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Dan Ar Wern Official Website

CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 8 - Virginia / I .

7 Mars 2023 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #CHEMINS D'ÂMES

Villeneuve-La-Salle
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CHEMINS D'ÂMES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II - NOUVELLES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

8 - Virginia

       ( I )

 

 

 

Pour Nancy


 

 

 

" And where do you go when you get to the end of your dream
Où allez-vous quand vous touchez à la fin de votre rêve ? "

Dan Fogelberg *

 

 

                                              

          Il faut monter pour atteindre Villeneuve .

On a quitté la grande ville, anonyme et tentaculaire, à l'aspect grisâtre , pluvieux , laissé au loin la Gare de Lyon , ses fumées , ses enchevêtrements de rails et de destinées innombrables.

Gens pressés , qui courent dans tous les sens , et  se bousculent , comme des fourmis . Crissements de roues sur le fer , déchirant l' immense plainte humaine au langage incompréhensible , et là-bas , se diluant dans la foule , comme absorbée par elle , une main tendue sans espoir vers cette silhouette fugitive , l'ombre d'un sourire cherchant le visage rayonnant d'une jeune fille , vite disparue , qui , l'espace d'une seconde , vous a montré le chemin d'une vie renaissante...

             Vous essayez de vous endormir , allongé sur votre couchette , malgré le bruit , la

chaleur , la gêne provoquée par la promiscuité de six personnes , dont l'une ronfle , entassées dans cet étroit compartiment .

Les rires étouffés , le chuchotement ininterrompu de deux d'entre elles , tout là-haut , vous font croire qu'elles vous invitent , sans toutefois les connaître , à intervenir et donner  votre avis sur leurs problèmes intimes , dont vous n'ignorez plus rien .

Puis , finalement , vous êtes vaincu par le sommeil , le roulis lancinant du wagon parvient à vous bercer ...

             Les dernières images de la journée s'accélèrent , tandis que le train fonce à toute allure dans ce tunnel opaque des rêves

inachevés : décor de bureau , poussiéreux , jaunâtre de lumière artificielle , avec ses visages glâbres , ses mains molles d'autosatisfaction .

Dossiers qu'on expédie entre deux bavardages dont l'intérêt se limite à celui de vouloir faire avancer la pendule paresseuse , clients récalcitrants , promesses d'hypocrite à une fille qu'on oubliera , parce qu'elle trompe seulement votre ennui ...

             Toute une morne existence défile , sans nécessité , uniquement par le génie d'une mécanique absurde , incontrôlable , celle d'un jeune fonctionnaire assez seul , qui veut échapper à la monotonie quotidienne , et se retrouve englué dans la routine ...

Ce moment tant attendu de partir enfin , mais qu'aujourd'hui on avance un peu , sur le coup de six heures , car l'ivresse de la liberté , depuis la veille , vous oppresse  le coeur ,  vous noue l'estomac , vous donne envie de vomir. Cigarette sur cigarette , les minutes passent ...

Puis l'on s'enfuit comme un voleur ! 

             D'autres visions surgissent , plus lointaines , plus imprécises , maintenant , dans la torpeur grandissante , berceau de la nuit : je me revois galopant sur un cheval fougueux , lorsque j'avais quinze ans , le long de cette grève immense et déserte , à Plestin , face à la mer déchaînée de mon enfance et de ma jeunesse .

Mon premier amour inaccessible , à la longue chevelure de miel , et que je regardais

à peine ...

Elle rougissait de crainte , et nous n'osions rien dire ...

La lande était parfumée de boutons d'or et de genêts en fleur tapissant le sol des hautes falaises ; touffes printanières que le vent matinal effeuille , posées sur l'océan de toile écrue , et dont les couleurs , si tendres , viennent se perdre dans les nuages d'un ciel rosissant d'espérance .

            " Que reste-t-il de tout cela ? , me dis-je , à mesure que l'aube toute blanchie de neige immaculée découvre les grands sapins noirs montant la garde au pied des cimes

grandioses .

Seulement de "petits riens ", que le spectacle des apparences fait naître , comme un désir inassouvi flottant dans l'air et qui , parfois , voudrait tourmenter le coeur d'un jeune homme en quête d'une autre réalité, d'un autre "lui-même " ?

" Une illusion passagère " , qui dessinerait les contours imprécis d'un Ange de l'Eternel à l'ineffable destinée ?

L'impression pénible d'avoir entendu , déjà , ces paroles évanescentes que l'on retrouve au détour d'un après-midi tranquille , et qui s'envoleraient des lèvres d'une Enchanteresse vers des contrées mystérieuses ?...

Rien , peut-être, sinon que poussière au pays des songes ... De vieilles photographies ?

 

            De temps en temps je les regarde , lorsque j'ai la nostalgie d'anciens jours .

Ton visage m'entraîne encore vers ces moments de grâce et de souffrance , à la recherche d'une époque disparue .

            Ce n'était pourtant qu'une semaine de vacances , parmi tant d'autres , dans une station de ski des Alpes .

Mais il régnait , dans ce grand chalet de montagne , une ambiance de jeunesse en fête , et moi , j'attendais quelque chose de miraculeux , sans doute , voire même "d'impossible " , ajouteras-tu plus tard , toi , la fille de

Saint-Louis ** , sur un ton pragmatique .

" Vous , les Français , vous êtes rêveurs , comme Chateaubriand ... J'ai étudié le Romantisme ! , annonçais-tu fièrement dans un rire aguicheur où affleurait le son de ta voix délicieusement exotique , et derrière ce constat médical un peu froid , méprisant , se cachait , j'en suis sûr , l'envie inavouée d'en savoir plus et de jouer de ton charme , de faire souffrir ...

" O Virginia , y a-t-il une place dans ton coeur pour un amour blessé  ? "

           En relisant ce poème d'autrefois , j'essaie d'imaginer ta vie présente , si étrangère désormais , de vaincre l'indifférence , mais aussi cette calme lucidité que seul le temps destructeur peut apporter  malgré nous .

Longtemps j'ai pleuré , longtemps j'ai souffert .

Nul n'a crié plus fort que cette douleur en moi , bâtie sur du vide , écrasante et silencieuse .

Comment saisir l'insaisissable ? Comment se perdre dans les caprice du vent qui vous entraîne , et qui change , et soudain s'enfuit dans les nues ?

" Qui a vu le vent ?... Devais-je suivre l'hirondelle au-dessus de l'immense plaine marine , ou simplement me cacher à l'intérieur d'une lettre ?

Jamais je ne reçus de réponses ...

            Tu n'écrivis qu'une fois , pour me remercier à-propos d'une valise oubliée par

mégarde , et que j'avais réexpédiée à mes frais . Ce fut tout .

            Chez toi , il n'y avait pas de place pour le passé , pas d'avenir pour ces folles descentes sur les pistes de Villeneuve , et nos crises de fou-rire , nos batailles dans la neige avec Patrick et Bernard .

Que sont-elles devenues , nos discussions passionnées sur l'oeuvre de Novalis , ou celle de Carson Mc Cullers ?

" Je suis The Sojourner , celle qui passe , lançais-tu par bravade , et toi tu es Heinrich ! " ( 55 )

" Pauvre Henri , il pleure encore , il a perdu sa Sophie , ajoutais-tu sur le ton d'une ironie gentille et condescendante . ( 56 )

Je te parlais de ma Bretagne , de sa langue oubliée , méprisée , de sa culture .

" C'est drôle , vous , les Français ... Je n'ai connu ici qu'un révolutionnaire basque , et maintenant , toi !

            Et cette soirée au piano-bar ?

Tu avais chanté ta chanson fétiche , celle de Dan Fogelberg , la nôtre :

" There's a place in the world for a

gambler " * , il y a une place dans le monde pour un flambeur ...

Et nous dansâmes , nous avions un peu trop bu , irish-coffee , sangria ...

" Ne vois-tu pas qu' il faut penser au moment présent , si tu veux être heureux ?

 Je te serrais la taille , reposant ma tête sur tes longs cheveux d'or 

 Un visage d'ange effleurait le mien ...

 C'est alors que , sans crier gare , tu m'embrassas violemment !

 

( A Suivre )

 

 

 

 

                       ___

 

 

DAN AR WERN - CHEMINS D'ÂMES  - II - Nouvelles - 8 - Virginia ( I )

- Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved .

" Chemin d 'Âmes " , copyright 2023 . 

                        ___

Notes :

 

55 - Carson McCullers  ( 1917 - 1967 ) , romancière américaine :
- " The Sojourner " ( Celui Qui Passe ) , nouvelle dans " The Ballad Of The Sad Café  "

( La Ballade du Café Triste , 1951 )

56 - Novalis ( Friedrich Von Hardenberg , 1772-1801 ) , poète , philosophe romantique allemand dont la fiancée , Sophie Von Kühn ( 1782 - 1797 ) , poétesse allemande , mourut très jeune . Le poète fut anéanti par cette perte tragique . 

         " Heinrich Von Ofterdingen " ( Posth. 1802 )

Pour Sophie , il écrivit aussi :
         " Hymnen an die Nacht " ( Hymnes à la Nuit , 1799 / 1800  ) et " Geistliche Lieder " ( Cantiques , posth. 1802 ) .

 

 

 

 

* Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) , musicien , chanteur américain : 

   " There's a Place in the World for a Gambler  " , dans l'album " Souvenirs "

( 1974 ) - Epic Records , Full Moon / CBS Inc.-All rights reserved .
   
" Dancing Shoes " , chanson dans l'album  " Nether Lands " ( 1977 ) - Epic Records , Full Moon / CBS Inc.-All Rights Reserved .

 

** Saint-Louis , Missouri , US . 

 

 
 


 

 

 

 

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