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LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - Sils - III - Esther Jung .

17 Janvier 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LABYRINTHE

Portrait of Marie Breunig ( 1894 ) - Gustav Klimt .

Portrait of Marie Breunig ( 1894 ) - Gustav Klimt .

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LABYRINTHE

( Cycle de L'Etoile XXXIII )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   

 

 

 

 

 

- Première Partie -

 

 

 

 

Pour Annemarie Schwarzenbach ...

 

 

 

 

 

Sils

 

 

" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuveJe le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... " 

 

Annemarie Schwarzenbach - "Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé ) . 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Esther Jung

 

 

 

 

 

 

 

 

" Ouvre mes yeux, que je contemple les merveilles de Ta Loi ! "

Psaumes - 118 , 18  ( Ghimel ) .

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

  

 

     7 - Evidemment , j'étais là aussi pour soigner une dépression consécutive aux dures épreuves de la guerre , la nouvelle du décès de Grida , que je venais d'apprendre , n'ayant rien arrangé , de même que le départ de notre fille dont je n'avais plus aucune nouvelle .

          Cependant , l'intérêt de mon séjour en ce lieu fut la fascination qu'exerça sur moi une résidente à la beauté sans doute particulière , aussi difficile à interpréter pour moi qu'une énigme , et me touchant surtout parce que j'avais l'impression qu'elle était inexplicable , fondée sur un désespoir encore plus profond que le mien . D'ailleurs , la première fois que je l'aperçus dînant toute seule à une table du restaurant , j'eus ce sentiment que nous nous connaissions depuis longtemps !

         Bien sûr , chaque être a son double pour plaire au soleil des apparences , comme la lune ,  masquant sans cesse d'un faux sourire la face cachée de son côté le plus sombre , belle rencontre , sans doute , me dis-je en l'observant de plus près , mais quel devrait être notre lien , même fragile , sur ce difficile chemin de l'exil et de la solitude emprunté par chacun de nous , pour une raison certainement

différente , au jour de notre départ ? Même si elle parvenait , par une sorte de miracle , à tenter de me séduire et donner un nouveau sens à ma vie , pourrait-elle aussi nourrir ma conscience en rassemblant tout mon être , et faire de nos âmes l'unique dessein des multiples passions vivant dans le désert de nos coeurs meurtris , dans la grande désespérance de l'amour que j'avais encore pour ma femme et mon enfant brusquement perdues ? 

         Me sortant d'un destin que je croyais inéluctable , une autre était arrivée , que je n'attendais pas , pourtant si belle avec son manteau demi-saison , couleur de feuille d'automne , et ses yeux purs , transparents comme du

verre , disant qu'elle demeurait ici avec moi , à l'auberge de la " Belle Etoile " , pour un court séjour de rétablissement , qu'elle avait trouvé cette offre publicitaire sur le conseil d'un ami médecin , dans un journal de Vienne .

         Je la dévisageais , bouche bée , sur le seuil de la porte . Comment apprendre à l'écouter , me dis-je , lorsqu'elle commence par séduire mon âme illico ? Alors , ne sachant quoi lui répondre , je réalisais que je n'avais pas eu le temps de lui préciser que j'étais devenu la victime collatérale de son sourire aguicheur ...

- Enchantée , monsieur ! , me répondit-elle sur un ton de politesse assez mécanique et le plus froid possible malgré cette force irréfrénable qui , par un ardent magnétisme , me poussait irrésistiblement vers elle qui venait de me planter une lame sauvage dans le corps ! 

        Je m'efforçais pourtant , ni de trop la regarder , ni de lui faire sentir cette soudaine fièvre qui , furieuse et bouillonnante , s'était emparée de moi ! Mais elle , c'était visible , ne ressentait pas grand chose , figée comme une statue lointaine , immobile , paraissant indifférente ou étrangère à mon désarroi !

- Je me nomme Esther Jung , psychanalyste autrichienne ! 

        " ... Solitude  , espoir  " , j'avais noté ses premiers mots que je désirais précieusement garder en mémoire . C'était tout ce qui me resterait d'elle , sans

doute , avec , aussi , le souvenir de son parfum , l'odeur imprégnée de sa présence 

où , souvent , j'essaierais , le soir , de cacher ma peine , feignant de croire qu'elle sonnerait à ma porte , qu'elle se trouverait là , près de moi , même un bref

instant ... La nostalgie d'un rêve nous console parfois des ordonnances d'une implacable destinée ! Mais peut-on découvrir ce qui se dissimule au plus profond de la conscience ?

        Nous eûmes , par la suite , une conversation très intéressante à-propos de la soi-disant civilisation des hommes lorsque je comparais la masse obscure des montagnes environnantes qui semblait écraser le vide , en-dessous d'elles , des vallées ...

- Vous avez certainement raison , mon cher , de vous demander pourquoi il faut qu'une société parvienne au plus grand raffinement de la musique et des arts , de la philosophie et de la culture , avant de sombrer dans la barbarie et le culte de la

mort , sans se rendre compte que , tout en-bas , la plaine était riche , pourtant , de nombreuses promesses d'avenir par son eau vivifiante et la variété de sa

végétation ...

 " ... Ma blessure saigne à l 'intérieur  , accentuant son emprise . Ma tristesse est lourde  ... " , m'avait-elle confié ensuite en évoquant la mort tragique de son fils à Auschwitz . Et près d'elle , qui m'avait parlé de son existence lugubre , j'avais ressenti toute la misère du monde plantée là , dans mon âme comme une ombre funeste des vestiges de la guerre , telle une épine au sein de la Vierge ! 

               

8Certes , j'aurais du aimer davantage me souvenir des belles phrases qu'elle

m'avait , ce soir-là , parcimonieusement laissées , mais pouvais-je  croire encore aux promesses d'une amitié trop tôt disparue ? Notre amour aurait-il un jour le temps d'exister ? Car si je ne pouvais m'empêcher de dissocier cette insupportable attirance de mes souvenirs les plus chers , lorsque je portais en moi son âme d'oiseau blessé , blottie au milieu de ce " puzzle " incompréhensible de nos existences , de nos univers interdits , comme de mes questionnements incessants , remplis de vanité , sur les erreurs possibles du plan divin concernant le " fatum " de nos vies face à celui du monde , je savais également qu'elle était mariée à un homme sur qui elle avait toujours compté .  

      Alors , je m'isolais le plus possible , et me repliant sur moi-même afin d'essayer de pouvoir comprendre enfin l'indicible vérité , je retrouvais seulement parfois sa trace lors d'un voyage nocturne où , le long du lac , promenant ses regards pleins de tristesse et de feu  , elle venait noyer parfois ses yeux d'astre pâle dans le miroir sombre de mon coeur endormi ...   

      Malheureusement , quelques semaines plus tard , j'appris qu'elle avait succombé , victime d'une méningite , celle que j'avais reconnue de loin , petite silhouette grise au milieu de l'étendue forestière et , sans savoir pourquoi , j'eus l'impression de revenir en arrière , au temps du souvenir et des illusions enfantines que ce paysage infiniment sinistre et prometteur , déjà revu en rêve de si nombreuses fois , me rappelait : Brocéliande ! 

      Que signifiait donc le fugitif passage ici-bas de cette amie , morte si jeune ? Que voulait dire cette infinie douceur cachée en elle comme une rose délicieuse et légère d'un jardin de souffrance ? N'en connaîtrais-je que cette épine plantée sur son front maculé de rouge comme celui de ma femme , petite dormeuse du Val qu'une funeste balle avait défigurée ? Et ce beau sourire de lumière arraché à la Mort du fond de la mer étoilée , quand me le redonnerait-elle ? ( 17 )

         

                 

 

( A Suivre )

 

                                     

 

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERN - LABYRINTHE ( Cycle de L'Etoile XXXIII ) - Première Partie - SilsIII - Esther Jung - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LABYRINTHE " , copyright 2024 . 

 

                                     ___

Notes :

 

17" C'est un petit val qui mousse de rayons ... "

Arthur Rimbaud - " Le Dormeur du Val "- Octobre 1870 .

 

 

 

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