Breizh-Terminal - 6 - L'Archiviste du Gouffre .
Breizh-Terminal
VI - L'Archiviste du Gouffre
" J'aimerais vous montrer les monts chauves de l'Arrée , les sentiers blancs qui conduisent à des manoirs poignardés , les chemins qui s'enroulent autour des hameaux bleus ... "
Xavier Grall - " Les Vents M'Ont Dit " ( 1982 )
21 - La Crypte :
" La vie , la mort ? se consolait-il parfois , repensant à un rideau qui tombe ou qui s'ouvre , une dernière chute ...
Il devait être minuit , peut-être un peu plus , lorsqu'une rumeur grandissante , recouvrant , au bas de la falaise , le clapotis des vagues , remplit soudain l'espace au moment même où l'alarme avait furieusement retenti !
Alors , les sirènes , vociférant telles des harpies , commencèrent d'hurler sur la lande plus fort que le vent du large pendant que , dans le même instant , de leurs ventres lumineux , des milliers d'engins spatiaux larguèrent , en même temps que de nombreux missiles hypersoniques , d'horribles bombes lasers paralysantes !
N'était-il pas déjà trop tard , face à cette force terrible voulant brutalement les anéantir ! Piège fatal ... , ruminait-il , revivant sans cesse les évènements tragiques de la semaine précédente , lorsque , à la première alerte , il avait enclenché ce mécanisme qui , dans les souterrains d'un manoir proche de la presqu'île de Crozon , juste au-dessous de l'étendue marine et de l'effroyable fracas de la guerre , avait pu enfin lui ouvrir un passage en direction d'un abri secrètement dissimulé à l’ombre millénaire de l’abbaye de Landévennec , entre houle océane et collines d'Armor ! ( VIII )
Car c'était ici que vivait l’archéologue-archiviste Ronan Kerrec , à l’écart du monde . Sa vie , il l'avait passé à écouter le vent frémir entre les pierres tombales tout en classant des feuillets mangés par l'iode et le sel , à restaurer des incunables rongés par l'âge .
Un jour de grande marée , même , lors de travaux de consolidation dans une crypte effondrée sous l’ancienne sacristie , il avait découvert ce qui ressemblait à une cavité inconnue , un gouffre souterrain . Descendant un escalier de fortune taillé dans la falaise , il était tombé , presque littéralement , sur une sorte de nef ou de crypte , haute et profonde cathédrale sous-marine éclairée de vitraux sertis de rocs et de coquillages répandant leur luminosité diffuse , vaste salle circulaire qui , à l’exception d’une seule contenant un coffret de fer noir , était bordée de niches décorées d’inscriptions incompréhensibles , comme des ondes figées dans la roche , mais vides ! le jeune chercheur , alors , procédant à une fouille discrète à l'abri des regards indiscrets , mit à jour un ensemble de manuscrits reliés en vélin sombre , à l’encre bleue métallique , luisant faiblement . L’un d’eux portait un titre gravé en lettres inconnues , mais traduites phonétiquement au XVIe siècle : " Chroniques des Eons " . Plus il lisait , cependant , plus son sang se glaçait .
Les textes , datés de 1574 , signés par un certain frère Eliaz , racontaient une histoire lui semblant défier toute logique , mais recoupant exactement les événements fatals qu'il avait pu observer se produire avant-guerre , ces dernières années , tout autour de lui : disparition des saisons , comportements humains mécaniques , lumière du ciel devenue irréelle . Donc , dans ce corpus , le curieux moine relatait l'existence d'êtres venus des confins de l’espace-temps , civilisation vibratoire , semi-incarnée , qui s'était autrefois trouvée en étroite relation , par une porte télépathique , avec les sages de Brocéliande . Mais un jour , pour une raison qu'on ignorait encore , ce passage avait dû être fermé entre les plans , plongeant ainsi l’humanité dans une lente désynchronisation des cycles cosmiques , pour protéger l'extérieur de la corruption terrestre ! Mais les Eons n’étaient pas tous partis . Certains , cachés dans les plis du réel , étaient restés dans les brumes des forêts et les brouillards des villes , sous des lacs anciens . Leur base , une structure lacustre forestière parfois , camouflée au cœur de la forêt légendaire , attendait le moment du rééquilibrage .
L'heure était enfin venue . C’était maintenant ! Le manuscrit décrivait le retour de ces " libérateurs " chargés de rouvrir la fameuse " Porte " et de réveiller tous ceux que le monde avait oubliés . Le texte évoquait une " descendante du Chant Primaire , navigatrice perdue , revenue d’un monde sans âme " , allusion troublante à un récit qu'il avait lu quelque part .
Mais surtout , le religieux parlait de l'effacement progressif de la personnalité individuelle humaine , remplacée par une notion d'ordre collectif , villes glacées , peuples dociles , paysages figés dans des textures numériques . Bouleversé , l'ingénieur comprit qu'il s'agissait d'un avertissement , mais aussi , dans les derniers feuillets , d'un schéma précis du gouffre sous l’abbaye , permettant d'accéder , par une clé scellée sous une roche , à une autre crypte secrète .
C'est alors qu'il perçut soudain des cris venus des profondeurs ! L'homme courut à cet appel , et c'est en cet endroit précis qu'il la trouva , prisonnière malgré elle , en compagnie d'autres survivants du chaos , celle-ci lui expliquant qu'ils avaient été piégée en ce lieu depuis la veille !
Un miracle , défiant les barrières de l'espace et du temps , lui avait permis de retrouver enfin son amour de jeunesse , qu'il n'espérait plus jamais revoir !
22 - Maureen : Ensemble , après la joie des retrouvailles , le petit groupe , qui avait pu survivre grâce à un accès à l'eau et des rations militaires , dénicha ensuite un codex qu’aucun historien n’avait jusqu'ici recensé , dont , à la lumière pâle d'une torche et de vieux néons raccordés à une batterie solaire , ils tournèrent les quelques feuillets . Ce n’était pas un livre , mais un témoignage trans-temporel , comme si un scribe du futur , dictant son récit au passé dans un texte latin mêlé de symboles inconnus , décrivait l’Histoire de la Bretagne et de la Terre jusqu’au début du 21è siècle , et bien au-delà , résumant avec une précision déconcertante des faits que Ronan connaissait déjà , plus d’autres qui ne s'étaient pas encore produits , du moins , pas officiellement .
Refoulés d'abord par l’essor industriel et les &ventures napoléoniennes , les derniers dogmes religieux s’étaient estompés peu à peu , s’enfonçant dans l’oubli . Les deux premières guerres mondiales marquèrent un accélérateur de déséquilibre . L’humanité , coupée de ses racines célestes , dérivait vers le chaos .
La technologie avançait , mais l'âme reculait .
Le territoire de Brocéliande , dernier sanctuaire vibratoire , dont on avait prudemment changé le nom , se trouvait morcelé , victime du folklore , et gardé sous surveillance par l'armée républicaine . Au 21è siècle , une troisième guerre mondiale éclata . En Asie , au Moyen-Orient , puis en Europe . Une salve nucléaire réduisit plusieurs capitales en cendres . La France , sous un gouvernement autoritaire issu de l’effondrement de l’Union européenne , était entrée dans le conflit , la péninsule armoricaine devenant une zone de repli insoumise , protégée un temps par ses côtes, ses forêts , ce qui subsistait de son mode de vie .
Mais bientôt , sous l'effet de la famine , des radiations , la société civile s’effondra . Les cités devinrent des cages , les campagnes s’enflammèrent !
Vers l'année 2050 , un groupe de survivants affamés , quelques dizaines d’humains regagnant l’ouest , atteint les rives du Finistère . Parmi eux , se trouvait une femme , l'officier de marine Maureen Gwenn Kervella , 35 ans , qui , originaire de Brest , avait commandé à bord d'un sous-marin nucléaire , puis fui un port ruiné , guidant quelques survivants vers l’intérieur des terres .
Porteuse d’un artefact codé , médaillon en forme d’opale transmis de génération en génération dans sa famille , elle était aussi gardienne inconsciente d'un savoir oublié .
C'est alors que , dans les brumes de la grotte sous-marine , un phénomène se produisit .
La surface de l’eau s’ouvrit , formant un miroir suspendu . Lentement , dans un dernier souffle venu des landes , juste entre ciel et mémoire , descendit un vaisseau non métallique , mais végétal et translucide , vibrant comme un accord musical !
Comment expliquer qu'il était venu les chercher , guidé par l'opale , et que le temps , mystérieux concept , avait pu assouplir ses barrières pour permettre la libération des otages du gouffre ! Les libérateurs de l'espace accueillirent les survivants , mais s’adressant à Maureen , parce qu'elle paraissait comprendre leur langue , antique vibration , codée dans son ADN , qui s’était éveillée .
Les Eons lui révélèrent que la " Porte " allait s'ouvrir à nouveau , que l’exil humain pouvait cesser .
Bientôt , tous deux , sous l'immense voûte bercée par les trompeuses caresses d'une brise marine s'amusant encore sur l 'écume des vagues tel un dompteur aveugle ignorant les sourdes menaces des profondeurs , montèrent à bord du navire , ultime espoir d'une humanité déchue , portant avec eux la mémoire de la Bretagne et des anciens pactes .
La nouvelle se propagea de bouche en bouche . Dans le rougeoiement du ciel , signe d'espoir , au seuil de leurs maisons , les derniers habitants les virent s'éloigner !
FIN
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DAN AR WERN - Breizh-Terminal - VI - L'Archiviste du Gouffre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Breizh-Terminal " , copyright 2025 .
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Notes :
VIII - Abbaye de Landevennec ( Finistère ) , monastère fondé en 490 par St Gwenole .
- Presqu'île de Crozon , située en face de Brest .
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