CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 2 - Destin d'une Voyageuse .
CHEMINS D'ÂMES
II - NOUVELLES
2 - Destin d'une Voyageuse
Elle ne s'y attendait pas ! Comme tant d'autres , disait-on ... Mais ça aurait pu être pire , jugeraient beaucoup !
Vivre à cent à l'heure toute l'année pour se retrouver brutalement cloîtrée dans un deux pièces , même au centre d'un des quartiers les plus aguichants de la capitale !
Enfin , dans la précipitation , sans doute avait-elle oublié son compagnon d'un jour ? Ou plutôt , celui-ci avait préféré rejoindre sa famille
" officielle " dans le sud , avait-il fini par lui avouer assez piteusement .
Leur couple n'était d'ailleurs qu'aléatoire , songeait-elle , basé surtout sur l'hédonisme et la légèreté des moeurs .
Tout son monde s'était ainsi écroulé d'un coup , qu'il lui faudrait sans doute patiemment reconstruire , mais sans qu'elle sache vraiment comment faire .
Et depuis trois semaines , les chiffres de la pandémie n'avaient cessé de croître , affichant sur des écrans monstrueux de monotonie , leurs affolantes litanies funéraires !
Combien d'êtres chers devraient encore disparaître sous le masque de cette nouvelle épouvantable " Mort Rouge " qui , insatiablement vorace , était prête à dépeupler de façon méthodique toutes les contrées ! ?
( 3 )
C'est ce qu'elle n'osait se demander .
Mais parfois , pour s'échapper d'un long tunnel de grisaille ennuyeuse , elle grimpait le soir sur la terrasse de son immeuble , espérant revoir , au-delà de la brume et des traînées noirâtres polluant la ville , ce qui , naguère , donnait un prix féerique à sa vie itinérante lorsqu'elle pouvait , aux antipodes , contempler , fourmillant sur sa tête , des milliers d'étoiles scintillant au milieu de lointaines civilisations qu'elle avait aussi bien du mal à imaginer !
Peut-être alors cherchait-elle une réponse au néant qui entourait le désert de sa pauvre vie spirituelle ?
Mais sans doute avait-il mieux à faire que de se préoccuper d'elle ou d'autres misérables larves terrestres , ce Dieu bijoutier , pourvoyeur de pierres si étincelantes !
Le lendemain matin , faisant son marché , elle avait souhaité faire un détour pour aller s'asseoir près de l'Ange , comme elle en avait de temps à autre l'habitude chaque fois qu'elle se sentait vulnérable ou brisée par
la vie : elle s'asseyait là une heure en silence bien qu'on ne lui ait jamais appris à prier ou quémander .
Par malheur ce jour-là , comme pendant tout ce carême d'Apocalypse , les portes de l'église Saint-Jean restèrent closes !
Toutefois , c'est en fin d'après-midi que survint un événement considérable qui , soudain , comme un éclair de foudre , déchira le voile obscurcissant son âme , et , s'il ne lui apporta pas d'explication tant attendue , la bouleversa vivement !
Quelque timide lueur vernale , cachée derrière de sombres nues aux lambeaux
menaçants , n'avait encore pas réussi à triompher des sourds grondements de l'orage et depuis ce matin , dans la rue , c'était une lutte incessante pour éloigner des vieux arbres battus de pluie un pâle éclat de soleil paru comme signal d'espoir et de renouveau confortant leurs jeunes bourgeons vigoureux !
Vers 15h30 , en ce vendredi , les cloches du Sacré-Coeur se mirent à sonner leur glas lointain d'angoisse et de ténèbres !
C'était le jour du passage où , chaque année , elle craignait le pire , où elle courrait se réfugier sous la figure faussement triomphale du Christ-Roi rédempteur parce qu'elle ressentait sa douleur , toute la misère du monde venant comme un torrent de boue recouvrir son âme , noir océan de souffrance !
Elle était d'ailleurs partie s'asseoir un moment tout en haut de la Butte , sur les marches ...
Mais c'est au retour , en grimpant les siennes jusqu'à son étage qu'elle entendit soudain pousser un cri de détresse et , rentrant chez elle , que lui apparut cette vision bizarre d'une vieille dame derrière le rideau de la fenêtre d'en face !
Pendant le bref instant de son apparition , ce qui l'avait choquée tout d'abord , plus que l'appel au secours , c'était que la femme avait la même allure qu'elle et lui ressemblait comme deux gouttes d'eau , tellement , mais beaucoup plus âgée en apparence , qu'elle avait cru , sans en être bien sûre , voir son double !
Peut-être vivait-elle seule comme elle ? Peut-être se sentait-elle malade ? , s'interrogea la jeune fille . Comment le savoir ?
Par souci d'efficacité , elle avait , sans
réfléchir , décidé d'appeler au plus vite les service d'urgences par téléphone !
Sa nuit fut épouvantable !
Songeant à sa pauvre voisine , peut-être mourante , elle réalisa sans le comprendre qu'elle ne lui était pas étrangère ... Elle n'arrivait pas à s'endormir , pâle de sueur et de fatigue puis fiévreuse avant d'ingurgiter un somnifère , perdue ensuite dans le longs corridor d'un rêve tourmenté où elle prenait son envol , créature androgyne partie à la recherche de son "autre " moi vivant juste en face , essayant désespérément de l'entraîner vers les plus hautes demeures de nos célestes aïeux !
" Mon Dieu ! Aelia et Laelia , les deux ailes de l'Ange ! " , soupira-t-elle dans son sommeil au souvenir de ses lectures de Faust et de Nerval . ( 4 )
Comme si les étapes d'un seul chemin devaient toutes deux les conduire au même terme !
Et n'arrêtant pas , dans son cauchemar , de plonger son oeil égaré de sombre harpie dans l'ovale d'un petit miroir sur son bureau , celui où on la voyait sur une photo jaunie près d'une tante partie , comme elle s'en vantait jadis , " vivre aux Amériques " , célèbre cantatrice aventurière dont nul dans la famille n'avait plus jamais entendu parler depuis qu'abandonnée par son mari , elle avait malheureusement perdu sa voix !
Le matin suivant , marchant vers l'hôpital où elle savait trouver sa parente , elle médita sur ce qu'on disait à flots de paroles de l'épidémie à la télé ou dans les journaux , que cela finirait tout de même par rapprocher les gens , les rendant paradoxalement moins
seuls , moins insensibles , qu'après des milliers de morts , tout allait bientôt changer !
Clouée au sol par le terrible virus , l'hôtesse de l'air prit soudain peur de l'avenir !
N'avait-elle pas voulu , pour se rassurer juste avant de partir , jeter un bref regard sur la grande psyché " Belle Epoque " proche de l'embrasure de la croisée , contemplant sa rayonnante fraîcheur printanière avec le désir inconscient de rivaliser , peut-être , avec celle étiolée de la star déchue ?
C'est alors que d'une petite fêlure perçue par un point de lumière sur la glace , une minuscule araignée surgie de nulle-part se mit à courir sur le verre ...
" Trou dans le hublot ... " , grimaça la voyageuse .
Où meurt notre ressemblance ? , pensa-t-elle , où vit notre image ?
Est-ce ma Beauté qui sauvera le monde , ou bien l'Amour ?
Lorsqu'elle arriva , on lui apprit la triste nouvelle .
FIN
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DAN AR WERN - CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 2 - Destin d'une Voyageuse - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved .
" Chemin d 'Âmes " , copyright 2023 .
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Notes :
3 - " Le Masque de la Mort Rouge "
( The Masque of the Red Death , 1842 ) , nouvelle d' Edgar Allan Poe ( 1809 - 1849 ) .
4 - " Faust I " ( 1808 ) , de Johann Wolfgang Von Goethe ( 1749 - 1832 ) .
" Pandora " ( 1854 ) , courte nouvelle de Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 )
CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 1 - Celles Qui Passent / I .
CHEMINS D'ÂMES
II - NOUVELLES
1 - Celles Qui Passent
( I )
1 - " ... Again , the terror , the acknowledgment of wasted years and death ". L'effroi , de nouveau , le constat des années perdues , la mort . ( 1 )
Sans y prendre garde , l'air absent , son regard s'était porté sur cette phrase , mais il n'était plus très sûr d'avoir envie de la comprendre pour de bon .
Devant lui , défilaient , si nombreuses , des villes remplies de regrets ; partout , des filles nouvelles , des gens égarés qui attendent , craintifs , la petite lueur d'un sourire , quelques mots d'espoir .
Il vivait à New-York avec une danseuse russe et son petit garçon .
C'était dans une sorte de "night-club " , un cabaret "français " , qu'il l'avait rencontrée : "La Belle Epoque " , son lieu de travail .
Aujourd'hui , il revenait de " l'autre monde " , les obsèques d'un grand-père maternel trop méconnu , qui avaient été célébrées la semaine dernière en Bretagne . Il avait visité cette tranquille bourgade où avaient pu naître , au tournant du siècle , ces vaines illusions d'une période révolue .
" ... Le choc de cette mort l'avait tellement secoué , qu'il avait senti que sa jeunesse était finie " . ( 1 )
Il réalisa aussi que défilaient sous ses yeux des fragments de son histoire cahoteuse .
C'était inscrit là , sur la feuille de papier , dans un dessin d'enfance retrouvé là-bas , comme dans les lignes de cette nouvelle si fascinante qu'il n'osait plus se demander pourquoi .
Il frissonna .
Mais peu après , blotti sur son siège où il avait pensé trouver refuge , il constata que sa montre avait perdu l'une de ses aiguilles . Le temps , réfléchit-il en observant le cadran , n'a souvent plus de couleur ... Il ne fait que passer comme une ombre fugitive ,
entre nuit et jour ...
Il y a des gens qu'on aime , d'autres qu'on voudrait voir s'éloigner ...
Qui peut dire , en vérité , où vont
nos pas , ce qu'étaient vraiment nos amours , nos vies ?
Poursuivant sa lecture , il nourrissait de sombres pensées .
" ... Fragile colonne dressée parmi les ruines d 'années perdues , ne supportant plus rien , sa propre existence lui semblait solitaire , assez insignifiante ... " ( 1 )
Au dehors , dans les lointains d'une aube crépusculaire , étendue sur la mer bleue-verte , une pâle lueur fit renaître en lui , d'une manière incomparable , un timide et fol
espoir . Elle scintilla dans la nuit , comme une réponse tant attendue ! Un vers de Victor Hugo , réminiscence des jours insouciants de l'école , traversa rapidement son esprit tourmenté :
" O ciel , ainsi que toi le coeur est un abîme ."
( 2 )
Il soupira , comprenant trop tard ce qu'il signifiait .
... L'océan des nuages gris et roses colorait l'immensité sombre de l'atlantique à travers le hublot , s'irisant des éclats d'or d'un soleil émergeant peu à peu au-dessus de l'horizon . Sa lumière commençait à poindre , et la nuit se voyait contrainte , en même temps que lui , de donner naissance à la beauté d'un jour incomparable , comme celui du retour d'une voyageuse , attendue depuis si longtemps .
C'est avec une grande surprise qu'il la vit réapparaître ...
( A Suivre )
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Notes :
1 -" The Sojourner " , nouvelle de Carson McCullers dans " La Balade du Café Triste "
( The Ballad of the Sad Café , and other works ) , 1951 , Houghton Mifflin .
2 - Victor Hugo , " Le Tas de Pierres , Amour " .
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