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Dan Ar Wern Official Website

MIRACLE - II - Le Pardon .

5 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #MIRACLE

Pardon de Notre-Dame de Kerdévot , commune d'Ergué-Gabéric , Finistère , Bretagne .

Pardon de Notre-Dame de Kerdévot , commune d'Ergué-Gabéric , Finistère , Bretagne .

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MIRACLE

 

 

 

" Et plus les racines de notre être plongent profondément dans les couches insondables de ce qui réside en dehors et au-dessous des limites physiques de notre moi , mais qui pourtant le détermine et l'alimente , plus chargée de sens est notre vie , et plus se trouve accrue la dignité de l'âme captive en notre corps . "

Thomas Mann - " Joseph und seine Brüder " ( Joseph et ses Frères ) - I - " Die Geschichten Jaakobs " ( Les Histoires De Jacob , 1926 / 1930 ) .

 

 

 

II - Le Pardon

 

 

 

4Ils étaient arrivés la veille même du Pardon . Josselin avait d'abord cru à une animation locale , comme il en existe tant en Bretagne au retour des beaux jours , fête ancienne , cependant , à en juger par les bannières suspendues entre les maisons , les fleurs déposées devant les portes et les groupes de pèlerins qui montaient lentement vers l'église , derrière la place . Claire , elle , avait immédiatement remarqué quelque chose d'étrange .

- On dirait que tout le village attend quelque chose !

Son mari se mit à sourire . Il ne savait pas encore à quel point elle avait raison . C'est alors qu'ils aperçurent un groupe de personnes qui se rassemblait sur le parvis , pour accueillir au son des cloches recommençant à sonner de plus belle , au sortir de la messe dominicale , une statue toute couverte de fleurs blanches . Les hommes qui la portaient , plutôt de grande taille , avaient revêtu des vestes sombres , leurs femmes portant encore les coiffes de leurs mères , voire de leurs grand-mères , tandis que les gosses , tout excités par cette journée qui rompait la monotonie des dimanches ordinaires , couraient autour des adultes , brandissant fièrement de petites branches de genêt . Lorsque arriva midi trente , après quelques coups espacés , le carillon redoubla , s'emparant du village et de ses habitants qui , tous ensemble , comme une immense vague , se mirent en marche sur le chemin qui descendait vers le lac . 

Josselin  , bien qu'il connût déjà la réponse , finit par aborder le vieil homme de la librairie , qu'il avait vu samedi , portant au revers de sa veste une médaille .

- Excusez-moi ... C'est donc une journée particulière ?

L'homme le toisa d'un sourire .

- On voit que vous n'êtes pas d'ici !

- Non . Nous sommes arrivés hier .

- Alors , vous avez de la chance . Aujourd'hui , c'est le pardon de Sainte Sterenn . Et , désignant la figurine en marbre : 

- Notre sainte ...

5 - La procession commençait , les premiers à paraître étant les enfants de choeur portant de petits bouquets , tandis que , derrière eux , des jeunes filles en costume  , avec leurs coiffes blanches , précédaient les porteurs de bannières , lourdes étoffes brodées d'or et d'argent qui se balançaient au-dessus de la foule recueillie , où , sur l'une d'elles , figurait la jeune religieuse , auréolée d'étoiles , pendant que , sur une autre , elle tenait une cruche entre ses mains , d'où jaillissait une eau lumineuse , et qu'une troisième représentait le village entouré d'une couronne artisanale en feuilles de hêtre , avec , au-dessus des maisons de la paroisse , une grande lumière blanche . 

Les hampes tremblaient sous leur poids , le soleil faisant étinceler leurs fils métalliques . Puis , les binious commencèrent à jouer , dialoguant avec les bombardes . 

Le son , d'abord lointain , sembla monter de la terre avec une puissance presque barbare .

Il y avait quelque chose de très ancien dans cette musique , dont la mélodie était simple , obstinée , presque primitive . Elle avançait avec la procession comme une respiration . Bientôt , s'élevèrent aussi les voix des chanteurs , dont les choristes féminines reprirent , en couplets , les paroles d'une complainte évoquant la source miraculeuse et les malades arrachés des griffes de l'Ankoù que la sainte avait pu repousser aux portes du tombeau . Josselin ne comprenait pas tout . Mais il entendait revenir sans cesse le même mot : Pardon !

6 - Pensif , avec une simplicité qui excluait toute effronterie , il répéta ce mot . Son épouse observa la statue . Ce n'était pas une œuvre remarquable . Une jeune femme au visage presque effacé par les années , vêtue d'une robe bleue , tenait contre son coeur une petite croix de bois retenant prisonnier un bouquet d'ajoncs et de fleurs sauvages ... 

- Qui était-elle ? , demanda Claire .

Le vieil homme haussa légèrement les épaules .

- Mon Dieu , c'était une fille du pays qui vivait ici au XVIIᵉ siècle . On raconte qu'elle guérissait les fièvres parce qu'elle connaissait les plantes mieux que les médecins . Mais sa vie , qui n'a pas été facile , fut courte . Elle est morte très jeune , en 1648 .

Il marqua une pause .

- Pourtant , ce n'est pas pour cela qu'on vient encore prier sur sa tombe .

- Pourquoi , alors ?

Le libraire sourit de nouveau.

- Parce qu'elle repose auprès de la " Source d'Esther ".

Ils avaient quitté le village par un ancien chemin bordé de talus , descendant lentement vers le lac . On entendait le bruit de leurs pas sur la terre humide , le froissement des feuillages puis , par moments , le chant reprenait , mais ,  plus ils s'éloignaient des habitations , plus le silence devenait profond , le paysage lui-même paraissant changer peu à peu , avec des arbres qui se dressaient , autour du sentier , comme les colonnes d'une cathédrale majestueuse , et , resserrant leurs branches , formaient une voûte au-dessus des pèlerins en prière .

Enfin , le " Lac de L'Etoile " apparut .

Tous levèrent les yeux de leur missel . Sur la rive , la brume légère du matin flottait encore au-dessus de sa surface immobile . Mais ce fut surtout le menhir qui retint le regard de tous . Il se dressait à quelques mètres du bord , solitaire , énorme , plus sombre encore que les chênes légendaires qui , de leur ombre , entouraient la source d'eau claire jaillissant , à cet endroit , de la terre , et glissant autour de la sépulture de la sainte avant de rejoindre le lac . 

La tombe de " Sainte Sterenn " était là , simple dalle de granit , presque au niveau du sol , protégée par une petite grille de fer , avec des roses rouges tout autour de la croix . Le prêtre s'avança . Tout le monde se découvrit . Quelques femmes s'agenouillèrent . Puis un silence profond s'établit .

Josselin , qui entendait seulement le murmure de l'eau , regarda Claire , elle aussi troublée .

- C'est beau , gémit-il avant d'éclater en sanglots !

7 - Soudain , sans qu'il puisse comprendre pourquoi , des images d'un souvenir très ancien traversèrent son esprit comme dans un film ! Il revit la main si douce de la jolie servante , qu'il avait autrefois tenue dans la sienne , et son beau visage qu'il avait oublié depuis !

- Je ne peux pas t'épouser ! , lui avait-il avoué alors , privilégiant son avenir , sa famille et sa position dans la noblesse . Elle n'était pas de son monde . Elle était trop proche du peuple , trop indépendante , trop généreuse avec ceux qu'il considérait alors comme des gens sans importance .

Le curé , alors , prononça son sermon devant la pierre tombale , basse et presque mangée par la mousse , mais qui portait encore , à demi effacé , le nom de la jeune fille :

ESTHER MALO
1621 - 1648

STERENN
L'ÉTOILE QUI VEILLE

Il parla , devant Josselin baissant les yeux , qui ne comprenaient pas pourquoi ses mots lui faisaient si mal , de l'année où la maladie était venue dans le village avec les troupes du roi de France , il parla des morts , des familles cloîtrées chez elles , tremblant de peur , de la jeune fille qui n'avait pas fui, de celle qui avait soigné les malades , partagé son pain et porté de l'eau à ceux qui ne pouvaient plus se lever , qu'elle avait choisi d'aimer pendant que d'autres , cruellement , les abandonnaient ! 

Pour conclure , il prononça cette phrase , lourde de sens :

- Fille du peuple , elle nous a aidés contre ceux qui trahirent , par intérêtleur patrie !

À cet instant , le prêtre venait de lever la main pour bénir l'assemblée avec l'eau de la source . Derrière lui , dans l'ombre du menhir , celle-ci continuait de couler très doucement , comme si elle venait de beaucoup plus loin que la forêt . Frappant la surface de l'eau , un rayon de soleil traversa les branches , tandis qu'une petite étoile de lumière apparaissait au milieu du lac , tremblant quelques secondes juste avant de disparaître . Josselin fut le seul , peut-être , à l'avoir , d'un rapide coup d'oeil autour de lui , remarquée . Mais personne ne semblait avoir rien vu ni ressenti de cette extraordinaire impression de bien-être qui , soudain , l'avait saisi , remplaçant l'extrême angoisse de tout à l'heure par un chaleureux baiser d'amour , comme si une présence indicible venant , tout à coup , de l'envahir , lui pardonnait enfin !

8 - Sur le retour , son ami le libraire lui raconta l'histoire de cette douloureuse période , lorsqu'en 1648 ,  le royaume fut secoué par la Fronde , et qu'en Bretagne , la pression fiscale et l'autorité royale nourrissaient le mécontentement .

C'est alors que , pour maintenir l'ordre , bien qu'il n'y eût aucune sédition , des régiments traversèrent la région pour venir en aide au gouverneur de l'époque , le duc de la Meilleraye . ( 1 )

Malheureusement , ce fut la " fièvre " qu'elles apportèrent ! L'épidémie se répandit à grande vitesse dans les campagnes tandis que les soldats réquisitionnaient vivres et logements . 

La population de Poul-Sterenn , déjà pauvre , se souleva , même si ce ne fut pas une véritable révolte politique organisée , mais un mouvement de désespoir , né de la faim , de la peur et de l'injustice ! Attaché à ses privilèges , Josselin de Kerangal , ce jeune noble habitant l'actuelle hostellerie , se rangea , croyant défendre sa caste contre le désordre , du côté du pouvoir central . Esther Malo préféra toujours au contraire , soigner les malades  , venir en aide aux citadins et paysans . Devenue religieuse , elle continua de se dévouer aux pauvres , contractant la maladie avant de mourir .

 

 

 

( A Suivre )

 

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Notes :

1 - Charles de la Porteduc de la Meilleraye (1602 -1664 ) , maréchal de France et gouverneur militaire de Nantes , représentant la reine Anne d'Autriche .

 

 

 

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