L'INVITATION DE L'ANGE
" Vivrons-nous jamais , passerons-nous jamais dans ce tableau qu'a peint mon esprit , ce tableau qui te ressemble ? "
Charles Baudelaire - " L'Invitation au Voyage " - Petits Poèmes en Prose ( Le Spleen de
Paris , 18 , Posth.1869 ) .
- Seconde Partie -
Ad Altum
VII - Un Voyage en Avion
" De grands signes se levaient pour nous ,
Comme à celui qui s'est mis en chemin derrière une étoile ... "
Julien Gracq - " Les Terres du Couchant "
( 1953 / 2014 , Posth . )
11 - En s’engouffrant dans l’aéroport de Brest-Bretagne , la voyageuse serra , le coeur battant , la sangle de son sac à dos . Maï-Lan l'avait assurée que Bangkok serait une étape cruciale pour comprendre les enjeux de l’ " Opale Bleue " , cette organisation secrète qui retenait son père prisonnier sur le mont Meru . Elle était angoissée , non seulement à cause du dangereux et long périple qui l’attendait , mais surtout à cause de l’ombre de mystère qui planait sur toute cette histoire .
L’avion décolla enfin dans un léger frémissement , laissant derrière lui les côtes bretonnes noyées dans la brume matinale .
Après l'escale de Paris , Lena ferma un instant les yeux , tentant d’organiser ses pensées . Dans la cabine " surbookée " , elle avait trouvé son siège à côté d'un hublot , tâchant d’ignorer les autres passagers qui s’installaient près d’elle . Bientôt , le ronronnement des moteurs couvrit le brouhaha ambiant , puis , l’appareil s’arrachant au sol , s'éloigna rapidement , dans les nuages , des ridicules voiturettes conduisant de pauvres moustiques vers leur travail ou leurs maisons de poupées , jardins et forêts miniatures décorant , dans la verdure , toute cette partie du globe !
Maintenant , le film était fini , beaucoup de gens dormaient , plus ou moins . D'autres luttaient , comme elle , sous un quelconque lumignon , dans l'obscurité de ce 747 " Jumbo " , s'essayant avec peine à oublier leur fatigue . Elle tenta , elle aussi , en vain , de se concentrer sur la lecture d'un petit livre sur la Thaïlande avant de sombrer dans un profond sommeil .
Elle inspira profondément , essayant de mettre de l’ordre dans ses pensées , repensant à son amie eurasienne qui lui avait donné une adresse , un contact , un certain Chai , antiquaire discret qui , d'après elle , saurait où chercher des réponses . Mais plus elle avançait , plus elle sentait l’étau du mystère se resserrer autour d’elle , et , très vite , le poids d'une invincible torpeur qui l'entraîna dans un profond sommeil !
C'est alors qu'elle crut soudain le revoir !
- Approche donc , mon vieux ! Comment se passe ton voyage ? , pleurait mentalement la rêveuse , quelques moments plus tard , songeant à un amour d'antan . Sache que , si toute chair , un jour , doit disparaître , l 'Amour , lui , ne meurt jamais !
- J 'ai posé ma main sur toi ! , lui murmurait l'Ange en retour , le fantôme du revenant logeant plus ou moins dans sa mémoire de rêveuse lorsque le soir , enfin , celui-ci lui apparaissait pendant qu'elle s'efforçait de trouver du calme pour dormir un peu après une journée chaotique . Prodige ! Elle avait soudain ressenti sa présence , pensant davantage à un scénario alternatif conçu par quelqu'un d'insaisissable ou d'invisible , presque , le metteur en scène , peut-être de toute cette histoire bizarre , celui qu'on n'attendait
plus ! Puis elle réalisa tout à coup qu'une force irrésistible l'attirait vers lui , ne sachant plus très bien s'il était encore vivant ou déjà parti , le voyant planer au-dessus de l'immobile apparence de son enveloppe charnelle aperçue plus bas , par un des hublots fêlés de la cabine de cet avion fantôme , comme l'ombre d'un nouveau corps ne pesant presque plus rien qu'une plume sur l'onde fluidique , et pourtant , si lourde qui l'accablait , en ce moment précis , dans l'intérieur de sa prison !
La croix qu'elle sentait lourdement porter autour de son cou , dans ce reflet visible d'une double peine de son âme , telle une coque de navire ou d'aéroplane à moitié brisée en deux , paraissait n'être plus qu'une vague sulfureuse , une brûlure intolérable du ciel , empoisonnée par la maladie d'une existence pécheresse qu'elle n'arrivait plus ni à concevoir , ni à contrôler !
- Vois-tu , disait-il , chaque être est animé de deux forces complémentaires , paradoxalement interactives par le Sang de la Rose fragile de son âme céleste , rosée de vie coulant sur la tige douloureuse des épines de mort de sa Rédemption ! Par consé-
quent , cette fleur si précieuse est double , mais j'ai pris le bulbe du Lys Blanc qui doit reparaître un jour , illuminant le ciel d'un éclat de mon sourire avant la dernière chute ... L'autre , hélas , là ou ailleurs , te laissera d'abord sa griffe , son empreinte sauvage et ténébreuse , plus belle en apparence , mais pour le plus grand malheur de l'humanité !
- Quel Paul ? , voulut-il avant tout lui demander , se dégageant soudain , malgré ses larmes , d'une spirituelle étreinte
amoureuse . Mais , vexée , elle s'était mise à lui faire signe de se taire .
- Je ne suis pas Paul , voyons ! , s'était-il écrié ensuite d'un ton rageur , lui coupant la parole tandis que la mémoire des faits véritables remontait lentement , comme une épave , de sa désespérance à la surface impassible des flots .
Ne doit-on pas d'abord lever l'ancre pour ouvrir la route aux navires
abandonnés , même si cela semble étrange , parfois , difficile à comprendre . Présage ou
coïncidence ? Il était passé si vite dans
l'allée , comme l'ombre de son propre Destin qui s'était mis à surgir là , brutalement dévoilé , des affres de sa léthargie . Sans doute était-il temps ? Qui peut savoir ? Avec attention , dans une angoisse grandissante , elle avait tourné les pages de ses vieux souvenirs qui vivaient encore avec force dans l'intimité de son âme , et , ne pouvant cacher son émoi , prenant conscience de sa peur devant l'avenir .
12 - Un léger sursaut la ramena à la réalité . Clignant des yeux , la passagère s’étira discrètement , puis porta son regard sur l’allée centrale de l’avion . Son cœur , alors , battit plus vite . Là , à quelques rangées , marchait un jeune homme , sac en bandoulière , qui cherchait son siège , billet en
main . Ce n’était pas une illusion , ni un rêve qui s’accrochait encore à elle . Sentant une vague de chaleur lui monter au visage , elle réalisa que oui , c’était bien lui , ce garçon qui autrefois avait illuminé sa vie avant de disparaître sans un mot .
À son réveil , la frontière entre rêve et réalité s’était effacée lorsqu’elle l’avait brusquement aperçu . Pourquoi était-il là ? Et surtout, pourquoi le destin les avait-il réunis maintenant qu’elle était sur le point de percer les derniers secrets entourant la disparition de son père ?
Elle sentit une soudaine inquiétude l’envahir alors que l’avion filait dans la nuit . La fatigue du voyage , mêlée à ces souvenirs anciens , l’enveloppait d’un voile de brume . Elle revoyait ce garçon d’autrefois , Gwenn , ce premier amour dont les traits lui semblaient si proches de ceux de Paul . Le même regard intense , la même manière de froncer légèrement les sourcils tout en réfléchissant un amour inachevé , figé dans le passé .
Son souffle se fit plus court , et son esprit oscilla entre émotion brute et franche incrédulité . Comment était-ce possible ? Après ce silence , au bout de toutes ces années de solitude ?
Le jeune homme s’arrêta non loin d’elle , jetant un coup d'oeil distrait sur les numéros de sièges . C’est alors qu’il la vit . Son corps se figea en un instant , son regard croisant , avec une intensité troublante , le sien .
- Lena ? , souffla-t-il , comme si prononcer son nom le ramenait lui aussi dans un passé qu’il avait cru révolu .
Elle ouvrit la bouche , mais aucun mot ne vint immédiatement . Son cœur battait si fort qu’elle avait peur qu’il couvre le grondement feutré des réacteurs .
- Toi ... Ici ? , murmura-t-elle enfin , sa voix teintée d’un trouble qu’elle ne pouvait dissimuler .
Ce fut un instant suspendu , comme une bouteille à la mer , tout leur passé resurgissant d'une seconde d’éternité !
Lui était passé à l'instant même où elle était à se demander si ce qu'il y avait en elle , mais aussi tout autour , aurait jamais une quelconque signification .
Que de lettres enflammées lui avait-il écrit ! , se souvint-elle . Son âme était remplie de lui , alors , pleine de rêves si clairs et purs , pleine d'espoir ! Il y avait
si longtemps ... Sa foi naïve en l'avenir lui avait masqué l'étendue de son chagrin .
Mais elle ne reçut jamais de
réponse .
Un jeune marin , débarqué à Brest en escale , y rencontre une quasi-orpheline plus jeune encore , apprenant la musique et la danse .
Quoi de plus banal ? Une nuit d’été , le goût du sel sur sa peau , un baiser volé avant que le matin ne le ramène à la mer ...
Tout ca semblait si loin , maintenant ... Pourtant , rien n'aurait jamais pu effacer de son esprit la présence d'un amour aussi fort . Sans doute l'avait-il fait beaucoup souffrir , elle le savait , mais c'était aussi de sa propre faute , car il lui avait tendrement assuré qu'il devait repartir et que leur histoire serait " impossible " pour eux sur la Terre .
D'ailleurs , que pouvait bien signifier , au sens commun , la valeur d'une vraie passion ? , s'était-elle demandé plus tard , tandis que les souvenirs continuaient d'affluer de temps à autre , attristant son coeur ... C'était tout .
Découragée , sans force , elle était devenu peu à peu insensible , indifférente .
N'allait-il pas achever de détruire sa vie ?
( A Suivre )
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