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Carnets de Route - IV - Partir / 24 juin .

25 Mars 2024 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #CARNETS DE ROUTE

Carnets de Route - IV - Partir / 24 juin .
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Carnets de Route

 

 

 

 

 

IV - Partir   

     ( 24 juin )

 

" Je ne te laisserai pas partir

  Si tu ne me bénis pas ..."

Genèse , 32 , 27 .

 

 

     Qu'est-ce qu'une vie ? , réfléchit-elle . A quelle distance devons-nous laisser vraiment ceux que nous chérissons ? Maintenant que j'ai tout perdu des rêves de ma jeunesse , faut-il , pour suivre Celui dont la douleur empreignit nos âmes , les quitter davantage , brisant , sans le savoir , 

l'élan , la naïveté d'une jeune fille de mon âge au beau milieu d'une foule désenchantée ?

- Vous êtes là pour la perforation du coeur ? Faites , faites , je vous en prie ... , avait dit le poète . ( 1 )

              Mais ne peut-on partir qu'en abandonnant tout derrière soi ?

              Comment prier maintenant ce Dieu qui vous a pris le plus cher de votre chair ? Où aller quand votre avenir ne semble plus conduire nulle part , sinon par des chemins détournés traversant ce pays tortueux de votre âme ?

              Je l'ai à peine connu . Se souviendra-t-il encore de moi , au monastère ?

 

      2Qui peut dire ce que nous sommes , quel obscur cheminement nous entraîne au bout d'un si long voyage ? C'était le jour de la Saint-Jean . La glace du rétro faisait défiler dans les yeux du conducteur , sa bande grise , uniforme ,

insensible , de paysages de plus en plus changeants devant lui , kilomètre après kilomètre . Il s'interrogeait :

- A moins qu'Il ne m'ait donné , par la rencontre avec cette femme , le pouvoir d'incarner Sa passion ?

Peut-être que nos sens ont plus de force que Son Esprit ?

           Cependant , comme il était midi , l'homme fit une pause à la pompe à essence la plus proche .

           C'est là qu'il rencontra un type bizarre , comme tombé du ciel à l'improviste , lui réclamant l'aumône d'un siège à l'avant droit du véhicule . Tous deux venaient de nouer un bref dialogue à la cafétéria : 

- Pouvez-vous m'emmener ? , lui avait-il d'abord poliment demandé avec un calme trompeur bien que paraissant sur des charbons ardents .

           L'auto-stoppeur , maigre silhouette , vêtu d'un jean et d'une chemisette à carreaux , visage d'ange aux yeux bleus délavés buriné par le

soleil , avait l'air de chercher un conducteur

solitaire .

- J'ai de l'argent , je peux payer , mais , voyez-vous , c'est une urgenceIl faut que je m'en aille ! Vous comprenez ? , lui dit-il . Malheureusement , la personne qui m'accompagnait n'a pas voulu tailler la route avec moi 

           Intrigué par le dessin d'une croix bleue sur le sac de l'étranger , le voyageur déclina l'offre avec réticence , l'idée de gagner un peu d'argent n'étant pas non plus pour lui déplaire ...

           C'est que la veille , curieuse

coïncidence , avaient résonné dans son âme rêveuse , pareil à un ballet de vagues incessantes , ces paroles prémonitoires montées de la

mer , entonnées par un chant de jeunes sirènes lui parlant  " de créatures surgies des flots , qui , de nouveau y reviennent , de nouveau s'y engendrent en de nouvelles et diverses formes " ! ( 2 )

           Maintenant , c'était une autre belle nuit chaude illuminée par la clarté des étoiles .

           Dehors , dans la pénombre suffocante , on entendait le chant violent des cigales mêlé à celui d'une radio monotone dont la musique de film , à l'intérieur du véhicule , défilait dans sa tête avec le ruban de l'autoroute , rythmant difficilement l'ultime séance des souvenirs lancinants de cette insipide journée de travail qu'il avait fuie comme un voleur .

           L'orage éclata !

        Pendant qu'avec désespoir il pensait encore à celle qui l'avait quitté , en un seul éclair de foudre déchirant soudain le ciel surchauffé, éclatait , sur le bitume , l'un des pneus de sa voiture !

     

     3Le conducteur de la dépanneuse lui apprit , sous la pluie , qu'il aurait dû avoir une roue de secours dans son coffre , mais qu'à l'abbaye voisine , proche de son garage , les soeurs l'accueilleraient fort généreusement . 

           Lorsqu'il frappa à leur porte , il fut surpris de reconnaître Anna , la jeune fille qu'il avait

tant aimée sans retour !

- Je craignais ta venue ! , lui expliqua-t-elle , un sourire triste au coin de l'oeil .

- On dit que Dieu , c'est un peu le hasard qui se promène ... incognito ! , se mit-il à lui murmurer d'un air gêné . ( 3 )

          Ô , douleur , songea-t-il plus tard , l'imaginant assoupie dans l'autre aile du couvent , contemplant peut-être , elle aussi , depuis la fenêtre de sa chambre , le ciel redevenu pur de la Voie Lactée . Tu m'a saisi plus fermement que je n'ai tenu ce

volant , mais j'aurais tellement voulu lâcher prise , échapper à tes mains !

 

                                      ___


 

DAN AR WERN - Carnets de Route - IV - Partir ( 24 juin ) - Pep gwir miret strizh / All rights reserved / Tous droits réservés . " Carnets de Route " , Copyright 2024 .

                            

 

                                      ___

 

Notes :
 

1 - " Les Cahiers de Malte Laurids Brigge " ( Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge ,

1910 ) , de Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) , écrivain , poète autrichien .

 

2 - D'après " Gedichte und Fantasien " ( Poèmes et Fantasmes , 1801 / 1804 ) -

Fragment Apocalyptique , de Karoline Von Günderode .

 

3 - Citation de Albert Einstein ( 1879 - 1955 ) , physicien né en Allemagne :

" Le hasard , c'est Dieu qui se promène incognito . "

 

 

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