Virginie et Paol - VI - Monplaisir .
Virginie et Paol
VI - Monplaisir
16 - La berline franchit lentement les hautes grilles de fer forgé de Monplaisir . Derrière celles-ci , une allée bordée de palmiers majestueux s'enfonçait dans un parc où la végétation tropicale semblait avoir repris ses droits sur les derniers vestiges d'un jardin à la française . Des flamboyants aux branches tourmentées côtoyaient des massifs de bougainvilliers , tandis que de grands arbres d'essences inconnues dispensaient une ombre épaisse sur des pelouses qu'un arrosage automatique régulier permettait de maintenir toujours vertes . Tout au bout de cette perspective inattendue apparut le palais , caché discrètement dans des massif d'ébéniers et d'eucalyptus , derrière une vaste demeure coloniale , annexe fantôme dont les proportions et l'ordonnance rappelaient davantage une humble résidence princière européenne qu'une propriété de l'île Maurice . La voiture s'immobilisa devant un perron de pierre claire . Son voisin lui fit signe de descendre et sans un mot , le précéda vers les portes du château , qu'un domestique en livrée ouvrit à leur approche . Ils pénétrèrent dans un minuscule hall d'entrée . Saisi par la simplicité des lieux , Paol s'arrêta un instant pour contempler , au-dessus de sa tête , un lustre de cristal , vestige d'une gloire passée , dont les innombrables pendeloques , tombant d'un plafond rococo orné de moulures dorées et de décors sculptés en stuc ou en plâtre , captaient la lumière du jour . ( 9 )
Le sol de faux marbre reflétait les hautes fenêtres , tandis que des portraits d'hommes en uniforme et de femmes parées de robes anciennes se succédaient sur les murs tapissés de vagues soieries orientales , certains visages semblant appartenir à une autre époque , d'autres , plus récents , conservant cette gravité particulière des souverains habitués à être obéis .
Néanmoins , tout , dans cette malheureuse bâtisse , paraissait avoir été abandonné au hasard . Les meubles rafistolés , les tapis défraîchis , les porcelaines restaurées et les vieux bronzes témoignaient d'un goût raffiné , certes , mais aussi d'une volonté obstinée de préserver un monde aujourd'hui disparu . Le chef-comptable songea qu'il ne s'agissait pas simplement d'une résidence privée , le château de " Monplaisir " logeant une cour en miniature , qui avait été reconstituée loin de son royaume , comme si l'exil n'avait fait que suspendre le cours de l'Histoire .
Ensuite , après qu'on l'eût débarrassé de son chapeau et de son " Nikon " , un majordome le conduisit , par un escalier de bois dont ils gravirent en silence les marches , jusque au premier étage , où une courte galerie desservait plusieurs portes à double battant . Celle du fond , peinte en gris , donnait dans une salle d'attente évoquant irrésistiblement les antichambres de Versailles . Des fauteuils de bois dépareillé , recouverts de soie pâle s'alignaient contre les cloisons .
De lourds rideaux de la même matière , brochés de fils d'or effilochés , tant bien que mal , encadraient les fenêtres ouvertes sur le parc , laissant entrer une brise chargée de parfums tropicaux .
Posée sur une console , une pendule ancienne de style " Boulle " égrenait les secondes dans le silence des siècles . Peu après , portant un costume sombre d'une coupe irréprochable avec une discrète épingle ornant le revers de sa veste , un homme , plutôt mince et de grande taille , apparut sur le seuil d'une autre pièce , un bureau .
Encadré de cheveux châtains soigneusement coiffés , les traits de son visage au regard vif , étaient tempérés par l'allure d'un homme aux gestes mesurés , tellement rompu aux usages de la diplomatie qu'il semblait toujours chercher , au-delà des paroles , la pensée véritable de son interlocuteur . Une certaine gravité , donc , s'éclairant parfois d'un sourire discret , donnait à sa physionomie générale une maturité que son âge ne laissait pas nécessairement prévoir . Pourtant , il était encore jeune , à peine plus âgé que son invité . Sa silhouette élancée , son maintien naturel ainsi que la sobriété de son élégance lui conféraient une distinction qui ne devait rien à l'ostentation .
- Monsieur Paol Jegou ?
- C'est bien moi , répondit le visiteur en se levant .
L'autre inclina légèrement la tête .
- Je suis le comte Friedrich von Hohenberg , directeur du cabinet de Son Altesse Johann IV . Sa Majesté m'a chargé de vous recevoir . Veuillez me suivre , je vous prie .
Le comte s'effaça pour le laisser entrer dans la pièce attenante, assez grande , sans être ostentatoire . Une bibliothèque occupait tout un pan de mur . Sur un autre , une représentation cartographique ancienne illustrait un pays d'Europe centrale dont Paol ne parvenait pas à identifier le nom . Derrière un imposant bureau de bois sombre , deux drapeaux étaient disposés de part et d'autre d'un portrait en pied d'un homme en uniforme , portant les insignes d'un ordre chevaleresque .
Le ministre lui désigna un fauteuil .
- Je vous remercie d'avoir accepté cette entrevue , monsieur . Votre venue présente pour nous un intérêt tout particulier . Tout d'abord , veuillez nous excuser pour une précaution qui a pu vous paraître discourtoise . Votre appareil photographique a été placé en lieu sûr . Vous le retrouverez dès votre départ , bien sûr !
Il marqua une pause afin d'observer son hôte avec une attention qui n'avait rien de mondaine .
- Avant que je vous explique les raisons de cette invitation , j'aimerais vous poser une question . Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi Sa Majesté s'intéressait à votre personne , alors que vous-même n'aviez aucune raison de vous croire digne d'une telle surveillance particulière ?
Préoccupé par ce discours , le natif du Morbihan soutint courageusement son oeil de fouine , comprenant maintenant que le déjeuner avec Laval et Gujad n'avait été qu'un prélude , et que , dans ce palais en ruine , perdu au milieu des jardins tropicaux , quelqu'un connaissait sur lui des choses qu'il ignorait peut-être encore lui-même .
17 - Le directeur , ensuite , ouvrit un tiroir pour en sortir un dossier de cuir sombre sur la couverture duquel une couronne surmontée d'un blason représentait un aigle aux ailes déployées .
- Connaissez-vous le nom de Vérénia ?
- Non . Je suppose qu'il s'agit d'un ancien royaume ? , lui demanda-t-il après une courte réflexion .
- D'une petite principauté d'Europe centrale , plus exactement , située entre des territoires-frontières d'influences germaniques et slaves qui , depuis longtemps , comme en Suisse , firent le voeu de s'unir . Notre culture et notre langue , nos institutions , portaient les traces de cette histoire commune . À Vérénia , on pouvait entendre plusieurs idiomes dans les rues de notre capitale , Verenstadt , sans que cela parût extraordinaire . Nous appartenions à un même pays , même si nous ne partagions pas toujours les mêmes idées .
La chemise fut ouverte . Il en retira une carte jaunie représentant une région de montagnes , de plaines et de vallées traversée par plusieurs cours d'eau . Des frontières tracées à l'encre rouge délimitaient un territoire modeste , coincé entre des États bien plus puissants .
- Hélas , la guerre de 1914-1918 bouleversa cet équilibre , poursuivit Hohenberg . Notre empire ne tarda pas à s'effondrer , les frontières furent redessinées et les peuples qui avaient vécu sous une même couronne se retrouvèrent séparés par de nouvelles ambitions nationales . C'est le traité de 1920 qui acheva de transformer l'ordre européen .
Pour les grandes puissances , Vérénia n'était qu'un petit " confetti " territorial dont il fallait vite régler le sort . Mais , pour nous , il s'agissait de notre mère-patrie .
Il posa un doigt sur la carte .
- Notre souverain , Veren XVI , essaya bien de préserver l'indépendance de la principauté . Il accepta certaines concessions , négocia même avec ses voisins , tentant de maintenir la paix entre les différentes communautés . Mais les circonstances lui étaient défavorables , car si , à l'ouest , les partisans d'une intégration dans un ensemble germanique réclamaient certaines garanties , d'autres mouvements révolutionnaires gagnaient , à l'est , du terrain , pendant qu'une puissance communiste , derrière des discours bienveillants de solidarité entre les peuples , cherchait à étendre son influence .
Le comte marqua une pause .
- Il faut que je vous parle du maréchal Klaus Vardana .
Le nom sembla modifier imperceptiblement son expression .
- Comme très souvent chez nous , c'était un officier dont le père était slave , et la mère autrichienne . Il avait réussi à gagner la confiance de toute l'armée , occupant , grâce à des talents indéniables , pendant la guerre , sur le champ de bataille , des fonctions de premier plan dans la défense nationale . Chef d'état-major , il connaissait bien , face aux hésitations de notre souverain , nos faiblesses militaires , de même que nos rivalités politiques , prétendant vouloir sauver Vérénia de la faillite et du démembrement . Mais en réalité , c'est lui qui a négocié sa chute !
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Notes :
9 - En 1735 , La Bourdonnais acquit le château de " Mon Plaisir " , au nord-est de la capitale , Port-Louis .
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