GENESE
( Cycle de L'Etoile XXXV )
Seconde Partie
Invasion
VIII - Métamorphoses
" Le ciel aurait-il fait cet amas de merveilles
Pour la demeure d’un serpent ? "
Molière - Psyché ( 1671 )
( Acte III , scène 2 )
" Comment fuirais-je le Pays
Qui enferme tout l'Univers ,
Là où s'en va Tristan ,
Veux-tu le suivre , Isolde ?
Richard Wagner - " Tristan und Isolde " ( 1857 )
22 - Il y avait une grande île au bout de l'univers , miroir des gouffres de l'insondable océan stellaire qui entouraient une Jérusalem céleste flottant en équilibre comme un diamant de feu sur un lac de lumière aux vagues d'argent sans cesse renouvelées . Constituant un genre de porte obligatoire ou sas alchimique , cette planète fantôme formée de six lunes orbitales , trois n'étant qu'un pâle reflet de sa jumelle gravitant autour d'un énorme soleil rouge , transmutait n'importe quelle matière primaire minérale , reptilienne ou terrestre en eau spirituelle ! Au terme d’une poursuite dont il ne savait plus si elle relevait de son propre fait ou d’un appel subliminal de la divinité transcendante , Enoch avait pu réussir à atteindre , avec son équipage , cette matrice cosmique située dans la constellation du Verseau ( NGC7293 , ou nébuleuse planétaire de l'Hélice surnommée l'Oeil de Dieu ) , la fabuleuse Auberive ! ( 33 )
Cet astre mimétique aux six globes jumeaux tournait lentement dans une clarté lactescente , comme si chacune de ses sphères satellites veillait sur un secret antérieur à la création . Ce n'était pourtant pas un monde comme les autres , mais une matrice , un ventre cosmique , un seuil qui , à l'instar d'une Solaris , était capable , si nécessaire , de se défendre en changeant d'apparence . On constatait par exemple , que la surface totalement désertique du sol où les nouveaux arrivants marchaient , possédait , sous un même soleil , son équivalent liquide sur l'autre , impossible à distinguer parmi les flots de lumière les rendant , au travers d'une atmosphère qui , toutes les deux , les fécondait , complètement invisibles ! Tout , ainsi , semblait conçu non pour durer , mais pour engendrer , comme Hélix , la spirale , enserrant le soleil d'or , qui accoucha du dieu Ptah , l'astre noir tenant la boule contenant ses oeufs de scarabée dans ses pattes arrières ! ( 34 )
C'était donc là , sur cette planète Adama d'Auberive , unie à son double Ana , que vivait le peuple de Dieu ...
23 - Lorsqu'il y parvint , ce matin-là , l'explorateur ne savait pas encore pourquoi , sensation étrange , un épais voile de brume , que le vent marin portait avec l’odeur des algues , l'avait décidé à la suivre seul sur une 'île , destination mystérieuse où un phare austère , perché sur une falaise , dominait le large de ses murailles blanchies par le sel et le temps . Qui l'avait poussé dans l'embarcation , comme si quelque chose ou quelqu'un l’attendaient là-bas ? Il croyait vivre un rêve , ne sachant plus très bien ce qui lui arrivait . Quelques images d'une course folle à travers les vieilles rues tortueuses d'un port , souvenirs trompeurs , pensa-t-il , qui l'avaient laissé dans un état de fatigue , d'intense prostration . Ce devait être ça , l'ivresse de l'espace , après tout , la relativité ... Etait-il tombé dans quelque trou noir , avait-il franchi la barrière de lumière où la vitesse n'existe plus , disaient certains , ni le temps ?
Folles théories , sans doute , mais qu' il s'était mis à craindre , délirant pendant son sommeil , grelottant de fièvre sous son scaphandre de synthèse ... Et les autres , qu'étaient-ils devenus ? Le vaisseau ?
La chaloupe dérivait maintenant vers le large d'un paysage indescriptible où il avait cru sentir un moment la chaleur d'une lumière blanche envahir son âme d'une paix , d'un silence inexprimables ... Mais c'était avant les lueurs équivoques de cette parole aux multiples couleurs grises , métalliques , plantant de toutes parts les lames acérées de ses milliers de vaguelettes contre la frêle embarcation ...
" Pourquoi me persécutes-tu ? , lui murmurait le lugubre océan tandis que le phare , grossissant à vue d'oeil au pied de sombres rocailles , tachait de sang sa surface menaçante !
Dès l’entrée , une jeune femme-sirène en habit blanc l’accueillit , qui ne lui était pas inconnue , dont le beau visage d'une incomparable clarté , avec des regards de mer profonde , encadré par un voile immaculé , s'éclairait d'un sourire si vif , éclatant de jeunesse !
Pendant qu'il lui expliquait sa simple curiosité à-propos de sa ressemblance avec la belle blonde l'ayant accueilli la veille , elle l’observa longuement , puis murmura :
- Moi , je suis Moïna , sa soeur jumelle , mais je suis une brune aux yeux verts !
Guidée par il ne savait quelle intuition profonde , il la suivit ensuite sans rien dire jusqu’au jardin . Là , une créature se tenait debout , silhouette majestueusement blanche au milieu d'un buisson de roses , le regard perdu dans une lointaine rêverie toute illuminée d'une lumière intérieure , coiffée d'un chapeau fleuri pour s'abriter du soleil ou , peut-être , humblement cacher au jour son apparence qu'elle jugeait , sans doute , trop insignifiante et trop changée pour ses amoureux du temps jadis . Lorsqu'il tomba sur elle , vers la fin de l'après-midi , elle l'accueillit comme un enfant venu jouer ici , dans ce petit bosquet de lierre parsemé de lys et jasmins .
Puis , quand il en eut franchit le seuil , ressentant l’impression de retomber en lui-même , il se retrouva brusquement sur Argol . Mais ce n'était plus la planète méthanière , grisâtre et mutilée par les mines , qu'il avait connue jadis . Elle s’était transfigurée . Là où s’étendaient des carrières béantes , maintenant , s’ouvraient des parcs merveilleux traversés d’eaux musicales , qu'un habile jardinier , selon les préceptes d'une douce géométrie , avait sans doute ordonnés et dessinés . Des arbres inconnus mêlaient leurs feuilles et leurs fruits odorants dans une même floraison continue . Au centre , un temple s’élevait , non bâti mais comme exhalé de la terre elle-même , en parfaite harmonie avec le ciel . Et près de ce palais divin , dans un clos d'églantines , sorte de presbytère , elle l'attendait , Ninti-Anath , enfin immobile, enfin offerte au regard , son visage n’exprimant plus la distance impériale ni la fuite , mais une paix grave , bienveillante .
- Enoch , mon chéri ? murmura-t-elle .
Ces douces paroles firent naître en lui un écho lointain , celui des vacances d'été dans sa famille adoptive d'Havila … Cela faisait si longtemps qu'il n’avait entendu son prénom prononcé ainsi , par la copine d'un de ses amis d’enfance , insaisissable et rêveuse , avant qu'elle ne devienne altesse royale , et qui disparaissait souvent dans les champs de minerais pour observer les étoiles .
- Je savais que tu viendrais , lui dit la femelle , se tournant lentement vers lui , comme si leurs tendres retrouvailles , d'après elle , avaient été inscrites dans une trame invisible .
Il fut tellement surpris par cette rencontre imprévue qu'il aurait voulu , gagné par la gêne et l'humilité , s'enfuir aussitôt . Mais elle insista pour le retenir , lui expliquant qu’elle avait trouvé refuge ici après des années d'exil . Ensuite , ce qui le bouleversa le plus furent ses révélations , car elle avait , lui confia-t-elle , commencé à recevoir des messages de l’ " au-delà " , de son père l'empereur , mort pendant la grande hécatombe .
- Il me parle de semences du ciel , lui déclara-t-elle , de graines lumineuses , porteuses d’espoir et de transformation , qui ne viennent pas de l’ombre , pas du Malin , mais d’une source pure dépassant notre compréhension .
Puis , elle lui montra un carnet qu’elle gardait précieusement sur elle , contenant , à l’intérieur , une carte du ciel et des prières qu’elle recevait chaque jour , convaincue que ces paroles n’étaient pas qu’un simple symbole , mais qu'elles étaient bien vivantes . Peu après , marchant à sa suite , Il la suivit à travers des plaines irisées , des étendues d'herbe verte où le sol semblait respirer sous ses pas . Ne se retournant pas , tantôt proche , tantôt déjà lointaine , sa silhouette paraissait guidée par une connaissance plus ancienne que la mémoire . Au bord d’un promontoire de cristal noir se dressait le sémaphore , unique architecture visible sur toute la planète , colonne de lumière figée , sentinelle entre les mondes . Tandis qu'à nouveau , ils s’en approchaient , Ninti posa la main sur la poitrine de son compagnon . Celui-ci crut reconnaître , dans ce geste , l’accomplissement de toute sa quête : la fin du mensonge , et la promesse d’un amour enfin rendu possible par la métamorphose du monde !
24 - Mais le rêve avait sa profondeur secrète . Car , sous le phare d’Auberive , loin de ce jardin mirifique , la vérité se disait d'une autre façon . Le corps d'Enoch était immergé dans un liquide amniotique , semblable aux eaux du commencement , tiède et lumineuse conception d'une mer intérieure . Autour de lui , des parois organiques , palpitantes comme un coeur cosmique écoutant son souffle . Il n’était pas seul . Auprès de lui , la fille d'Uruk était là , enlacée à lui , non plus ophidienne , longue et brillante salamandre , mais humaine , leurs deux corps entrelacés dans une union antérieure à toute forme . C’était là que s’opérait l’œuvre véritable . Car celle qui était apparue dans le jardin , douce et aimante figure d'un rêve , pouvait-elle être encore celle qu’il croyait ?
- Nous avons tous une part d'obscurité en nous , n'est-ce pas ? , lui dit-elle . Ne crains rien , je sais tout ce qui s'est passé , pendant cet horrible jour ...
Il resta perplexe pendant qu'elle lui parlait , avec une clarté qui le troublait profondément , de ses visions d'êtres venus des cieux , qu’elle voyait descendre ici comme une pluie de météores fulgurantes !
25 - N'était-ce pas cette horrible boule de souffre à l'éclat trompeur qui , au large d'Auberive , se nourrissait de l'énergie divine ?
Dans une grotte à l’abri des six lunes , comme un autel entouré de cierges , la cruelle vipère Arakné quittait sa peau ancienne . Elle s’était métamorphosée , assumant une forme désirable , façonnée pour tromper le désir en orientant la genèse . Non pour détruire , mais pour détourner le couple ophidien qui s'était uni dans la matrice et devait être transmué en créatures humaines - chute ou élévation , nul ne pouvait encore le dire . Car le songe d’Enoch était le voile nécessaire à cette transformation , derrière le mythe que la chair devait traverser , pour changer de nature . Et tandis qu’il s’abandonnait à l’amour dans le jardin d’Argol transfiguré , il ignorait encore que toute naissance exige la trahison d'un rêve , et que toute métamorphose porte en elle aussi la possibilité d'un choix .
- N’aie pas peur , lui dit le Serpent . Tu es entré dans le mystère .
Elle s’approcha plus près de lui . Sa beauté était simple , presque biblique , semblable à celle d’Ève avant la honte . Elle posa sa main sur un fruit suspendu à un arbre inconnu .
- Tout ceci est donné , dit-elle . Mais il faut consentir à devenir autre .
Il voulut lui répondre , mais l’eau entrait déjà dans sa bouche sans l’étouffer .
- Qui es-tu ? , lui demanda-t-il enfin .
- Je suis celle qui rampe et qui se dresse . Mais avant les noms , j’étais déjà là .
Le corps ophidien se mit à changer . Les anneaux se détendaient , la colonne se redressait , la peau se fissurait comme une ancienne tunique . Des membres humains , dans une douleur silencieuse , poussaient lentement .
- Pourquoi cette métamorphose ?
- Parce que le serpent ne peut engendrer l’homme sans le devenir lui-même .
Alors , le prince comprit - sans encore l'accepter - que l'humanisation serait la plus dangereuse des métamorphoses , que le paradis retrouvé n’était qu’un voile , nécessaire , peut-être , pour que la chair accepte de changer de nature .
Et tandis que, dans le jardin d’Argol transfiguré, il s’unissait à celle qu’il croyait aimer , le serpent prenait son apparence , la salamandre devenait un double de la femme , et l’homme , sans le savoir, consentait à une nouvelle Genèse - obscure , inversée , redoutable !