salle de bain , soulevant la capuche de son " hoodie " et se débarrassant même de son t-shirt , il scruta la zone douloureuse dans le miroir . Et là , touchant un minuscule appendice en haut du bras , caché par la courbure de l'épaule , qui jusqu'à présent ne lui avait donné aucun signe préoccupant , repéra une petite bosse grise , une boursouflure métallique , à peine plus grosse qu’un grain de riz , sous la peau . Quand il en approcha ses doigts , celle-ci vibra faiblement , tandis qu'un picotement d'électricité se propageait le long de son bras .
Puis une voix douce , presque inaudible , résonna dans sa tête , se mettant à chuchoter en lui , étrange et familière : " Émissaire désigné . Phase une activée . Connexion au réseau Terra II . Objectif : Restauration de la Balise . "
Il recula soudain , terrifié par l'angoisse ! N’ayant jusqu'ici jamais rien senti de ce qu'il prenait maintenant pour une puce , un implant , c’était comme si , soudain , la lumière du phare avait à la fois déclenché quelque chose d'intime en lui , mais aussi une épouvantable réaction cosmologique en chaîne ! Pendant son sommeil , des images de cauchemar le hantèrent . Des structures étranges tournant dans l’espace , un signal en spirale , des phrases dans une langue inconnue , et toujours cette sensation qu’il devrait retourner là-bas , bientôt , sur l’Île Vierge . Que lui était-il arrivé pour voir sans cesse grossir au centre d'une tentaculaire toile d'araignée , ce petit point de métal bleu et blanc liant son âme éternelle à de multiples autres telle qu'une pierre précieuse née du gouffre insondable de l'explosion de millions d'étoiles , vertigineuse plongée au centre de soi-même , rémanent effluve d'une conscience énergie depuis ses premiers balbutiements de roche et matière brute jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'un temple spirituel rutilant de ténébreuse incandescence ? L'Oeil du Seigneur , se demanda-t-il , pensant au mystérieux phare ? En tout cas , ce qu’il devait découvrir à l’intérieur dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer !
Depuis longtemps , celui-ci , qui avait été automatisé , était interdit d’accès sans autorisation . Mais une rumeur locale parlait d’un ancien passage , utilisé autrefois par les gardiens quand la mer était mauvaise . Il fit des recherches . Par un soir de grande marée , il profita de l’estran pour s’approcher à pied , seul avec sa lampe . La douleur dans son dos était devenue si pulsante , presque une boussole , qu'elle devait nécessairement l’amener vers la base de l'édifice , là où le granit rencontrait l’algue noire . Et là , sous un pan de roche à demi effondrée , il découvrit une étroite ouverture , espèce de trou noir dissimulé derrière un massif d'ajoncs . Plein de courage , il s’y glissa , longeant avec sa lampe de poche un tunnel qui le fit descendre , grâce à des dalles de pierre usées par le temps , grossièrement cimentées dans la rocaille et mangées par la mousse , dans une sorte de caverne affleurant la mer où il vit un signe mystérieux creusé dans la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle marine . Alors , marchant avec précaution sur le sol glissant , l'avironnier , débouchant en ce sanctuaire , vit soudain , dans une niche devant lui , la lumière d'un crucifix de corail rose éclairer la plus centrale , genre de cavité cristalline scintillant comme une coquille de nacre et surmontée , tout autour , d'un message en langue bretonne : " D'ar re am glevo c'hoazh . An tour-tan ' zo muioc'h 'get un hencher 'vit ar vartoloded . Ur galv-diwall' vit an denelezh eo . Ar bed 'goll an Norzh . Tost eo an amzer dremenet . " ( III )
Ainsi , ce n’était pas seulement un puissant moyen d'éclairage , c’était un ancien relais , peut-être une balise extra terrestre déguisée , reliée elle-même à un réseau bien plus vaste , le réseau Terra II , maillage secret enfoui sous les mers du globe . Le faisceau lumineux , capté par son organisme sensible , avait activé la puce implantée sans qu'il ne s'en rende compte , sans doute lors d’un de ces malaises bizarres qu’il avait eu , petit à petit , depuis l’enfance .
Dans le cœur du phare , une machine vibrante , faite d’un métal translucide , s’alluma à son approche . Sa présence complétait un circuit . Comme une présence à la fois lointaine et proche , il sentit un autre contact , cette fois plus doux .
" Le Terminal s’effondre . Tu dois réveiller les autres " !
Puis il vit une silhouette qui se tenait dans un coin de la pièce , vêtue d’une longue cape bleue irisée , le visage masqué par une couronne luminescente . Mais elle ne parlait pas . Son chant entrait directement , de façon télépathique , dans l'esprit d'Eliaz .
- Je suis Aelia , messagère de ta planète sœur , sur l'île de Ledao . Nous avons veillé depuis l’autre rive du miroir . Votre monde tangue , nos repères s’effondrent . Nous avons lancé le Signal . Toi seul l’as reçu .
Le jeune homme recula . Son cœur battait à tout rompre . Il remarqua , ensuite , à sa grande surprise , qu'elle lui ressemblait comme son propre reflet se regardant parler au travers de ce double à l'allure féminine .
- Pourquoi moi ? , balbutia-t-il .
- Parce que tu doutes , parce que tu cherches . De plus , tu portes la " Clé " , transmise depuis les temps où les deux mondes n’étaient qu’un , comme nous deux .
Dehors , les vagues commençaient à se soulever . Le vent portait une rumeur : les océans allaient se lever , les grandes cités de verre s'effondrer . Les étoiles vacilleraient , l’humanité , privée de boussole , dériverait bien vite au bord du gouffre !
- Tu dois réveiller les autres ! Vous êtes quelques-uns qui avaient été marqués . Le Réseau Terra II n’est pas éteint . Rallumez les balises ! Car sinon le monde tombera !
Qui étaient ces gens dont elle parlait ? D’autres humains choisis ? Des amis , des ennemis ? Comment les reconnaître ? Il n’en savait rien !
15 - Depuis ce jour-là , il n’avait plus été tout à fait le même . Il ramait encore avec ses camarades , plaisantant , leur souriant même quelquefois . Mais chaque nuit , dans sa chambre , la puce émettait de faibles signaux . Quelque part , quelque chose attendait , c'était sûr ! Pressentant que d'autres lieux comme le phare existaient , cachés , presqu'oubliés , reliés dans l'ombre , il savait maintenant que le monde dans lequel il vivait n'était plus le vrai , mais une interface fragile , maintenue artificiellement ! Le club de kayak de Sterenn était son camouflage . Il ramait sur l’eau chaque soir , les yeux tournés vers l’horizon , cherchant d'autres récepteurs , ceux qui avaient , comme lui , perçu le Signal . Il écoutait les échos du phare , les messages d’Aelia . Il n’était plus un adolescent comme les autres .
Sterenn , sa petite amie , rameuse elle aussi , l’observait dériver vers ce monde étrange sans rien comprendre , mais avec un amour assez profond pour le suivre malgré le doute . Elle était la seule à voir que quelque chose clochait chez son copain . Depuis cette sortie brumeuse où , à cause d'une douleur dans l'omoplate , il avait lâché sa rame , il n'était plus vraiment lui-même . Plus concentré , paradoxalement , mais ailleurs . Comme si une force invisible le tirait vers une rive que personne d’autre ne pouvait voir . Elle , ne croyait pas à ses histoires d’implants , de balises , de planètes sœurs . Par contre , elle aimait ces moments passés ensemble à pagayer dans le crachin , leurs silences partagés au bord de l’eau , ses regards perdus dans le ciel ...
- Tu vas où ? , lui demanda-t-elle un soir , alors qu’il enfilait une lampe frontale .
- Sur l'île .
- Encore ? Je vais finir par croire que tu vis dedans !
Il haussa les épaules.
- Je dois comprendre ... Il se passe des trucs là-bas . J’ai vu quelque chose ...
Elle le fixa . Elle aurait pu lui dire qu’il devenait fou . Mais elle se mordit la lèvre .
- Je viens avec toi !
- C’est dangereux , tu sais .
- Justement ! Si tu tombes dans une crevasse , alors je plonge avec toi ! Même si c’est pour couler !
Cette nuit-là , ils avancèrent à pied sur les rochers découverts par la marée basse . Jamais elle n’avait eu aussi peur !
Elle ne croyait pas vraiment à ce qu'il lui racontait , mais elle n'aurait jamais voulu l'abandonner , malgré ce qu'elle prenait pour des sornettes . Et puis , la manière dont il tâtait la roche pour faire s’ouvrir le passage , la conforta dans son scepticisme . À l’intérieur , quand la pièce secrète se dévoila , elle vit la sphère lumineuse , mais pas la silhouette du fantôme flottant dans la pénombre .
Elle sentit pourtant qu'il ne délirait pas . Dans les soirées qui suivirent , la brave léonarde ne lui posant plus la sempiternelle question délicate : " Pourquoi donc n'as-tu pas été voir pour ton dos le docteur Louzaoueg ? " , pour se faire pardonner , lui murmurait en lui bécotant l'oreille :
- Si tu pars vers Tir-Na-Nog , un jour , tu me promets de ne pas m’oublier ? ( IV )
Lui , de son côté , répondait par une étreinte en lui serrant fort la main , car il savait que la seule chose qui le reliait encore à cette triste vie quotidienne , c'était l'amour sincère que , malgré son ignorance , elle avait pour lui !
16 - Depuis ce soir-là , elle continua de ramer à ses côtés , l'observant , parfois , quand il fixait l'horizon , lorsque ses mains tremblaient après une longue sortie . Elle l’aimait sans savoir pourquoi . Elle avait peur qu’il finisse par se perdre où elle ne pourrait pas le suivre , elle craignait aussi que ce qu’il croyait voir soit vrai . Ou pire encore : que ce soit en elle que cela commence à changer . Sa famille était tellement terre à terre , conventionnelle !
Parfois , quand le phare jetait son éclat sur leurs visages , la jeune fille sentait une vibration dans l’air , presque une musique , imperceptible mais insistante .
Une nuit , seule dans sa chambre , elle cru voir , un instant , la même marque grise sous la peau , à la base du cou . Mais le lendemain , tout avait disparu !
Elle n’en avait jamais parlé à Eliaz . Lui non plus ne disait plus rien , désormais , quand il se levait pour retourner là-bas .
Mais elle en avait l'intuition . Dans son for intérieur , elle savait qu’aimer son ami , désormais , c’était aimer un veilleur entre deux mondes , qu’il ne pourrait jamais revenir totalement en arrière .
L’eau de l’Aber Wrac’h continuait de couler entre eux doucement comme un fluide magique autour des îles . Toujours , le phare clignotait , fidèle , comme un coeur isolé qui refuse de cesser de battre . Pour combien de temps ? , se demandait le rameur . Qui attendrait qu’on se souvienne , le surveillerait encore , sous la mer ou dans les étoiles ? Quand l'homme oublie le ciel , disait-on dans le pays , l'océan , par les reflets bleu-vert de ses vagues d'écume , cherche inlassablement à lui rappeler ce qu'il a été ...
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
III - " À ceux qui m'entendront encore . Le phare est plus qu'un guide pour les marins . Il est un cri d'alerte pour l’humanité . Le monde perd le nord . Le temps est presque écoulé . "
IV - Tír na nÓg , en gaélique " Terre de l'éternelle jeunesse ", l'un des plus connus des " Eldorados " de la mythologie celte , connu notamment par le mythe de Oisin et Niamh aux Cheveux d'Or .
* " Apocalypse " ( 1979 ) , chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) , dans son album " La Coupe et la Mémoire " , Arfolk , 1979 - Tous droits réservés .
Breizh-Terminal - 3 - Le Goût du Pain .
Breizh-Terminal
III - Le Goût du Pain
" Car nous sommes un seul pain et un seul corps ,
Nous tous qui avons part à un seul pain
( Comme à une seule Coupe d'Amour ) ... "
Saint Paul - 1 Co , 10 , 17 .
9 - Sur la place de l'église de Saint-Pol , une petite boulangerie , dont la lumière blafarde vacillait dans la brume des pâles matins du pays " chikolodenn " , tenait encore vaillamment debout malgré les années , face au vent du large . Elle s’appelait " Bara Leon " , jeu de mots quelque peu vieilli , comme la devanture peinte à la main , puisqu'on pouvait aussi venir y boire son coup de gnole .
Maela , avec un savoir-faire transmis par son pauvre père décédé , y pétrissait son pain chaque nuit depuis plus de cinq ans , comme on récite une prière oubliée . ( II )
Mais depuis quelques mois, quelque chose avait changé . La farine que lui livrait le fournisseur de la région , désormais l'unique pour tout le Nord-Finistère , donnait une pâte souple , bien levée , certes , mais le pain , malheureusement , n'avait plus de goût comme si , devenant une chose lisse et plate , le sel et l’eau , la levure et le feu s’étaient brusquement tus !
Pourtant , les clients , d'un choeur unanime , lui disaient avec enthousiasme :
- Parfait , comme d’habitude , excellent , croustillant !
Mais leurs regards paraissaient vide et leurs voix neutres , comme s’ils récitaient une réplique . Cela inquiétait la boulangère .
Son mari , un homme doux et croyant , tenait la caisse avec elle . Mais lui aussi , malgré qu'elle ait souvent constaté qu’il ne finissait jamais sa part de pain , prétendait , malgré tout , que tout allait bien , mâchant lentement , comme pour y chercher un autrefois disparu .
Ce matin-là , elle fixa la farine entre ses mains .
- Elle est belle , ma pâte , mais elle ne sent rien , murmurait-elle à voix basse .
- T'as dit quelque chose , ma chérie ? , demanda Léon , le barman , en entrant dans le fournil .
— Rien ... juste que cette farine , elle n'a plus d’odeur . Avant , ça sentait le blé . Aujourd’hui , on dirait du talc !
Il haussa les épaules .
- Les gens s'en plaignent pas . Même , ils en redemandent ! Peut-être que tu es malade ?
Elle planta ses yeux dans les siens .
- Tu trouves qu’il a du goût , notre pain ? Dis la vérité .
Il hésita , avala sa salive .
- Il est ... correct .
- Correct ! Voilà , on est devenus des marchands de " correct " .
C’est pas du pain , ça ! C’est une ombre .
En silence entraient les clients , faisant la queue dans le calme d'une file grise , presque irréelle .
- Bonjour , Monsieur Quéméner . Une baguette ?
- Oui , merci . Elle est très bonne , comme toujours .
Mais son ton monocorde était plat . Comme s’il récitait une formule .
- Vous voulez peut-être goûter la nouvelle fougasse au romarin ? , tenta la commerçante .
- Inutile . Tout est parfait !
Puis il sortit .
Mais le plus frappant , c'est que le bar était vide !
10 - Un dimanche de mai , au lever du jour , Maela fit quelque chose de fou .
Elle ouvrit l'ancien sac de poudre blanche oubliée dans la remise , une farine de meule brunie , un peu grasse , moulue à l’ancienne , qu’elle gardait pour les jours de fête . Elle pétrit un pain comme avant , sans machine , à la main . Puis , elle y ajouta le sel de Guérande avec l’eau du puits , de même qu'une poignée de graines de lin , le cuisant seul , dans le vieux four à bois , sans bruit .
Lorsque son homme revint de la messe - il y allait encore , bien que l’église ne comptât plus que quelques têtes grises tassées parmi les vieux bancs de chêne - elle lui tendit une miche encore toute chaude .
Il mordit avec joie une bonne bouchée , mais ensuite , l'espace d'une seconde , il s'évanouit !
Le médecin , monsieur Skouarneg , assez peu inquiet , ne comprenait pas . Aucune allergie , aucun trouble . Juste un malaise passager . Le malade se réveilla une heure plus tard , les yeux embués de pleurs .
- Je l'ai senti , Maela , le goût du vrai , le goût d'avant . C'était trop fort !
Le matin même , l'artisane , qui avait soigneusement reconfectionné à l'ancienne sa préparation , voulut en donner un morceau à sa plus fidèle cliente , madame Lozeg , mais , la portant à sa bouche , celle-ci , les yeux écarquillés , le recracha aussitôt , sortant en silence de la boutique en affirmant qu'elle n'y remettrait jamais plus les pieds !
- C’est dangereux , vos idées , madame . Faudrait pas réveiller les vieilles choses ! , rajouta sa voisine , qui suivit le même chemin .
Dans l’église , d'ailleurs , le prêtre s’en était ému à l'identique .
- Mes ouailles ne viennent plus communier , prêcha-t-il .Tous disent que ça ne sert à rien , qu'ils ne sentent ni le vin , ni le pain .
Même l'évangile fait peur ! , soupirait-il . Peut-être que Dieu s'est caché dans le pain d'avant , celui qu'on a remplacé par du carton ?
Peu à peu , la pauvre fournière en déduisit que son travail se transformait en poison pour les habitants de la commune , ou plutôt , que ceux-ci s'étaient trop habitués à la fadeur programmée , à l'absence de goût . Quant à ceux qui pouvaient encore apprécier la divine vérité du levain , la mémoire biblique du froment , c'est qu'ils ne pouvaient plus cheminer avec les autres . Certains , le cœur chaviré , s’effondraient , comme Léon , dont l'épouse avait enfin réalisé que le vrai pain , le vrai goût , devenu subversif , presque sacré , qu'elle avait recréé , sans le vouloir , était aussi le pain du dernier refuge , celui qui réveillerait les consciences , manne céleste que seuls les éveillés pourraient encore supporter !
11 - Elle continua chaque nuit , malgré son angoisse , à pétrir deux espèces de pains . L’une , assez fade , qu’elle vendait à la foule silencieuse , et l’autre , cachée sous le comptoir , qu’elle glissait parfois à un inconnu en lui murmurant :
- Si tu veux te souvenir , prends ce pain . Mais sache que tu ne verras plus jamais le monde comme avant .
Un jour, un jeune homme entra , l’air hésitant .
- C’est vrai que vous avez du " spécial " , ici ?
- Qui t’envoie ?
- Mon oncle . Il en a mangé une baguette , l’autre soir . Depuis , tonton ne parle plus que de sa jeunesse qu’il croyait perdue , disant que ce pain l’avait ramené à la vie !
Elle lui en tendit une miche . Il la prit comme on reçoit une hostie .
- Mange-le seul . Pas dans la rue . Et surtout , ne dis rien à ceux qui ne veulent pas se souvenir .
Et parfois , quelqu’un revenait . Blême . Tremblant . Transformé .
Un jour , un petit groupe de jeunes pénétra dans la boulangerie , posant leur livre sur le comptoir , un ancien missel relié cuir . Avec une photo . Celle de Maela , prise en cachette , devant son vieux four .
- Vous êtes celle qu’on n'attendait plus ! pleura le plus âgé . Le pain restera vivant . Mais le monde , lui , est mort !
C'est ainsi que commença la résistance . On communiait en secret dans les caves , dans les sacristies vides , non plus avec des matières industrielles , mais avec du vrai pain vivant , celui qui brûle la langue mais réchauffe le coeur , celui de la petite bretonne qui , telle une hérésie , était devenu un sacrement clandestin . Ceux qui le mangeaient retrouvaient alors leurs émotions d'enfance , leur libre arbitre . Certains vomissaient . D'autres gémissaient . Mais tous comprenaient enfin que le monde autour d’eux n’était qu’un décor . Et peu à peu , dans les recoins oubliés de l'Armor , dans les cryptes , les presbytères et les vieux moulins de campagne , on recommença à rompre le pain . Pas celui qui nourrit le ventre , celui qui réveille l'âme !
12 - Ce fut un soir d’orage que le dernier client se présenta , grand homme maigre , au visage pâle , à la voix douce , comme venue d’ailleurs , n’ayant ni manteau , ni parapluie , et pourtant , ses vêtements n'étaient pas mouillés .
- Vous êtes Maela ? On m’a dit que vous confectionniez du pain de qualité ?
Il ne ressemblait à personne d'autre , avec ses yeux trop clairs , trop profonds , qui ne semblaient pas tout à fait normaux . Méfiante , elle hocha la tête .
Etait-elle fatiguée ?
- Je viens de très loin , reprit-il . On était très inquiet , là d’où je viens , car nul ne savait votre réponse concernant le goût .
- Vous êtes d’Amérique ? , lui demanda-t-elle en se grattant la tête pour essayer de le comprendre malgré son parfait accent breton .
- Plus loin encore ...
Il sortit une pièce ancienne , en or terni , qu’il posa sur le comptoir . Elle n’en avait jamais vu de semblable . Les symboles gravés dessus n’étaient ni latins , ni celtes .
- C’est pour le pain ?
L'étranger sourit .
- Pour ce que vous portez . Le signe de l'Alliance . Pour ce que nous protégeons .
La femme lui donna une boule encore tiède et fumante .
- Elle ressemble un peu à la Terre , ironisa-t-il .
Puis il la coupa , la portant à ses lèvres , fermant les yeux .
Pendant un instant , comme un reflet dans une flaque d’eau , il sembla disparaître , ou plutôt devenir flou .
Ensuite , il parla tout bas , mais Maela l'entendit proférer d'étranges paroles .
- Cette nourriture ne vient pas d’ici . Ou bien , c’est une Porte par où l'on passe encore .
Et il sortit sans bruit , laissant derrière lui une odeur indicible , mêlée de sève et d’ozone .
Le lendemain , le fournil était vide . Le vieux sac de farine avait disparu . La boulangère n’était plus là . On raconte que certains marcheurs , sur les sentiers côtiers , perçoivent encore cette odeur de pain chaud , portée par le vent . Mais il n’y a pas de four , pas de fumée . Juste ce parfum d'une sensation soudaine dans le cœur . Comme si , quelque part , quelqu’un rompait encore le pain des Etoiles !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - III - Le Goût du Pain - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
II - La " chikolodenn " est le nom de la coiffe portée par les femmes de la région de Saint-Pol-de-Léon .
" Bara Leon " signifie pain de Léon , jeu de mots puisque la boutique est aussi un bar tenu par Léon , l"époux de Maela .
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