LA NEBULEUSE DU CRABE - Seconde Partie - LE PIANISTE ( Cycle de L'Etoile XXVIII ) - II - Fausse Note .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Seconde Partie -
LE PIANISTE
( Cycle de L'Etoile XXVIII )
II - Fausse Note
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 .
3 - Le soir de cette journée particulière où une fois de plus , à la Philharmonie de Berlin , le maître avait majestueusement pris place au clavier , l'application de ses mains d'esthète au service d'un art consommé , toute une technique subtile alliée à une sensibilité d'écorché vif , avaient dessiné les méandres ténébreuses d'un coeur meurtri cherchant à captiver l'auditoire en magnifiant la réponse qu'il s'efforçait de lui donner !
D'abord , celle des ténèbres de la conscience , la sienne ou celle de Brahms , lorsque les notes magiques , transfigurées par tant de travail , se mettaient à briller plus encore , mouillées d'amertume au regard d'un impossible amour , l'artiste s'efforçant alors , malgré son chagrin profond , d'imaginer la maison dont lui avait parlé sa passagère disparue .
Puis , la ville toute entière , théâtre d'étranges réminiscences , parut s'offrir à son âme dévastée . Une pluie fine et persistante l'avaient envahie d'une grande tristesse , tandis que rues et perspectives , gagnées par sa mélancolie , donnaient au visiteur l'impression de percevoir alentour un champ de ruines laissé derrière elle par l'horrible guerre , évoquant si bien le chaos de sa propre vie .
Une fois de plus , il n'avait pu supporter de rester seul après l'enchantement de la fête .
L'extase indicible que l'oeuvre avait d'abord fait naître en lui , avait mué peu à peu son élan mystique en fièvre incendiaire .
Cédant à l'habitude , il avait préféré la marche , rentrant à pied de l'auditorium , " afin de réfléchir " , dit-il , énivré par la douceur printanière , et peut-être également par cette idée si particulière de l'excitation , qu'il nommait " frémissement de l'existence " .
Lorsqu'il se retrouvait " vidé " par son travail , elle lui servait souvent de prétexte à l'irruption de forces bien ténébreuses .
" Comment y résister , d'ailleurs ? " , demandait-il , chaque fois qu'il voulait rassurer sa bonne conscience des vertiges de la nuit .
" Nous ne sommes pas vrais tant que nous nous gardons " , chante le poète . ( 6 )
En tout cas , c'était devenu sa devise favorite .
Il s'était alors mis à boire de plus en
plus , éprouvant un insurmontable dégoût , lié sans doute à l'errance , à la solitude , qu'on étreint parfois comme une maîtresse de pacotille dans une chambre anonyme , et qu'on retrouve au hasard d'une rue sombre , dans un bar de fortune , pour assouvir une soif encore plus grande , celle de l'oubli ... Au coin d'une ruelle obscure du quartier chaud , le promeneur s'était réjoui de revoir ce bâtiment grotesque , constellé d'ampoules multicolores , qui faisait flamber d'immenses lettres de feu criardes , comme une invite à assouvir simplement la soif nocturne irrépressible d'un passant solitaire :
" Der Blaue Engel " , cabaret berlinois rempli de bière et de jolies filles ! ( 7 )
Vêtu d'un smoking impeccable , un petit être replet , dissimulant son regard vicieux derrière de grosses lunettes noires , s'efforçait de ne pas reconnaître ceux qui , souhaitant garder l'incognito , appréciaient la beauté sauvage des danseuses nues .
Mais ce soir-là , il sentit que la propre musique de son coeur voulait l'entraîner bien plus loin que ce lieu où se défoulait l'ivresse collective .
Il avait davantage besoin de l'intimité du
bitume , il le savait , de la dureté du caniveau , des odeurs fétides , rassurantes qui , selon lui , seraient , en fin de compte , son seul et dernier refuge .
Après quelques verres , titubant sous les lueurs pâles du clair de lune trempé d'une récente averse , il entreprit , tel un animal , de renifler la puanteur âcre des trottoirs .
Quelque " Lili Marlène " au maquillage racoleur s'avança vers le Maître , ornant une porte cochère de sa présence :
" Tu viens , chéri ? Komm zu mir ...
Ich bin Lola ! "
4 - Lorsqu'il reprit enfin sa route vers l'hôtel du " Tiergarten " , il lui parut que toute la noirceur du ciel , encombré de nuages menaçants , lui posait sans répit les mêmes questions lancinantes . Depuis des lustres , celles-ci minaient son équilibre et sa santé .
Pourquoi , se tortura-t-il avec angoisse , étant convaincu , cependant , de l'horreur de la réponse , ai-je tout fait pour briser le mariage de mon frère , en épousant sa femme que je n'aimais pas ? Comment ne pas mourir moi-même de leur mort que je n'avais pas voulue ?
La pièce était jouée , désormais , l'oratorio funeste d'une existence naufragée .
L'acteur principal , accablé par le poids d'un tel Destin , ne pourrait plus , très longtemps , paraître sur scène .
Les gouttes meurtrières , transperçant de coups de poignards son crâne dénudé , forcèrent le vaincu à s'écrouler sur le banc des coupables .
C'était sûr , il avouerait tout , bientôt , malgré l'eau ruisselante qui dégoulinait de son visage aux traits immobiles de mort-vivant .
Pleurant à chaudes larmes , le pauvre homme se sentait perdu . Impitoyable , le vent seul , de ses bourrasques assassines mouillées de tempête , aurait su le comprendre , et , cruellement , lui hurlait sa réponse ...
5 - Happé par ce cauchemar étrange que le battement saccadé d'un invisible métronome hantait d'une musique lointaine dont l'origine provenait sûrement de la fosse d'un immense orchestre , il s'était jeté tout habillé sur son lit , se sentant complètement anéanti par ce qu'il venait de vivre sans qu'il en soit vraiment sûr , tellement cela lui avait paru effrayant l'espace d'une seconde !
Perdu dans une sorte de vertige , il s'était interrogé sur ce qu'elle aurait espéré connaître de plus enthousiasmant que cette épouvantable vision de rocs de couleur sombre et de blocs d'encre d'un sort si cruel , sinistre vision perçue fugitivement par la fenêtre de son hôtel , où évoluaient deux anges noirs , pantins ridicules masqués d'écarlate paraissant le narguer dans sa monstrueuse solitude , son cadet Gwenn peut-être , et " leur " fiancée disparue , Clara , pauvres oiseaux de malheur dont les pattes sanguinolentes dégoulinaient sur un désert de badauds résignés , faisant planer leur ombre tragique sur les ineffaçables traces de la catastrophe inexpiable de sa vie ?!
Pourtant , qu'étaient-ils près du "célèbre " pianiste Gurvan Morgan ?
Il se demanda , sanglotant , s'il était vraiment possible de survivre au terme d'un tel parcours , comme si , après avoir tenté de sauter jadis dans le vide et de franchir ainsi d'un seul coup le seuil de cet au-delà du mal inespéré depuis le haut du cercle , on parvenait enfin , pour conclure , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ... Celui de leur père , par exemple , ayant toute sa vie rêvé de l'indépendance bretonne ?
N'offrons-nous donc rien , se questionna-t-il ensuite , à la douleur des survivants qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ?
Mais elle , qu'aurait-elle donc ressenti , sa " petite amie " de l'époque , alors qu'il ne lui avait jamais rien dit de la tristesse profonde et maladive de sa mère , victime des frasques paternelles ?
Quelques heures de sommeil plus tard , les yeux à demi ouverts , l'homme remuait encore tout cela sur son balcon , fasciné au petit matin par l'immensité du ciel dominant l'obscur panorama qui l'entourait , se rappelant celui de son enfance en Bretagne , et ce long chemin balayé par le vent qui l'avait amené nulle-
part , lorsqu'il était parti un jour pour en finir à travers champs vers la falaise abrupte !
Il se revit au moment où tout lui avait semblé si sombre , au bout de l'énorme gouffre de ténèbres trouant le sol mystérieux , comme l'évoquait aussi le martèlement de la pluie sur les tuiles , résonance en lui d'un glas sépulcral au plafond de la pièce où les fantômes insatisfaits de ses parents s'époumonaient en vain pour l'entraîner de leur côté !
D'ailleurs, n'était-ce pas le vertige de leur chute interminable , ensuite , qui l'avait conduit dans ce silence horrible à travers l'infini ?
Réfléchissant à ce qu'il faisait là , couché dans cette chambre , trempé de sueur , il écouta craintivement la sonnerie du téléphone qui l'avait réveillé !
Regardant par la fenêtre , il remarqua encore quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous son crâne un ouragan bien plus dévastateur que dans les rues désertes de la ville . Dans son délire , il avait presque tout oublié , sinon quelques bribes de la soirée d'hier , mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , le voyageur chercha plus loin que le flot de verdure assoupi sillonnant au sein de la cité berlinoise comme serpentaient vaisseaux et veines parmi les lobes de son cerveau en feu : il frissonna de plus belle en revivant les affreuses turbulences qui l'avaient amené ici en catastrophe !
- La création , psalmodia-t-il dans sa tête , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... ou plutôt , l 'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ?
Il décrocha l'appareil ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Seconde Partie - LE PIANISTE ( Cycle de L'Etoile XXVIII ) - II - Fausse Note - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PIANISTE " , copyright 2024 .
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Notes :
6 - Stefan Zweig , " Sonnet " .
7 - " L'Ange Bleu " , affiche du film de Joseph Von Sternberg ( 1930 ) , avec Marlene Dietrich .
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