LE GARDIEN DU MARAIS
PROLOGUE
I - Une Âme de Grande Solitude
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9 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS
2 - Le reste du temps , la vie de Cheun s’était rétrécie à quelques trajets réguliers : la faculté , l’hôpital , et cet apart' sous les toits du quartier du Marais . Dormant mal et mangeant peu , il travaillait trop . Dans la lumière pâle des matins d’hiver , il descendait les escaliers comme un étranger , s’effaçant dans le flot anonyme des passants .
De temps à autre , au détour d’un couloir de l'Hôtel-Dieu , il croisait Claire , interne en médecine générale , assez grande et plutôt calme , le regard limpide . Elle n'était pas non plus très bavarde , mais quand elle se confiait , c’était avec une franchise qui l'apaisait , lui disant qu'elle croyait au service médical comme à une forme de vocation . Dans la fatigue des gardes , quand c'était possible , ils se parlaient souvent à voix basse , entre deux urgences , côte à côte sur un banc du service .
Elle ne ressemblait pas à Laig . Celle-ci , comme Balzac , pouvait un peu se moquer , parfois , de la " comédie humaine " , Claire n'en parlait qu'avec douceur , et d'une manière toujours compatissante . Son collègue , sentant en elle cette paix qu’il n’avait jamais trouvée ailleurs , lui dit un soir , dans le silence d'une salle de soins :
- Vous ne croyez pas que la médecine seule suffit , n’est-ce pas ?
La jeune fille ne répondit pas tout de suite .
- Non . Derrière la souffrance , il y a toujours quelque chose qu’on ne touche pas , l'âme ...
Il acquiesça , presque soulagé de l’entendre .
Durant quelques mois , leur amitié devint une présence quotidienne . Ils se retrouvaient parfois dans une église toute proche de la cathédrale , éclairée à la bougie . Elle priait , lui écoutait , car elle avait ce don de silence qui ne juge pas .
Mais un matin , tandis qu’ils buvaient leur café dans un bistrot de la rue du Fouarre , elle lui annonça calmement :
- Je pars .
- Partir ? Où ?
- En Afrique . Dans une mission catholique , près de Ouagadougou . J’ai demandé à la congrégation de m’y envoyer .
Cette brusque nouvelle , si tranquillement annoncée , lui fit l'effet d'un séisme . Le voisinage attentif aurait pu , sans doute , en mesurer les conséquences dans l'expression de stupeur affichée soudain sur les traits de son visage , devenu pâle et décomposé .
Il la regarda longuement , sans un mot.
- Vous êtes sûre ?
- Oui . Je ne peux plus retarder cet appel . Ici , je ne soigne que des corps . Là-bas , j’apprendrai peut-être à sauver des vies .
Cette décision le bouleversa tellement qu'il comprit qu’elle s'en irait seule vers la lumière , alors que lui demeurerait dans l’ombre . Il aurait voulu la retenir , mais il savait qu’il n’avait aucun droit sur elle .
Comme un homme sans ancrage , il erra dans Paris les jours suivants . La Ténèbre baignait les âmes , Claire s’envolait , Laig était morte , et lui restait suspendu entre deux absences . Plein d'incertitude , il retourna à l’hôpital , mais le cœur n’y était plus . Tout lui semblait mécanique , inutile , figé .
Il commença à faire des rêves étranges : la mer en furie , la lande noyée de brume , une voix l’appelant par son prénom , celle de sa fiancée qui , alors qu'il croyait sentir son parfum de goémon et de vent , lui tendait la main .
3 - Puis un jour , sans raison apparente , il décida lui aussi de partir . Il prit le train vers l’ouest , vers les Monts d’Arrée , là où les nuages couvrent les toits d'ardoise d'un suaire de brume , où le vent , qui parle encore avec les pierres , les frôle de ses caresses . Dans le village , on le reconnut à peine , mais on le surnomma bientôt " Le Prophète ".
Car il semblait voir plus loin que vos mots lorsqu’il vous regardait , percevant vos blessures , vos espérances , vos secrets enfouis , vous parlant avec douceur , et ses paroles , quoique simples en apparence , touchaient juste .
Mais quand la séance se terminait , tout s’effaçait , comme si une autre voix avait parlé à travers lui . Il ne se souvenait plus de rien .
Seul à nouveau , il s’éloignait alors par les chemins de bruyère , sous le ciel changeant des monts ...
( A Suivre )
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