Le Professeur - Préface / Dédicace - La Croisée des Chemins .
LE PROFESSEUR
I - PREFACE / DEDICACE
La Croisée des Chemins
" Croître ou bâtir , voilà le choix auquel , en dernière analyse reviennent , le " chemin du salut " et le " chemin de la perdition " , ou le chemin du perfectionnement sans fin et celui qui aboutit à une impasse . "
Valentin Tomberg - " Méditations sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot " ( Posth , 1984 ) - XVI - La Maison-Dieu .
" Je suis moi-même le piédestal
Pour ce monstre que tu regardes "
Leonard Cohen - " Avalanche " *
pour Hélène Grimaud
Par son ascension , le voyageur , gravit une montagne lui permettant d'atteindre symboliquement le sommet de sa vie . Lorsqu'il parvient à la croisée des chemins , l'électricité générée par la foudre , guérissant sa vieillesse et d'autres maladies , pourrait même faire naître en lui un " double " régénéré , réservoir d'énergie capable de servir à la Transmutation des Êtres dans la
Matière . Celle-ci se réaliserait alors par son sacrifice accepté lorsque l'Oiseau de Feu ou Cygne blanc plonge , ainsi que le Soleil , dans les eaux sombres baignées de Lune du Cygne noir ...
Ensuite , mourant comme cette Lumière dans les Ténèbres , l'Androgyne hermétique prendrait enfin naissance , l'Enfant des Sages , la Reine des Cygnes ...
L'Âme , en effet , ne pouvant être pour son retour vers l'Invisible , qu'un simple " mirage produit par des réactions chimiques et organiques de l'organisme ", doit suivre une voie de perfection la conduisant à une fusion spirituelle et non simplement mécanique ou naturelle dans la Source éternelle et pure . ( 1 )
Mais " nul n'est jamais allé au ciel confortablement ... " ( 2 )
Par conséquent , nous avons préféré suivre ici l'autre voie , celle d'une existence plus longue que celle de notre " Chef d 'Orchestre " , celle qui s'inscrirait dans la difficulté d'un travail quotidien banal et routinier , tel que chacun d'entre nous peut le vivre jusqu'à son terme sans vraiment savoir ce qui le guette au bout d'une longue chute vers l'Inconnu , lorsque Cécile , figure de l'inaccessible perfection musicale finalement atteinte , demandera à son cher professeur :
" C'est par le Néant que tu es monté vers moi ? " ( 3 )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Préface / Dédicace - La Croisée des Chemins - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
1 -" Méditations sur les 22 Arcanes Majeurs du Tarot " , XIII- La Mort - ( Posth. 1984 ) , par Valentin Tomberg ( 1900 - 1973 ) , philosophe chrétien d'Estonie .
2 - Isaac le Syrien - " Discours Ascétiques " , I , 4 - VIIè Siécle .
3 - Auberive ( Cycle De L'Etoile III ) , 11 - Histoire d'un Chef d'Orchestre et 13 - La Porte Océane - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre .
- Ephésiens IV , 9 , Saint Paul .
* " Avalanche " , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album
" Songs Of Love and Hate " - copyright 1971 Leonard Cohen / Sony Music Entertainment Inc. - " Columbia " - All rights reserved ( I myself am the pedestal for this ugly hump at which you stare ) .
Le Professeur - Epilogue - 12 - Le Retour des Arzonnais ( 23 , 24 ) .
Arzon, église ND de l'Assomption. Vitrail des Arzonnais de 1884, représentant des marins d’Arzon offrant un ex-voto à Sainte-Anne d’Auray. Cette œuvre est due au maître-verrier Julien Fournier, en mémoire du vœu fait à Sainte-Anne par 42 marins d'Arzon embarqués à bord du "Foudroyant " en 1673, lors de la bataille de Schooneveldt ayant opposé la coalition franco-anglaise à la flotte hollandaise de l'Amiral Ruyter le 7 juin de cette même année.
Le Professeur
Epilogue
12 - Le Retour des Arzonnais
" Prends notre hommage avec nos voeux ,
Sainte Anne , on te le donne .
Les Arzonnais tombent joyeux
Aux pieds de leur patronne ! "
François Coppée - " La Prière des Arzonnais "
( 1885 )
23 - Cécile avait , sur la question de ses origines , qui la préoccupait beaucoup , fait de sérieuses recherches . La jeune femme , sur le conseil de sa mère , avait enquêté du côté de Rennes , fouillant dans les archives locales , recherchant des indices dans la presse sur la période de l'Occupation .
C'est ainsi qu'elle avait eu connaissance d'un spectacle donné à l'opéra de la
ville , en 1942 , pour les troupes étrangères , contant le périple de matelots bretons revenant de la bataille de Schoeneveldt , en Hollande , dont le titre était " Le Retour des Arzonnais " ( " Die Rückker der Seeleute von Arzon " en langue allemande ) , sur une orchestration de Bourgault-Ducoudray , dirigé par le chef d'orchestre Hans Schmidt , entouré lui-même d'une troupe de choristes menée par Suzy Solidor , dont la meilleure copine , une juive à l'identité secrète , faisait partie , une certaine Suzanne Salaün , alias Esther Salomon !
( 35 )
Lorsqu'eut lieu la débâcle de 1944 , le musicien-colonel rentra précipitamment chez lui , abandonnant sa maîtresse enceinte qui , au moment de la Libération , dut changer de ville afin d'éviter d'être " tondue " , comme un certain nombre de ses congénères poursuivies pour avoir eu , avec l'ennemi , de trop intimes relations .
D'ailleurs , la pauvre fille sut encore tirer partie de ses charmes , puisqu'elle parvint à séduire un breton , cette fois , membre de la résistance d'Arzon , un certain Le Gornigell , qui se mit en quatre pour la protéger . ( 36 )
Nous connaissons la suite , et comment le réseau du transfuge de la STASI avait dû , par nécessité de trouver un " bouc émissaire " pour protéger les activités d'agent double de sa progéniture en RDA , exfiltré son gendre vers celle qui avait toujours gardé le contact . Alors , la concierge du lycée de Lorient , obéissant aux ordres , ce qui lui procurait quand même un substantiel complément de salaire , avait envoyé sa propre fille , sans la mettre au courant de toute l'affaire , pour surveiller un peu le nouveau prof
d'allemand , récemment arrivé .
Mais ce qui n'était pas prévu , c'est que Cécile , alias Esther , elle aussi , tombât peu à peu amoureuse du locataire de " La Belle Etoile " , votre serviteur !
24 - Mademoiselle Cécile Le Gornigell , voulez-vous épouser Monsieur Dietrich Wagner , ici présent ?
Notre cadeau de noce , le 30 avril 1978 , fut aussi celui de notre anniversaire , car nous eûmes la grande
surprise , à l'occasion de notre mariage à la mairie d'Arzon , de constater que nous étions nés le même jour , mais trente-trois ans plus tôt .
Cécile était donc bien sûrement la première fille de Hans qui avait aussi été mon presque beau-père . Quant à
l'autre , sa demi-soeur Anna , mon ex-fiancée , j'appris par la suite qu'après avoir divorcé d'un agent soviétique , elle travaillait maintenant , depuis la chute du " Mur " , c'est-à-dire le 9 novembre 1989 , au parlement de Strasbourg .
FIN
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DAN AR WERN - Le Professeur - Epilogue - 12 - Le Retour des Arzonnais ( 23 , 24 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
35 - " Le Retour des Arzonnais " ( Die Rückker der Seeleute von Arzon ) , spectacle donné à l'opéra de Rennes sous l'Occupation - Bataille de Schoneveldt ( 7 juin 1673 )
- Louis-Albert ( Loeiz-Alberzh ) Bourgault-Ducoudray ( Naoned / Nantes , 1840 - 1910 ) , chef d'orchestre et compositeur breton .
- Suzy Solidor ( 1900 - 1983 ) , chanteuse populaire bretonne de Saint-Malo .
36 - Voir chapitre 2 : " Esther " .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 11 - Ilsestein ( 21 , 22 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
11 - Ilsestein
" Monte à la Pierre et tu verras la Rose ! "
Dan Ar Wern - " La Nuit de Cézembre " *
21 - Pourquoi lui en ce lieu ? , me questionna-t-elle , surprise .
- Tu ignores donc l'histoire véritable de
" notre " cher papa , protégé du
Führer , ancien chef SS du district de Blankenburg ? , lui répondis-je !
Anna changea de couleur à ces mots , tandis qu'au-dessus du Brocken s'amoncelaient d'énormes nuages . La rumeur d'un premier coup de tonnerre , suivie d'un éclair bleuâtre , déchira bientôt le ciel . De grosses gouttes s'abattirent contre la paroi , précédant une violente averse . Un effroyable orage , concentrant toute la noirceur du
monde , agitait la nature en furie !
Une fraction de seconde , la jeune femme dut se demander si celui qui l'avait accompagnée n'avait pas raison d'échapper aux soldats dépêchés à son aide , et si ce n'était pas plutôt son
père , le vrai traître !
Bouleversée , elle se mit à fuir , elle aussi ! Marchant au fil des flaques d'eau d'un pas de plus en plus rapide , elle essayait d'échapper au terrible fracas de la foudre comme au bruit d'une pluie torrentielle battant contre les parois de la montagne . Elle se crut peut-être victime de l'orage lorsqu'elle perçut une lumière blanche , aveuglante , au sommet d'un mont lointain , l'appel de son mari , derrière elle , n'étant pas la sourde menace qu'elle s'imaginait d'une ombre silencieuse et funeste lancée à sa poursuite : en vain , m'efforçais-je de la retenir quand , déjà , en grande hâte , une force incroyable avait dû réussir à l'entraîner dans un flamboiement d'images multicolores , de symphonies spirituelles ! Puis , ce ne fut plus qu'une petite tache écarlate s'effaçant à l'horizon des sphères bleutées de mon rêve tourbillonnant ...
- Pourquoi aurait-elle peur ? , m'interrogeais- je malgré tout , revoyant défiler , quelques scènes rassurantes de notre vie au milieu de sa prodigieuse redescente vers la vallée ! Mais plus se réduisait la distance vers le but inconnu de son voyage , paraissant désagréger à l'infini les innombrables particules de son être éclatant , plus l'astre brillait dans l'espace de mon amour indicible et réconfortant pour ma compagne !
22 - " De vieilles légendes nous ont toujours parlé d'une pierre étrange ayant le pouvoir de nous libérer " ! , me déclara le chef du commando , mon beau-père , avec un sourire - sept soldats vêtus de noir , encapuchonnés , fusils mitrailleurs en main - faisant ainsi mention de l' "Ilse Stein " où , à la fin d'une longue marche , je devais finir par m'embarquer à bord d'un hélicoptère ! ( 34 )
Gravé sur une plaque de fonte , se trouvait bien là le dessin de trois constellations s'initialisant , pour deux d'entre elles , Grande Ourse et Gémeaux , par un astre crucifère écarlate . Le Dragon , quant à lui , paraissait un peu lugubre avec sa traînée noire mais juste au-dessus , lui faisant face , brûlait une grande croix blanche entourée de douze étoiles ...
Mon cerveau était en feu , bien que mourant de sommeil et perdu au milieu de tous ces mystères d'un monde où les mots , les chiffres se mêlaient comme nombre de petits cailloux blancs semés sur le chemin d'une unique vérité !
Qui donc était celui qui , en fait , m'avait sauvé ? En savait-il plus qu'il ne m'avait jamais laissé paraître ?
Le Harz , la ville d'Arzon , dans cette Bretagne lointaine que je ne connaissais pas encore , n'y avait-il pas quelque significative ressemblance en ces noms ? , me demandais-je .
Tant de questions restées , pour
l'instant , sans réponses !
Comment faire alors pour accomplir ma mission ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 11 - Ilsestein ( 21 , 22 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
34 - Ilsestein ( Ilsenstein ou Pierre
d 'Ilse ) , formation rocheuse de granit située en face du Brocken , près de la ville d'Ilsenburg , dans les montagnes du
Harz .
* " La Nuit de Cézembre " , II - 1 , VII - Le Roi Perdu - Note 52 - Copyright 2019 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 10 - La Louve ( 18 , 19 , 20 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
10 - La Louve
" Comment fuirais-je le pays
Qui enferme tout l'univers ,
Là où s'en va Tristan ,
Veux-tu le suivre , Isolde ? "
Richard Wagner - " Tristan et Isolde "
( Tristan und Isolde , 1857 )
18 - Madone d'un presbytère abandonné , elle s'était couverte du vieil imperméable paternel , que ses cheveux fins paraient de leur blondeur
lumineuse .
Elle ajusta son petit chignon de fortune avec soin .
- J'ai si peur de te perdre ... , la suppliais-je encore , pleurant presque , mais cherchant mon revolver dans ma poche .
- Voyons , tu dois te tromper , me répondit la jeune femme , la rose fragile , ce n'est plus moi , désormais ,
mon cher ! Plutôt cette Lola , avec ses airs de sportive , n'est-ce pas , que tu as rencontrée , paraît-il , dans un café d'Halbertstadt ?
Alors , lui pressant la main pour essayer de l'assagir , je m'efforçais de calmer sa colère en même temps qu'elle parlait .
- Moi , reprit-elle , je ne suis rien d'autre qu'une pauvre fille de la campagne , n'est-ce pas ? Je ne suis pas très intéressante , et puis j'ai mal fréquenté tous ces livres que tu m'avais pourtant suggérés de lire : Dante , Ruysbroeck , Joachim de Fiore ... ( 32 )
A moitié rassuré , je me mis à l'étreindre avec passion .
Mais , songeais-je inconsciemment : tu ne sauras jamais , ma chérie , d'où peut naître le germe de mon désir , ni où se dévoilera le masque de ma mort !
19 - Cette pensée fut à l'origine d'un vrai cataclysme : les images du passé , d'une manière impitoyable , tel un horrible vomissement des gouffres de
l'Enfer , commencèrent à jaillir à la surface de mon esprit confus .
Je me revis dans la cage d'escalier de l'association .
Maintenant , tout me revenait en pleine figure , le premier clin d'oeil de Lola , cette tentatrice , image inversée de ma femme , et les sortilèges d'hier empourprant mon visage , le secouant encore de terribles convulsions !
- Pourquoi ne m'as-tu jamais rien dit ? Pourquoi ? , me répéta-t-elle avec une sorte de rage contenue , tandis que le sang me montait à la tête , et que des bouffées de chaleur enflammaient tout mon être d'un impérieux désir de me tuer !
Paralysé tout à coup par l'angoisse après ces mots terribles , péniblement sortis de sa bouche , qu'elle venait de prononcer , je sentis que mon coeur battait à coups redoublés dans ma poitrine , à cause aussi , peut-être , de l'étreinte épouvantable que je lui faisais subir .
Et comment l'admettre ,
d'ailleurs ? Ce serait à cause de moi , après tout , me dis-je dans un accès de rage, si elle ne pouvait plus ,
désormais , jouir d'une vie normale . Alors , pour se venger , n'aurait-elle pas voulu , avec un ami de son père , ex-Waffen SS , me faire peur , m'avait-on raconté un jour , supposant que je n'étais venu ici , selon certains , que pour m'emparer de leur mystérieux héritage occulte , mais surtout pour compromettre son honneur ?
L'enquête interne d'un
" camarade " , très discrète , avait conclu à un " regrettable incident " ...
- Anna ... Anna ... , larmoyais-je .
Je sentis le bras de ma victime peser sur le mien comme un boulet , comme une croix qu'on doit traîner jusqu'à un sommet d'épouvante !
Peut-être en ce jour de notre première rencontre l'avais-je mal comprise , tombé sous son charme à mon insu , victime d'un coup de foudre , moi , le mauvais ange tombé sur cette obscure planète ?
- Tu n'es qu'un menteur ! , me lança-t-elle dans un sursaut de désespoir .
Je n'osais lui répondre , accablé par le sinistre spectacle du crépuscule .
Ma seule volonté , dans le meilleur des cas , triompherait une fois de plus de l'hypocrisie générale , c'était tout , les vers de Wagner , mon prestigieux homonyme , embellis par la palette orchestrale du Maître de Wahnfried , me paraissant inutiles , vides , comme au-dehors , la pluie triste et monotone , son refrain se mêlant au bruit de nos pas sur le gravier .
20 - Nous longeâmes l'enclos des bêtes sauvages .
La louve , entourée de ses petits , poussa un grognement farouche en nous
voyant . Mais moi , je sentis que cet animal étrange possédait également la faculté de lire nos âmes .
Le versant , balayé par de terribles rafales , s'étendait à perte de
vue .
On ne distinguait pas grand chose , à suivre la trace imprécise d'une sente , au milieu des futaies de ce massif
hercynien . Plus on s'élevait , plus c'était un paysage de bout du monde , avec ses amas de roches chaotiques , visions de cauchemar , éboulis coiffés de brumes , précipices donnant le vertige !
Il ne restait plus que l'herbe feutrée , que le printemps parsème , tantôt de pensées , tantôt de touffes de myrtilles .
Nos deux corps , glacés sous l'averse persistante et les hurlements du vent fou , marchèrent longtemps côte à côte .
Anna , se sentant de plus en plus menacée , sans doute , avait du mal à contenir ses sanglots . Mais plus bas , comme d'un phare au milieu d'un océan de détresses , jaillirent brusquement quelques lueurs sur le petit lac tandis que des éclairs fulgurants se mettaient à déchirer les lambeaux cramoisis du ciel !
- Ils m'ont suivi ! , me mis-je à hurler . C'est à cause de la fille , elle a dû me balancer ! , lançais-je à ma femme qui , soudain , baissa les yeux .
Surgie de nulle-part dans le plus grand silence , une bande de loups se rapprocha de nous tandis que nous parvenions au pied d'une gigantesque croix de pierre dominant la plaine , et que le viseur d'une arme fut pointé sur ma tempe de fugitif aux abois .
- C'est fini , maintenant , mon vieux , rends-toi !
Ayant mené la traque en compagnie du vieux Schmidt , plusieurs " Vopos " m'avaient mis en joue . ( 33 )
Son héritière , projetée au sol , manqua d'être entraînée à toute vitesse vers le fond de l'abîme !
La pluie , l'orage redoublèrent .
Quant à moi , je n'eus même pas le temps de prendre cette autre voie que j'avais choisie pourtant d'une chute terrible dans le vide ! Eva , la louve , avait déjà foncé sur moi , m'empêchant de m'y précipiter !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 10 - La Louve ( 18 , 19 , 20 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
32 - Jan Van Ruysbroeck ( 1294 -
1381 ) , mystique flamand .
Dante Alighieri ( 1265 - 1321 ) , poète , homme politique , écrivain italien .
Joachim de Fiore ( 1132 - 1202 ) , théologien , moine cistercien .
33 - VOPOS = agents de la " Volkspolizei " ( police populaire de l 'Allemagne de
l'Est )
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 9 - L'Ange ( 16 , 17 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
9 - L'Ange
" L'Ange s'était assis sur une pierre au bord du fleuve .
Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " La Mort en Perse " *
( Tod in Persien , 1935 - 1936 )
16 - Qui est là ? , cria-t-elle soudain, remplie d'épouvante , les doigts crispés sur les touches de son instrument .
Ma réponse vint avec lenteur , imperceptible goutte de pluie ridant la surface des eaux sombres de l'étang , timides frissons d'un coeur de chevalier que la grâce inaccessible de l'amour a fini par blesser ...
- Anna ...
- Toi ici ? , me répondit-elle dans un souffle .
Mais les traits de son visage avaient déjà perdu leur profonde expression de paix , de recueillement . Dehors , le vent s'était mis à souffler aussi ,
commençant d'asséner ses bourrasques impétueuses dans le feuillage tourmenté des hêtres , jouant sa rhapsodie végétale au coeur des bois de haute futaie , ébouriffant la chevelure des peupliers et des trembles ...
- Toi ici ? , me redit-elle incrédule . Pourquoi es-tu venu ?
Machinalement , je portais mon regard sur un tas de livres jetés en vrac sur le couvercle du " Bösendorfer " , dans un coin de la pièce : à côté de " Bénédiction de Dieu dans la Solitude " , par Franz Liszt , d'après un texte de Lamartine , se trouvaient différents articles sur l'Allemagne au temps du Nazisme ...
( 26 )
Je sentais qu'elle avait du mal à cacher la crainte sourde empourprant ses joues pâles .
- Mon père est à la chasse avec Lamento , Heidi a dû sortir pour les courses , me lança-t-elle en guise de justification , remuant sans doute mille pensées confuses pour tenter de donner le change .
Mais pourquoi donc es-tu là ?
- Ils ne vont pas tarder à
venir , c'est sûr ! , fis-je pour essayer de me défendre ou de lui expliquer ...
Je posais doucement des baisers sur ses cheveux ...
- Ma chérie , Anna , lui susurrais-je dans le creux de l'oreille , comment te parler de ma désespérance ? J'ai tellement besoin de toi !
Tu te souviens de " La Roche Flamboyante " et de notre promenade au Brocken ?
( 27 )
Je m'était mis à pleurer comme une madeleine pendant que ma compagne me prenait la main , la serrant contre son coeur .
- Je t'avais expliqué , pourtant , me répondit-elle avec ce geste de tendresse , nous devions cesser de nous voir , laisser le silence nous envahir peu à peu : celui du sacrifice , de la purification , celui du vent des âmes qui souffle au-delà des neiges éternelles , celui de ta
musique ...
- Mais pourrais-je vivre sans t'aimer , sanglotais-je , qu'y aurait-il d'autre pour moi dans le monde ?
- Qu'est-ce que ça signifie ? , soupirait-elle , écrasée par la peine , explique-toi ! Où cela va-t-il nous mener ?
- Je sais que je dois vivre pour mieux me battre contre ceux qui veulent salir de leurs crimes notre amour .
- C'est ça , hein ? Maintenant , tu vas me dire que tu regrettes ton inconduite ? , ironisait la malheureuse dont l'existence avait été bouleversée par la réputation d'adultère chez cet homme volage au charme enchanteur qu'elle se figurait de moi .
Elle s'était levée , pauvre créature accablée de tant d'injustice !
" La création , psalmodiais-je dans ma tête pour essayer , tant bien que mal , de me justifier , recherche impuissante passant trop souvent par une douleur atroce ... plutôt que l'oeuvre accomplie , certitude stérile , devenue vaine ? "
Alors , je pris place au clavier . L'application de mes mains , toute cette brillante technique journalière , fruit d'un long sacrifice , alliée à une sensibilité d'écorché vif , allaient tenter de lui dessiner les méandres ténébreuses d'un être meurtri cherchant à captiver , malgré tout , son auditrice en magnifiant la réponse que je m'efforcerais de lui donner ! D'abord , celle des ténèbres de ma conscience : un extrait de l' "andante " de " La Jeune Fille et la Mort " , par Franz Schubert , notes magiques se mêlant aux effluves de l'encens , rendant la plainte venteuse , au-dehors , plus menaçante , lorsque , dévorée par les flammes , elle achève de mourir dans les craquements lointains d'une
bûche . Transfigurée , la détresse de l'artiste se nourrit ensuite avec ferveur du magnifique " Poème " de Chausson ou de l'élégie de Fauré , " Après un Rêve " , enfin , de la céleste " Méditation de
Thaïs " ... ( 28 )
Mes yeux , fatigués de tant de travail , usés prématurément par l'interrogatoire musclé d'hier soir , se mirent à briller plus encore , mouillés d'amertume aux reflets du regard de l'amour . Malgré mon chagrin profond , je m'efforçais d'imaginer que nous n'étions plus que " tous les deux " sur Terre dans cette maison désolée du Harz , réunis par la Providence , mais que nous ne pourrions jamais réellement devenir " une seule âme " afin de communier à l'indicible patrie de notre idéal ... ( 29 )
17 - Partons donc découvrir " Ce qu'on Entend sur la Montagne " , lui proposais-je alors , content d'avoir enfin pu jouer Liszt avant de m'enfuir , ayant réussi à la persuader , par mes révélations , qu'une ultime balade était nécessaire pour semer nos poursuivants . ( 30 )
Mais avant de sortir , le visage marqué d'un doute concernant ceux qui m'avaient trahi , je pris en main la photo de son père , ancien officier de la Wehrmacht , considérant aussi la pile de gazettes locales posées sur l'instrument .
Barrée de titres pompeux , la
" Une " illustrée de mon sourire hypocrite en couleur annonçait l'un de mes concerts dans la région :
" Le grand soliste X... jouera au piano dans " Dixit Dominus " au Festival Haendel d'Ilsenburg " . ( 31 )
Je crus qu'il s'agissait d'une collection me rendant hommage . Mais , agrafé aux compte-rendus officiels , pleins d'élogieuse déférence , figurait un récit sordide concernant l'assassinat d'une prostituée dans la capitale germanique , ou le viol d'une adolescente à Moscou .
De sinistres impressions ne tardèrent pas à entamer le peu d'équilibre qui me restait .
Puis , je revis la mine angoissée de mon amie Lola , secrétaire de notre association , qui avait si peur , me confiait-
elle , qu'on la prenne pour ma maîtresse !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 9 - L'Ange ( 16 , 17 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
26 - Bösendorfer : Célèbre marque de pianos viennoise , fondée en 1827 .
"Gottessagen in der Eisamkeit " ( Bénédiction de Dieu dans la Solitude ) , par Franz Liszt ( 1811 - 1886 ) , d'après un poème de Lamartine , juillet 1829 , extrait de "Harmonies Poétiques et Religieuses " , 1830 , livre I , 5 .
27 - " Am Zundelsfelsen " ( Le Rocher Flamboyant ) , petite inscription sur la croix d'un sentier de montagne à Schönau-in-der-Pfalz , bourgade frontalière proche du château de Fleckenstein , dans le Parc Naturel du
Palatinat .
28 - " La Jeune Fille et la Mort " ( Der Tod und das Mädchen ) , lied ( 1817 , d 'après un poème de Matthias Claudius ) et 14e Quatuor à cordes
( 1824 ) de Franz Schubert
( 1797 - 1828 ) .
- " Poème " , op. 25 ( 1896 ) d'Ernest Chausson ( 1855 - 1899 ) .
- " Après un Rêve " - Levati sol que la luna è levata - op. 7 n°1 , de Gabriel Fauré
( 1845 - 1924 ) , publié en 1878 .
- " Méditation de Thaïs " , de Jules Massenet ( 1842 - 1912 ) , dans le deuxième acte de son opéra " Thaïs " créé à Paris en 1894 .
29 - Génèse , 2 , 24 .
30 - " Ce Qu'on Entend Sur la Montagne " ( Bergsinfonie , 1848 / 1849 ) , poème symphonique de Franz Liszt ( 1811 - 1886 , Bayreuth ) .
31 - Wehrmacht = nom officiel des armées du IIIe Reich .
" Dixit Dominus " ( 1707 ) , oeuvre de Händel ( 1685 - 1759 ) d'après le psaume 109 ou 110 .
* " Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé ) d'Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) .
Carte des bassins hydrographiques de la Saale et de ses principaux affluents . La bifurcation de l’embouchure du Großer Graben est également mise en évidence .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 8 - Le Prisonnier ( 14 , 15 ) .
Le Professeur
Seconde Partie : La Chute
8 - Le Prisonnier
" Le Château ne vous plaît pas ? "
Franz Kafka - " Le Château "
( Das Schloss , 1935 )
14 - La veille , un homme en uniforme était , après le concert , passé me prendre à mon hôtel particulier , la tête couverte d'une cagoule et revêtu d'une combinaison de drap bleu foncé , chaussé de bottines militaires .
La nuit tombait déjà comme un voile d'encre au bout de ce jour d'angoisse et de fatigue éprouvante lorsque ma voiture , ayant gravi avec peine les derniers contreforts d'un chemin tortueux du quartier désert des Ambassades , parvint , pour finir , à l'entrée du château de Wenigerode , quartier général de la STASI , par un pont de pierre au-dessus de la douve . Face à
moi , une bâtisse austère , tel un navire fantôme échoué sur le rivage des
siècles , vieux manoir gothique dominant la ville endormie de ses tours majestueuses , lourde forteresse médiévale aux murs épais , vaste citadelle flanquée de ses bastions d'angle , qu'une antique chênaie , surgie des brumes , plongeait , par ses ramures , dans un miroitement d'ondes crépusculaires ! ( 23 )
Laissant apparaître les contours imprécis d'une autre capuche noire , un petit clapet de bois s'ouvrit soudain dans la porte principale quand le conducteur y frappa :
- Que cherchez-vous ? , demanda une parole d'ombre .
- Avez-Vous les Clefs ? , lui répondit l'homme d'un air triste , accablé .
La voix grave , comme surgie d'outre-tombe , me réveilla !
- Il faut conduire notre hôte à la Tour ! Il fait nuit , c 'est l 'heure du Conseil !
Peut-être qu'un doux chant
nocturne , guidant mon âme au pays de la jeunesse , me ferait retrouver quelque part sa flamme perdue , me mis-je à réfléchir , obéissant docilement en silence au mystérieux garde masqué qui me guidait ? Celui-ci , une fois franchie la lourde porte bardée de fers et de clous , m'entraîna dans un long corridor dont les murailles humides , poissant d'humidité , s'éclairaient de dizaines de torches tenues comme autant de glaives par d'imposants chevaliers teutoniques stylisés dont chaque heaume était surmonté d'une tête de mort !
Puis , montant à pas lents les marches , nous parvînmes à une petite cellule de moine qu'un autre rescapé du champ de bataille invisible , recueilli , avant lui , dans la solitude extrême d'un tel monastère , avait pu connaître .
- Allons , monsieur le Cavalier de la Dernière Heure , auriez-vous peur ? , me lança mon cerbère à la cantonade .
" Tout n 'arrive que par la permission de Dieu " , pensais-je d'un air ironique , en guise de réponse , mais sans bien comprendre les vraies raisons de ce qui m'était , aujourd'hui , tombé sur la tête , et pourquoi on m'avait si brusquement arrêté . Peut-être ,
seulement , pour me donner plus de coeur à vivre cette nuit d'effroi dans une chambre nue , ornée simplement d'un bahut de chêne , prisonnier d'un lit de fer et d'une paillasse , avec , sur les parois , d'antiques tentures médiévales contant , pour mieux me faire honte , la célèbre Quête du Graal ? ( 24 )
Pour seule ouverture , une étroite lucarne , donnant sur la cour intérieure , permettait au nouvel occupant que j'étais d'entrevoir l'enceinte crénelée de la courtine opposée surplombant , sans doute , l'étendue morne de la nature assoupie .
Elle me fit redécouvrir aussi , ce soir , le souvenir d'une valse mélancolique , rayon de lumière illuminant le visage d'une jeune femme à la longue chevelure posant une main délicate sur son violoncelle ...
Certes , l'image d'Anna , ma chère fiancée , m'était apparue soudain comme en songe ! A moins qu'il ne se soit agi plutôt d'un hologramme , estimais-je après coup , croyant reconnaître , au fond de ce beau regard limpide , un reflet de ma propre souffrance et de mon désespoir , et toute la détresse qui était la mienne face à celle qui , me dit-on , plus tard , n'était qu'une habile manipulatrice , cheffe d'une organisation secrète ennemie du peuple !
15 - J'eus bien entendu l'air , autant pour maintenir ma réputation grandissante auprès des dignitaires du régime que pour préserver ma naissante notoriété internationale , de ne pas être au courant de ce qui se passait à Halbertstadt . Ils avaient été , bien sûr , les victimes d'un complot international , sinon d'un cruel malentendu , et mon amie s'était sans doute laissée berner par des espions " protestants " venus de l'Ouest maudit qui , à leur habitude , avaient abusé de notre bonté native .
( 25 )
Tout allait maintenant rentrer dans l'ordre ! On ne toucherait pas à ma famille si j'obéissais , me déclara-t-on d'un air apaisant .
" Demain , vous reprendrez la route de Dresde où , parait-il , elle doit sûrement vous attendre ! "
Mais moi , m'imaginant avoir le temps de la prévenir , je savais bien qu'elle se trouverait dans la demeure familiale du Brocken !
Alors , tout ceci , me dis-je en moi-même , n'était-ce qu'un piège ?
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DAN AR WERN - Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 8 - Le Prisonnier ( 14 , 15 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
23 - Ministère de la Sécurité d'État ( Ministerium für Staatssicherheit , MfS ) , dit STASI ( abréviation de Staatssicherheit ) , service de police politique , de renseignements , d'espionnage et de contre-espionnage de l'ex-République Démocratique Allemande ( RDA ) .
24 - " Mémoires d'Outre-Tombe " , III , 4 - Mon Donjon ( 1817 ) , par François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .
25 - Allusion au mouvement pacifiste
" De L'Epée à la Charrue " ( Schwerter zu Pflugscharen ) d'Halbertstadt . .
Brisons nos Glaives pour en faire des Socs de Charrue , 1959 , Evgeniy Vuchetich ( URSS ) - Statue devant l'ONU ( New-York ) .
Le Professeur - Seconde Partie - La Chute - 7 - Anna Schmidt ( 12 , 13 ) .
Le Professeur

Seconde Partie : La Chute
7 - Anna Schmidt
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? . "
Isabelle Rivière - " Images d'Alain-Fournier "
12 - 13 août 1968 - Ce soir-là , tombant de fatigue sur le duvet moelleux de mon lit , je me rappelais brusquement cette visite impromptue faite chez elle , jadis , à l'occasion d'un jour de relâche , pendant la fête musicale d'Ilsenburg , au temps béni de notre bel âge , 7è anniversaire de la construction du " Mur " .
Notre tournée d'aôut 1968 nous avait en effet conduit jusqu'à ce massif du Harz où jadis , lors de la " Nuit de Walpurgis " , on fêtait le " Sabbat des Sorcières " , non loin du château Hardenberg , en Thuringe , patrie du jeune chevalier d'Ofterdingen ...
" Le Harz , avec ses hauteurs
sombres ... " ( 16 )
Je venais de Dresde , où serpentait la vallée de l'Elster , chère à l'un de mes peintres favoris , Caspar David Friedrich , me remémorant ce jour de Noël où , quelques années plus tôt , l'adolescent que j'étais à cette époque flanait à la recherche d'un signe au hasard des rues d'Halbertstadt , pensant peut-être à cette légende du diable ayant lancé sa pierre en vain contre la cathédrale dans l'espoir de la détruire . ( 17 )
Elster blanche , Elster noire ... Ne lui ressemblait-elle pas ? ( 18 )
L'avant-veille , j'avais passé une après-midi pluvieuse auprès d'Anna sur un versant du Brocken , ne m'imaginant
pas , non plus , découvrir , au terme de cette course harassante , la couleur de notre amour , comparable , peut-être , à ce crucifix vermeil surgissant au sommet comme un spectre de l'incendie du Soleil triomphant ! ( 19 )
Quel défi , en vérité !
Le lendemain , dès l'aube , m'élançant sur la route au volant de ma vieille " Wartburg EMW 340 " , je me dirigeais vers le Koenigsberg , montagne dominant la ville de Wernigerode . ( 20 )
Les premiers brouillards charroyaient leurs lambeaux de grisaille cotonneuse à l'horizon des hautes
vallées , blancs linceuls s'accrochant aux cimes de sapinières fleuries de quelques boutons d'or ...
La saison me parut magnifique dans son cortège de feuilles mordorées que le soleil matinal , enfantant peu à peu septembre , enveloppait d'une faible lumière , tourbillons de cendres , poussières en rafales virevoltant au vent , vestiges d'une jeunesse trop vite enfuie aux yeux nostalgiques d'un conducteur qui jamais , pensais-je , n'arriverait , malgré la vitesse de sa voiture , à la rattraper ...
Mais soudain ...
Lorsqu' on a quitté la petite route fédérale de campagne , on s'enfonce progressivement , dans le silence des grands arbres noirs , pour découvrir sur une verte prairie au-dessus des nuages , dans les vagues reflets d'une pièce d'eau lumineuse , immobile , cette longue bâtisse moirée de brume aux fenêtres
mi-closes , qui m'était si familière ...
Quel visage d'ombre , sous cette tonnelle ancienne de nos souvenirs d'antan , s'approchait alors de moi pour m'accueillir au souffle léger de la verdure ?
" Où est la Bien-Aimée ,
Où est la Demoiselle ? ( 21 )
13 - La vieille demeure , que la vigne vierge dévorait par endroits de ses couleurs préautomnales de lune rousse , paraissait dormir d'un sommeil paisible .
Surmontant ma frayeur , je me hasardais le long de l'allée de platanes séculaires jusqu'à la tourelle , flanquant la façade principale de son imposante majesté , la dominant même d'une toiture à six pans d'ardoise .
Deux ou trois degrés de meulière , usés par les ans , m'amenèrent jusqu'au seuil , dont je soulevais sans peine le loquet de fer , mangé par la rouille .
Le seul obstacle , songeais-je , à ma hâte grandissante , était celui de ma propre inquiétude , sinon de mon anxiété .
Saisi par le trac, je pénétrais toutefois dans la maison , qui me sembla déserte .
Mais au rez-de-chaussée , je remarquais dans la grand pièce vide , un beau feu de bois crépitant sous le manteau de l'antique cheminée Renaissance , parée de nombreuses croix cléchées , pommetées d'or et parsemées de roses .
" La salle à manger , me dis-je .
Ensuite , les fines arabesques d'une céleste mélodie me parvinrent , depuis les étages supérieurs du pavillon , desservis par un escalier de chêne
vermoulu , déroulant sa spirale magnifique à l'entrée du logis .
Tandis que j'en grimpais avec appréhension les marches , l'angélique voix d'Anna , chaude et prenante , s'imposa à moi peu à peu , pénétrant mon âme , la comblant d'allégresse .
D'une oreille et d'un coeur attentifs , je ne pus que me réjouir de l'entendre interpréter la fameuse chanson de
Mahler :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! "
( 22 )
Et guidé par cette suave mélopée comme par la sonorité du violoncelle , je redécouvris d'un coup d'oeil ce vieux salon baroque au style fané , dont les parois pouvaient s'enorgueillir encore de boiseries vert d'eau , ainsi que de camaïeux bleuâtres tout défraîchis , représentant de vagues pastorales chinoises . Puis , poussant délicatement l'huis entr'ouvert de sa chambrette , sur lequel figuraient quelques entrelacs fleuris , j'aperçus ma fiancée , assise au centre , qui me tournait le dos ...
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Notes :
16 - Ilsenburg , petite ville au nord du Harz ( Oberharz ) , mentionnée dans le livre de Pierre Benoit , " La Sainte Vehme " ( 1958 ) .
Novalis ( 1772 - 1801 ) : " Heinrich Von Ofterdingen " , I . ( 1802 , posth. )
" Nuit de Walpurgis " ou " Sabbat des Sorcières " , fête célébrée dans la nuit du 30 avril au 1er mai , notamment dans le Harz , passage de la saison sombre à la saison claire chez les Celtes
( Bealtaine ) - Mort d'Adolf d'Hitler ( 30 avril 1945 ) .
17 - Halbertstadt , ville du Harz : anecdote rapportée par Otto Rahn ( 1904 - 1939 ) dans son livre : " La Cour de Lucifer " ( Luzifers Hofgesind , 1937 ) .
18 - Vallée de l'Elster , proche de
Dresde , où Caspar David Friedrich
( 1774 - 1840 ) , célèbre peintre
romantique , avait coutume de se promener pour y chercher l'inspiration .
19 - Spectre de Brocken : Phénomène optique particulier sur le Brocken ( Blocksberg ) , point culminant du Harz
( 1441 m ) où se réunissent les sorcières pendant la " Nuit de Walpurgis " .
20 - Le " Koenigsberg " ( 1033,5 m d'altitude ) , montagne latérale du " Brocken " dominant Wernigerode , dans le Harz
( Saxe-Anhalt ) .
21 - " Images d'Alain-Fournier "
( 1938 ) , par Isabelle Rivière ( 1889 - 1971 ) , soeur de l'écrivain .
22 - Voir note 9 , chapitre II : " Cécile " .
" Ô petite rose rouge !
L'homme est dans la plus grande
misère ! "
Gustav Mahler - Urlicht ( Lumière Originelle , 1892 ) , 4è Mouvement de la 2è Symphonie , extrait du " Cor Enchanté de l'Enfant " ( Des Knaben
Wunderhorn , lieder ) .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 6 - Deux Jeunes Colombes ( 10 , 11 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
6 - Deux Jeunes Colombes
" ... Et pour offrir en sacrifice , suivant ce qui est dit dans la Loi du Seigneur ,
un couple de tourterelles ou deux jeunes colombes . "
Luc , 2 , 24 .
10 - Dans l'après-midi , nous nous promenâmes le long de la plage , et , malgré la pesanteur du premier silence , comme si nous nous connaissions depuis
longtemps , la jeune fille , tenant sa canne blanche , s'efforçait de me cacher son trouble .
Elle s'exprimait d'une voix blanche , faible , avec une certaine lenteur , de la timidité .
Son attitude craintive , sa démarche gracieuse , m'évoquèrent celles d'une biche apeurée .
- Ma mère m'a dit que , dans le Harz , poursuivit-elle , gênée , certains paysages mystiques de cloître en ruine ou de cimetière abandonné font penser aux nôtres .
Peut-être avait-elle tenté , pensais-je , d'atténuer sa maladresse .
Mais j'aimais tellement la musique de ses paroles , que je n'imaginais même plus maintenant faire s'interrompre l'élégante partition . Cet interprète que , d'après elle , j'avais été jadis put se rendre alors compte avec dépit , qu'absorbé par son travail ou par quelque intuition créatrice fugitive , il avait dû laisser de côté , pour le meilleur ou pour le pire , une belle âme comme la sienne , sans jamais la revoir ...
11 - Je restais pourtant sur la défensive .
Même si cette pauvre fille réussissait à me libérer de certains remords inhibiteurs , quel paradoxe de la Destinée ! , me dis-je .
Sans mentir , je me trouvais bien , près d'elles , ne me sentant pourtant plus l'âge , malgré ma verdeur , d'amours juvéniles . Mais n'étaient-elles pas toutes les deux parvenues en quelques mots , par leur charme , leur délicatesse , à comprendre ma grande solitude , à réchauffer mon coeur d'artiste usé si prématurément ?
Quant à sa mère , elle lui ressemblait , à l'évidence . Mais tellement différente . Si parfaite , plus âgée , plus grande , sportive , extravertie ...
On aurait dit un couple de tourterelles , deux jeunes colombes qui allaient prendre leur envol , après avoir frôlé de leurs ailes graciles , juste un moment , ce lugubre royaume des ombres , le mien ...
Cécile , aujourd'hui , semblait n'être plus qu'une humble fleur naissante se balançant , fragile , au rythme lointain de la symphonie des vagues
océanes . Pendant qu'elle se retournait doucement vers moi , faisant mine de suivre le regard troublé de sa protégée , mouette rieuse lancée derrière son épaule à travers l'infini du grand large où quelques lueurs blafardes tentaient désespérément de dissuader les premières nappes de brume , un message
subliminaire , sous la forme d'un sourire à moi secrètement adressé , naissait timidement sur ses lèvres :
" Ne suis-je pas la même que , sous d'autres formes ,
tu avais toujours désirée ? Chacune de tes épreuves masquant mon image d 'un voile d'ombre , un jour , ne me reverras-tu pas telle que je suis ? ... " ( 15 )
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DAN AR WERN - Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 6 - Deux Jeunes Colombes ( 10 , 11 ) - Tous droits réservés - " Le Professeur " , copyright 2023 .
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Notes :
15 - " Aurelia " ou le Rêve et la Vie
( 1855 ) de Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 5 - Douar Nevez ( 8 , 9 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
5 - Douar Nevez *
" Qui veut savoir ce qui est beau ,
Et qui peut l'enseigner ? "
Caspar David Friedrich
8 - Premièrement , elle me parut très belle , coiffée à la garçonne , avec son minois d'angelot tombé sur Terre et ses fines lèvres d'où émanaient les plus purs accents d'outre-monde .
Ma " jazzwoman " en uniforme , accompagnatrice et garde-malade occasionnelle , autre de ses petits boulots d'appoint , débarquait pour le week-end sur la côte bretonne avec une invitée-surprise plus jeune qu'elle , une adolescente portant des lunettes rondes noircies , coiffée d'une capuche et tenant une canne , qu'elle fit entrer au beau milieu de ma salle-à-manger de Rhuys , où , maintenant , brûlait une bûche que j'avais placée depuis le matin dans l'âtre surmonté d'une belle glace un peu piquetée .
- Salut , claironna-t-elle , je te présente mon bébé , Mona !
( Et , plus doucement ) : disons qu 'elle est en séjour au centre " Douar
Nevez " . *
Je me souvins alors de l'image ovale dont elle m'avait parlé , qui lui ressemblait tant sur le mur de ma chambre du port , dessin de Perugini dont , la veille au soir , fixant le cadre , j'avais eu du mal à distinguer l'existence réelle de la sienne tant vivait en moi ce sentiment d'y apercevoir un fantôme de son propre visage , pâle reflet d'un rêve m'effleurant
d'abord , puis , sans cesse , me caressant avant de plonger dans la clarté fascinante d'une source aux yeux d'eau bien plus profonde , inépuisable vestige me rappelant , par sa ressemblance , la ridicule caricature dont , naguère , nous avions dû incarner l'être pur et lointain ! ( 14 )
Alors , la voyant surgir de l'abîme plus belle que n'en créa jamais la force d'une imagination , manifestation considérable qui put soudain , comme un éclair de foudre , déchirer le voile obscurcissant mon âme , je réalisais que c'était elle de nouveau , mais en même temps quelqu'un d'autre , aveuglant rayon de lumière jaillissant de son front , beau regard de l'Ange en elle transfiguré !
Ce fait me troubla vivement , mais ce qui m'avait le plus bouleversé , pendant le bref instant de cette apparition , c'était que sa fille , qui lui ressemblait tellement que j'avais cru , sans en être bien sur au début , reconnaître en elle son double , s'était mise ensuite à me transpercer le coeur de son oeil vif , glaive impitoyable et tranchant comme le verre de la glace !
9 - J'ai reconnu votre présence , monsieur , grâce au murmure de votre voix ... N'êtes-vous pas le pianiste ? , me demanda-t-elle , rougissante lorsque je lui tendis la main . Paralysé par la
peur , je n'osais , pour ma part , lui
répondre : comment pouvait-elle savoir ? Quelques-uns de mes rares disques n'étaient parus qu'en RDA .
- Mademoiselle , je suis très confus , me mis-je à bredouiller enfin , comme si je venais de comprendre , avec un peu de retard , cet impérieux désir naissant en elle d'obtenir des confidences .
Mais non , me défendis-je d'un soupir par crainte et par politesse , je ne suis pas celui que vous croyez , ni cette idole hors d'atteinte , " ce Phénix dans les nuages " , comme ils disent parfois dans une certaine presse ...
Je suis quelqu'un de très banal , un professeur de province ... Pardonnez-moi .
Le visage de la jeunette s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas large . Elle avait réalisé trop tard son audace , et ne savait plus maintenant comment se faire pardonner .
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Notes :
14 - Charles-Edward Perugini ( 1839 -
1918 ) , " Study in Chalk " .
* Douar Nevez = Terre Nouvelle , centre d'addictologie lorientais .
Le Professeur - Première Partie - Terre Nouvelle - 4 - Vertige ( 7 ) .
Le Professeur
Première Partie :
Terre Nouvelle
4 - Vertige
" Je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe . Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu , et mille fleuve pareils , dont les teintes indiquaient les différences chimiques , sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau ... "
Gérard de Nerval - " Aurélia " I ,4 . *
7 - Je m'étais senti si fatigué ,
soudain , que j'étais tombé tout habillé sur mon lit ! L'espace d'un instant , perdu dans mon délire , je m'interrogeais sur ce que j'espérais vivre à nouveau de réel au-dessus des blocs de couleur sombre des montagnes d'encre d'un ciel cruel où évoluait un ange noir narguant ,
monstrueux , la solitude effroyable de mon double terrestre , marionnette ridicule , sinistre pantin dont il pensait tirer sans vergogne les
ficelles , voguant comme un aigle aux serres sanguinolentes dégoulinant sur un désert de moutons résignés , faisant planer son ombre tragique sur d'ineffaçables traces de mes crimes inexpiables !
Qu'étais-je à côté de lui ? N'offrons-nous donc rien , me questionnais-je , à la douleur des autres qu'un peu d'indifférence pour fuir cette terrible culpabilité personnelle dans l'incolore sensation du conformisme et de la banalité de l'horreur ? Et songeant à l'immensité de l'espace des yeux grands ouverts de la jeune fille , je me rappelais , depuis mon enfance en Allemagne de l'Est , ce long chemin balayé par le vent qui ne menait
nulle-part , quand je partais à travers champs la rejoindre vers ce sinistre château de la " Mort Rouge " surplombant une falaise abrupte où la créature , qui s'y était retranchée d'un rictus méprisant , s'efforçait de percer un passage vers mon royaume souterrain ! ( 13 )
Je me demandais , sanglotant , s'il était vraiment possible de survivre au terme du parcours , comme si , en sautant dans le vide , en franchissant ainsi le seuil de cet au-delà inespéré du mal depuis le haut du cercle , on parvenait , pour finir , à se débarrasser du vieil uniforme de ses illusions perdues ...
C'est alors que je crus me voir au bout d'un énorme gouffre de ténèbres trouant le sol ! Tout me semblait si sombre soudainement , mystérieux comme le martèlement de la pluie sur les tuiles , résonance en moi d'un glas sépulcral au-dessous de la pièce où elle dormait , lorsqu' à minuit sonnant vint me rendre visite son fantôme insatisfait s'époumonant en vain par la persienne aveugle d'une mémoire outragée !
Alors , n'était-ce pas une chute interminable , ensuite , que le vertige de ce silence horrible à travers l'espace infini ?
Puis , réfléchissant à ce que je faisais là couché dans cette chambre , trempé de sueur , j'écoutais craintivement le dernier des douze coups de l'horloge qui m'avait réveillé !
Regardant par la fenêtre , je remarquais quelques traces de l'orage nocturne ayant agité sous mon crâne un ouragan bien plus dévastateur que sur la rue détrempée , mais je ne me rappelais plus de rien sinon de la soirée d'hier et de l'horizon mystérieux couronné de nuages menaçants que je cherchais encore dans les lointains d'un bras de mer assoupi sillonnant sur le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentaient parmi les lobes de mon cerveau en feu !
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Notes :
13 - " Le Masque de la Mort Rouge "
( The Masque of the Red Death , 1842 ) , nouvelle d'Edgar Allan Poe ( 1809 - 1849 ) parue dans " Les Nouvelles Histoires Extraordinaires " (1857 ) , traduction française de Charles
Baudelaire .
* " Aurélia ou le Rêve et la Vie "
( 1855 ) , par Gérard de Nerval ( 1808 - 1855 ) , poète , écrivain français .
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