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UNE VIE D'ARTISTE - II - MASQUES - 1 ) Tempête .

6 Septembre 2023 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #UNE VIE D'ARTISTE

Miranda The Tempest ( 1916 ) John William Waterhouse .

Miranda The Tempest ( 1916 ) John William Waterhouse .

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UNE VIE D'ARTISTE

 

 

 

 

 

II - MASQUES

 

 

 

 

1 ) Tempête

 

 

 

" Où est la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? "

Virginia Woolf - " Les Vagues "

 

Miranda : " M'aimez-vous ? "

Prince Ferdinand : " Oui , plus que tout au monde , je vous aime , je vous estime , je vous honore . "

William Shakespeare - " La Tempête " , Acte III , Scène I .

 

 

     

 

 

 

     1L'amour , d'ailleurs , n' était-ce qu'une illusion ? Sachant qu'il était à Paris depuis peu pour étudier la comédie , elle l'avait suivi un soir , après les cours , bouleversé , depuis la rue de Mont-

pensier ,  se mettant à courir après cette  

" ombre rêveuse et téméraire  " , mystère de tant de fraîcheur et d'innocence . ( 11 ) 

          Après tout , ce monde n'était pour eux qu'une vaste scène de music-hall ou de théâtre , et les mots pour le décrire , joués par tant d'acteurs avec avidité parfois , qui , apparemment sans raison , leur nouaient la gorge , ne leur semblaient bien trop souvent qu'un masque dissimulant avec peine le douloureux secret de leur âme ... Pourtant , dans ces ténèbres du crépuscule où , perdu dans la foule comme un navire sur la mer , elle errait vers l'autre incognito il finirait bien , se disait-elle , par la rejoindre au plus beau soir d'une rencontre , celle de quelqu'un qu'il souhaitait depuis longtemps connaître , mais qu'il lui arriverait de trouver quand il ne la chercherait plus , tombant par miracle enfin sur celle qu'il avait peur , sans doute , jusqu'ici , de découvrir ? Son double ? 

          " Chère Miranda ( ou plutôt

Clara ) , j'ai rêvé de vous , lui écrirait-il en secret , j'ai rêvé encore que vous cherchiez votre chemin dans ma nuit , tout comme moi dans la vôtre , et que nous finirions par nous aimer un jour ... Cette infinie douceur cachée en vous comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la découvrirai-jeEt ce beau sourire de lumière arraché à l'étoile de la Mort , me le donnerez-vous ?

     

     2 - Le soleil déclinait sur le parc , laissant ses derniers feux brûler le fronton des façades qu'un trio insoucieux de mannequins et photographes bravait encore de leurs sourires enjôleurs , snobant de rares passants pressés témoins de leurs poses .

          " Qu'aurais-je pu faire d'autre ? , se demanda-t-elle, tourmentée par cette rencontre d'un soir , pendant que son âme prisonnière se voyait obligée de fuir un terrible sentiment d'angoisse mêlé de culpabilité , son amie Ariel , partie le matin même , ayant été obligée de prendre un train pour l'île d'Ouessant , lieu où son père vieillissant , s'était-elle excusée , réclamait son aide . Elle était restée en fin de compte si peu de temps , blottie dans cette chambre parmi les bibelots de jadis , comme inexorablement échouée au milieu de ses rêves tels ces quelques arbres bordant de leurs sinistres silhouettes décharnées les allées sombres du Palais-Royal , ombres d'un vaisseau-fantôme ...

          "  Mais comment vivre sans elle ? , se torturait-elle néanmoins , fixant , pour s'endormir , l'horloge ancienne au visage impitoyable comme si elle ne parvenait qu'à lui rappeler le sien , pendule murale dont les aiguilles , " deux caravanes traversant un désert " , sonnaient le glas de sa solitude ... ( 12 ) 

D'ailleurs , l'avait-elle jamais aimée ? Le pire tourment , c'est le doute , finit-elle par conclure à la fin d'un sommeil agité , se levant pour , ensuite , contempler , l'oeil indifférent , ce mirage de Lune paraissant un songe à la surface de l'onde frémissante ...

          Comment se produit le retour de la clarté lorsqu'on revient du royaume invisible ? Quand il n'est pas partagé , l'amour peut-il jamais mourir ? Tant de questions l'agitait dans tous les sens , l'empêchant de dormir au pied du piano silencieux . Car la musicienne avait fui , profitant peut-être d'un prétexte pour mettre un terme définitif à leur

duo .

 

     3 - C'est qu'elle guettait le retour de l'hirondelle comme on attend la venue du

printemps ! Mais les notes , parfois , vous pèsent si lourds qu'aucun oiseau , trouvait-elle , n'aurait pu s'envoler de la partition ! Parfois Dieu calme la tempête , souvent , l'homme la laisse éclater ! 

          - Qui apaisera la mienne ? , implorait-elle au matin de ses quarante

ans . J'ai beau rêver d'un prince de Shakespeare l'aimer sur scène , j'ai tant de mal à l'approcher ! ( 13 )

           Ces après-midis , l'orage hurlait sa plainte au coeur des grands arbres d'hiver , et des nues d'épouvante , roulant à la surface des toits , ruisselaient de neige et de pluie sur leurs tuiles , pénétrant , comme elle  tombait en elle , infiniment , le bois vermoulu des charpentes : 

- Des blessures si profondes , gémissait-

elle , qu'elles ne doivent se murmurer qu'à l'oreille d'un ange , tel un brûlant secret !

          Certain soir de relâche , Clara suivait sa petite troupe au cabaret , se sentant transporté par la voix chaude et souple de la chanteuse aux prunelles expres-

sives , luisant comme des pépites , celle-ci l'excitant de son charme aguicheur , puis s'amusant à lui chanter d'une ardeur infatigable , et pour Ariel , peut-être , dont elle lui avait

parlé , des extraits de Schubert , Messager , Fauré , Saint-Saëns , parvenant à donner à chaque mélodie , dans la religiosité de l'auditoire , sa couleur unique . Alors , quelques phrases de Proust lui revenaient en

mémoire , évoquant , elles aussi , " l'angoisse de la musique et ses élans brisés par des chutes profondes "

( 14 )

    4 - Mais un jour , celui qu'elle avait tant cherché retrouva enfin celle qui s'avançait en toilette claire et nuage de

soie , celle qu'on n'attendait plus , la demoiselle d'ancien satin , d'aurore diaphane , avec son chapeau de roses dans un grand champ de fêtes gracieuses , femme limpide et simple , cygne majestueux glissant sur le lac scintillant des nuits étoilées !

         Folie d'un soir s'était tue . N'allait-elle paraître , maintenant , la reine

bien-aimée ?

N'allait-elle guérir tous ses désespoirs les plus secrets de son ineffable pas de danse , versant sur ses plaies ouvertes la magie , l'enchantement d'un baume séraphique aux divines harmonies ?

 " Ta face est ma seule patrie

   Elle est mon royaume d'amour ! ( 15 )

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 


 

       

 

 

 

 

 

 

 

                     ___

 

 

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Notes :

 

11 - " Miracles  " ( Introduction de Jacques Rivière , 1924 ) et " " Correspondance Jacques Rivière - Alain-Fournier 1905 -1914 " , Gallimard , Paris , 1937 .

12 - " Les Vagues " ( The Waves , Virginia Woolf , 1931 ) .

13 - " La Tempête " ( The Tempest , 1610 - 1611 ) , l'une des dernières pièces de William Shakespeare .

14 - " Les Plaisirs et les Jours  " ( Les Regrets , Rêveries Couleur du Temps - IV - Famille Ecoutant la Musique ) , Marcel Proust , 1896 .

15 - Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus

( 1873 1897 ) .

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