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BALADE AU PAYS DES OMBRES - 4 - Gilliatt et la Pieuvre

29 Mai 2006 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #BALADE AU PAYS DES OMBRES

 Balade au Pays des Ombres

( 4 )

 

Gilliatt et la Pieuvre - Gilliatt and the Octopus - Gilliatt hag ar Vorgazhenn
        

 

 images-hermine-1.jpg                           

                  bretagne-tm-copie-1.jpg

           
Nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue .  

On dit que l'âme est un paysage . Il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser .

Chaque vie est un engagement .

            Cette idée , je la redécouvre exprimée dans la préface d'un livre d'autrefois , les " Promenades en Bretagne " d'Henri Queffélec . " L'homme , pense-t-il , réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je  ? " ( 1 )

            Alors , moi-même , grand voyageur , ai-je dû ne pas cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question !

M'ont-ils répondu ?

            Mais il fut une époque où je croyais encore trouver sincèrement la solution de l'énigme .

Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde !

A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?

" Connais-toi toi-même , ordonne la sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 2 )

            Pourtant , j'étais d'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé .

Ma timidité naturelle m'empêchait parfois de parler en public , lorsqu'on m'interrogeait .

Je garde en moi le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire que nous devions rendre .

            Je n'étais alors qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , et devais avoir 13 ou 14 ans .

Mon professeur de français , bonne pâte au demeurant , s'étais mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt sur moi !

Attendant longuement que je prenne la parole pour lui lire mon texte , il avait fini , lassé , par poser son postérieur sur le bout de mon pupitre .

Et , de son visage accablé , il considérait maintenant sur le mien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse .

            Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ?

Ce moment-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , resta gravé dans ma mémoire .

J'avais baissé la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux scrutant sans pitié un point d'interrogation posé devant eux : ma différence les troublait !

            Peu à peu , il m'a fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de mes démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , m'empêchait de voir , au-delà de mes abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide : 

" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 3 )

J'avais à remonter de l'ombre , afin d'entrevoir , moi aussi , " une clarté sous la lune " . ( 4 )

Que m'importait le monde extérieur , à moins qu'il ne m'entraînât vers le large ?

" Être abandonné , c'est être délivré  " , note encore le grand Maître . ( 4 )

            Lorsque je marchais dans la montagne près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles , je me sentais chez moi tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages  " ... ( 5 )

Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il m'arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme de l'autre " grande Tombe  " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage m'évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des légendes , celui de la Fontaine Enchantée ... ( 6 )

            Non , ce n'était pas possible ! 
La République  " une et indivisible " dans laquelle nous vivions si prosaïquement ne pouvait incarner ma Terre promise !

            Je la retrouvais plutôt dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt-Treize  " , l'un des derniers chefs-d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .

Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel je me reconnaissais , le marquis de Lantenac .

N'étais-je pas un chouan moi aussi , un sauvage ?

Me faisaient rêver les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues . 

De même , certains noms de sonorité armoricaine : Halmalo ,Tellmarch ...

           A quinze ans , je me sentais l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg . ( 7 )

Je me rappelle encore ce bel été 1967 que nous avions passé sous le regard bienveillant de la Pendine avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt à la mode .

J'y dévorais les " Mémoires d'Outre-Tombe  " . 

L'histoire d'Hervine Magon  me plaisait , " qui riait de plaisir et pleurait de peur  " . ( I , 5 )

Elle me parlait de ma propre enfance . En la lisant , je retrouvais le souvenir d'une petite fiancée bretonne , "Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande !

Il subsiste une vieille photo qui nous représente avec nos montures , deux vélos d'enfants .

Grâce à elle , ressuscitent par miracle toutes les images de mon passé : nos folles aventures dans la lande lorsque les équipées de ma " cousine " Marianig , véritable chef de bande et garçon manqué , m'entraînaient toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de ma nostalgie des noëls d'autrefois ...

L'Îlot Haut , Bellevue , il arrive que ces noms résonnent dans ma tête ; le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) , je l'ai toujours sous les yeux .

C'est un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffit à faire briller dans ma nuit les couleurs magiques du lieu où je suis né .

 

                   

    mercantour-0006.jpg                               

 


DAN AR WERN  - Balade au Pays des Ombres - 4 - Journal de Yann Kervern ( I ) - Gilliatt et la Pieuvre - 25 / 05 / 06 - Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - " Balade Au Pays Des Ombres " , Copyright 2006 - Traduit du Breton par l'auteur .
 

                          ___

                                    
Notes :

1 - " Promenades en Bretagne " , par Henri Queffélec , Balland 1969 .

2 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .

3 - " Bretagne  " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits réservés .

4  - "Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , Victor Hugo .                   - " Le Voyageur au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand - "Histoire d'un Chef d'Orchestre " , Auberive 11 , 4  , Note 10 ( Dan Ar Wern ) .

6 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .

7 -  " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) ,  Chateaubriand .

 

                         ___

                                                                                                

 

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