Breizh-Terminal - 4 - Le Rameur de l’Aber Wrac’h .
Breizh-Terminal
IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h
" Ils nous ont dit que le cap sera pointe morte ,
Que les hommes d'ici un jour s'en iront ... "
Glenmor - " Apocalypse " *
13 - Les pelles mordaient l’eau noire avec un bruit feutré , régulier , comme un cœur battant au ralenti . La coque longue du huit filait sur l’Aber Wrac’h , entre chien et loup , dans une brume légère d’automne . Ils n’étaient que sept ce soir-là , un des rameurs de l'équipe ayant déclaré forfait . Mais ça n’avait pas empêché le coach , debout à la poupe , de les lancer sur l’eau pour une sortie à rythme lent .
Parmi eux, Eliaz , quinze ans , léger , souvent en retard aux entraînements , toujours dans la lune , songeur . Il avait cette habitude agaçante de fixer le large quand il devait se concentrer sur le tempo . Mais ce soir-là , tandis qu’ils approchaient de l’estuaire , le phare de l'Île Vierge balaya la brume d’une longue lueur blanche . Sanglé sur son siège au poste n°3 , l'adolescent rêvassait comme d'habitude avec la sensation étrange , depuis des semaines , qu'un malaise diffus le poursuivait , comme si quelque chose , à la lisière du monde , essayait de le rejoindre . Et c’est là que tout bascula , lorsque , levant brièvement la tête , il vit le feu du sémaphore , à travers le brouillard , fendre l'espace en même temps qu'un dernier éclat de lumière venue de l’horizon , frappant ses yeux d'une intensité aveuglante ! Un instant de trop dans la nuit lointaine , un éclair fulgurant dans le regard , puis , tranchante , dans le haut du dos , juste sous l’omoplate gauche , une douleur si vive , comme une ancienne plaie se rouvrant tout à coup , qu'il lâcha presque sa rame !
- Ça va ? , lança le barreur .
Il hocha la tête , pâle , muet . Personne ne perçut les frissons qui le parcouraient . Sauf Sterenn , peut-être , sa copine , qui , lui prenant la main , commençait à ressentir déjà ce qui s'était sournoisement éveillé en lui . L’Aber Wrac’h était calme , pourtant , ce soir-là . Trop calme .
Le ciel n’offrait qu’une lumière sourde , et les membres du club avançaient en cadence , comme si , obéissant au sifflement du coach tranchant parfois le silence crépusculaire , leurs corps ployaient à l’unisson , dans la barque fine , sur les lames de carbone entaillant l’eau avec régularité , glissant non pas sur elle , mais sur un rêve oublié ...
14 - De retour chez lui , le jeune breton , soucieux de ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller ses parents , grimpa vite à l’étage , trempé , fiévreux , les doigts engourdis . Dans la salle de bain , soulevant la capuche de son " hoodie " et se débarrassant même de son t-shirt , il scruta la zone douloureuse dans le miroir . Et là , touchant un minuscule appendice en haut du bras , caché par la courbure de l'épaule , qui jusqu'à présent ne lui avait donné aucun signe préoccupant , repéra une petite bosse grise , une boursouflure métallique , à peine plus grosse qu’un grain de riz , sous la peau . Quand il en approcha ses doigts , celle-ci vibra faiblement , tandis qu'un picotement d'électricité se propageait le long de son bras .
Puis une voix douce , presque inaudible , résonna dans sa tête , se mettant à chuchoter en lui , étrange et familière : " Émissaire désigné . Phase une activée . Connexion au réseau Terra II . Objectif : Restauration de la Balise . "
Il recula soudain , terrifié par l'angoisse ! N’ayant jusqu'ici jamais rien senti de ce qu'il prenait maintenant pour une puce , un implant , c’était comme si , soudain , la lumière du phare avait à la fois déclenché quelque chose d'intime en lui , mais aussi une épouvantable réaction cosmologique en chaîne ! Pendant son sommeil , des images de cauchemar le hantèrent . Des structures étranges tournant dans l’espace , un signal en spirale , des phrases dans une langue inconnue , et toujours cette sensation qu’il devrait retourner là-bas , bientôt , sur l’Île Vierge . Que lui était-il arrivé pour voir sans cesse grossir au centre d'une tentaculaire toile d'araignée , ce petit point de métal bleu et blanc liant son âme éternelle à de multiples autres telle qu'une pierre précieuse née du gouffre insondable de l'explosion de millions d'étoiles , vertigineuse plongée au centre de soi-même , rémanent effluve d'une conscience énergie depuis ses premiers balbutiements de roche et matière brute jusqu'aux subtiles ondes fluidiques d'un temple spirituel rutilant de ténébreuse incandescence ? L'Oeil du Seigneur , se demanda-t-il , pensant au mystérieux phare ? En tout cas , ce qu’il devait découvrir à l’intérieur dépassa tout ce qu’il aurait pu imaginer !
Depuis longtemps , celui-ci , qui avait été automatisé , était interdit d’accès sans autorisation . Mais une rumeur locale parlait d’un ancien passage , utilisé autrefois par les gardiens quand la mer était mauvaise . Il fit des recherches . Par un soir de grande marée , il profita de l’estran pour s’approcher à pied , seul avec sa lampe . La douleur dans son dos était devenue si pulsante , presque une boussole , qu'elle devait nécessairement l’amener vers la base de l'édifice , là où le granit rencontrait l’algue noire . Et là , sous un pan de roche à demi effondrée , il découvrit une étroite ouverture , espèce de trou noir dissimulé derrière un massif d'ajoncs . Plein de courage , il s’y glissa , longeant avec sa lampe de poche un tunnel qui le fit descendre , grâce à des dalles de pierre usées par le temps , grossièrement cimentées dans la rocaille et mangées par la mousse , dans une sorte de caverne affleurant la mer où il vit un signe mystérieux creusé dans la muraille qui était entourée de stalles de pierre finement sculptées de dentelle marine . Alors , marchant avec précaution sur le sol glissant , l'avironnier , débouchant en ce sanctuaire , vit soudain , dans une niche devant lui , la lumière d'un crucifix de corail rose éclairer la plus centrale , genre de cavité cristalline scintillant comme une coquille de nacre et surmontée , tout autour , d'un message en langue bretonne : " D'ar re am glevo c'hoazh . An tour-tan ' zo muioc'h 'get un hencher 'vit ar vartoloded . Ur galv-diwall' vit an denelezh eo . Ar bed 'goll an Norzh . Tost eo an amzer dremenet . " ( III )
Ainsi , ce n’était pas seulement un puissant moyen d'éclairage , c’était un ancien relais , peut-être une balise extra terrestre déguisée , reliée elle-même à un réseau bien plus vaste , le réseau Terra II , maillage secret enfoui sous les mers du globe . Le faisceau lumineux , capté par son organisme sensible , avait activé la puce implantée sans qu'il ne s'en rende compte , sans doute lors d’un de ces malaises bizarres qu’il avait eu , petit à petit , depuis l’enfance .
Dans le cœur du phare , une machine vibrante , faite d’un métal translucide , s’alluma à son approche . Sa présence complétait un circuit . Comme une présence à la fois lointaine et proche , il sentit un autre contact , cette fois plus doux .
" Le Terminal s’effondre . Tu dois réveiller les autres " !
Puis il vit une silhouette qui se tenait dans un coin de la pièce , vêtue d’une longue cape bleue irisée , le visage masqué par une couronne luminescente . Mais elle ne parlait pas . Son chant entrait directement , de façon télépathique , dans l'esprit d'Eliaz .
- Je suis Aelia , messagère de ta planète sœur , sur l'île de Ledao . Nous avons veillé depuis l’autre rive du miroir . Votre monde tangue , nos repères s’effondrent . Nous avons lancé le Signal . Toi seul l’as reçu .
Le jeune homme recula . Son cœur battait à tout rompre . Il remarqua , ensuite , à sa grande surprise , qu'elle lui ressemblait comme son propre reflet se regardant parler au travers de ce double à l'allure féminine .
- Pourquoi moi ? , balbutia-t-il .
- Parce que tu doutes , parce que tu cherches . De plus , tu portes la " Clé " , transmise depuis les temps où les deux mondes n’étaient qu’un , comme nous deux .
Dehors , les vagues commençaient à se soulever . Le vent portait une rumeur : les océans allaient se lever , les grandes cités de verre s'effondrer . Les étoiles vacilleraient , l’humanité , privée de boussole , dériverait bien vite au bord du gouffre !
- Tu dois réveiller les autres ! Vous êtes quelques-uns qui avaient été marqués . Le Réseau Terra II n’est pas éteint . Rallumez les balises ! Car sinon le monde tombera !
Qui étaient ces gens dont elle parlait ? D’autres humains choisis ? Des amis , des ennemis ? Comment les reconnaître ? Il n’en savait rien !
15 - Depuis ce jour-là , il n’avait plus été tout à fait le même . Il ramait encore avec ses camarades , plaisantant , leur souriant même quelquefois . Mais chaque nuit , dans sa chambre , la puce émettait de faibles signaux . Quelque part , quelque chose attendait , c'était sûr ! Pressentant que d'autres lieux comme le phare existaient , cachés , presqu'oubliés , reliés dans l'ombre , il savait maintenant que le monde dans lequel il vivait n'était plus le vrai , mais une interface fragile , maintenue artificiellement ! Le club de kayak de Sterenn était son camouflage . Il ramait sur l’eau chaque soir , les yeux tournés vers l’horizon , cherchant d'autres récepteurs , ceux qui avaient , comme lui , perçu le Signal . Il écoutait les échos du phare , les messages d’Aelia . Il n’était plus un adolescent comme les autres .
Sterenn , sa petite amie , rameuse elle aussi , l’observait dériver vers ce monde étrange sans rien comprendre , mais avec un amour assez profond pour le suivre malgré le doute . Elle était la seule à voir que quelque chose clochait chez son copain . Depuis cette sortie brumeuse où , à cause d'une douleur dans l'omoplate , il avait lâché sa rame , il n'était plus vraiment lui-même . Plus concentré , paradoxalement , mais ailleurs . Comme si une force invisible le tirait vers une rive que personne d’autre ne pouvait voir . Elle , ne croyait pas à ses histoires d’implants , de balises , de planètes sœurs . Par contre , elle aimait ces moments passés ensemble à pagayer dans le crachin , leurs silences partagés au bord de l’eau , ses regards perdus dans le ciel ...
- Tu vas où ? , lui demanda-t-elle un soir , alors qu’il enfilait une lampe frontale .
- Sur l'île .
- Encore ? Je vais finir par croire que tu vis dedans !
Il haussa les épaules.
- Je dois comprendre ... Il se passe des trucs là-bas . J’ai vu quelque chose ...
Elle le fixa . Elle aurait pu lui dire qu’il devenait fou . Mais elle se mordit la lèvre .
- Je viens avec toi !
- C’est dangereux , tu sais .
- Justement ! Si tu tombes dans une crevasse , alors je plonge avec toi ! Même si c’est pour couler !
Cette nuit-là , ils avancèrent à pied sur les rochers découverts par la marée basse . Jamais elle n’avait eu aussi peur !
Elle ne croyait pas vraiment à ce qu'il lui racontait , mais elle n'aurait jamais voulu l'abandonner , malgré ce qu'elle prenait pour des sornettes . Et puis , la manière dont il tâtait la roche pour faire s’ouvrir le passage , la conforta dans son scepticisme . À l’intérieur , quand la pièce secrète se dévoila , elle vit la sphère lumineuse , mais pas la silhouette du fantôme flottant dans la pénombre .
Elle sentit pourtant qu'il ne délirait pas . Dans les soirées qui suivirent , la brave léonarde ne lui posant plus la sempiternelle question délicate : " Pourquoi donc n'as-tu pas été voir pour ton dos le docteur Louzaoueg ? " , pour se faire pardonner , lui murmurait en lui bécotant l'oreille :
- Si tu pars vers Tir-Na-Nog , un jour , tu me promets de ne pas m’oublier ? ( IV )
Lui , de son côté , répondait par une étreinte en lui serrant fort la main , car il savait que la seule chose qui le reliait encore à cette triste vie quotidienne , c'était l'amour sincère que , malgré son ignorance , elle avait pour lui !
16 - Depuis ce soir-là , elle continua de ramer à ses côtés , l'observant , parfois , quand il fixait l'horizon , lorsque ses mains tremblaient après une longue sortie . Elle l’aimait sans savoir pourquoi . Elle avait peur qu’il finisse par se perdre où elle ne pourrait pas le suivre , elle craignait aussi que ce qu’il croyait voir soit vrai . Ou pire encore : que ce soit en elle que cela commence à changer . Sa famille était tellement terre à terre , conventionnelle !
Parfois , quand le phare jetait son éclat sur leurs visages , la jeune fille sentait une vibration dans l’air , presque une musique , imperceptible mais insistante .
Une nuit , seule dans sa chambre , elle cru voir , un instant , la même marque grise sous la peau , à la base du cou . Mais le lendemain , tout avait disparu !
Elle n’en avait jamais parlé à Eliaz . Lui non plus ne disait plus rien , désormais , quand il se levait pour retourner là-bas .
Mais elle en avait l'intuition . Dans son for intérieur , elle savait qu’aimer son ami , désormais , c’était aimer un veilleur entre deux mondes , qu’il ne pourrait jamais revenir totalement en arrière .
L’eau de l’Aber Wrac’h continuait de couler entre eux doucement comme un fluide magique autour des îles . Toujours , le phare clignotait , fidèle , comme un coeur isolé qui refuse de cesser de battre . Pour combien de temps ? , se demandait le rameur . Qui attendrait qu’on se souvienne , le surveillerait encore , sous la mer ou dans les étoiles ? Quand l'homme oublie le ciel , disait-on dans le pays , l'océan , par les reflets bleu-vert de ses vagues d'écume , cherche inlassablement à lui rappeler ce qu'il a été ...
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - IV - Le Rameur de l'Aber Wrac'h - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
III - " À ceux qui m'entendront encore . Le phare est plus qu'un guide pour les marins . Il est un cri d'alerte pour l’humanité . Le monde perd le nord . Le temps est presque écoulé . "
IV - Tír na nÓg , en gaélique " Terre de l'éternelle jeunesse ", l'un des plus connus des " Eldorados " de la mythologie celte , connu notamment par le mythe de Oisin et Niamh aux Cheveux d'Or .
* " Apocalypse " ( 1979 ) , chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) , dans son album " La Coupe et la Mémoire " , Arfolk , 1979 - Tous droits réservés .
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