CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 12 - Celles Qui Passent / III .
CHEMINS D'ÂMES
II - NOUVELLES
12 - Celles Qui Passent
( III )
3 - Il se souvint qu'elle était passée à l'instant précis de sa lecture où il était encore à se demander si ce qu'il y avait en lui , mais aussi alentour , aurait jamais une quelconque signification .Virginia ! ( 89 )
Oui , se persuada-t-il , c'était bien à cette personne qu'il avait , jadis , écrit tant de lettres enflammées ! Son âme était ,
à l'époque , remplie de tant d'espoir , de rêves si naïfs ! Tout ça semblait si loin , maintenant ... D'ailleurs , plus personne , aujourd'hui où l'on n'écrivait plus que des " SMS " , n'oserait encore parler d'une histoire aussi ridicule que celle d'un jeune étudiant breton croisant une américaine apprenant la danse à Paris ! Quoi de plus banal s' il n'avait jamais reçu de vraie réponse ?
Pourtant , rien ne pouvait effacer de son esprit la présence de quelque chose d'aussi fort , qui l'avait fait tellement souffrir , il le savait , mais c'était aussi de sa propre faute
à lui , car elle lui avait tendrement assuré que , de toute façon , leur histoire serait
" impossible " sur cette Terre .
Au sens commun , que pouvait bien signifier se demandait-il souvent , la valeur d' une vraie passion ? Ses souvenirs continuaient d'attrister son coeur ,
de temps à autre ... C'était tout .
4 - Découragé , sans force , il était devenu peu à peu insensible ,
indifférent . N'avait-elle pas tout détruit de sa vie ?
Il fréquentait maintenant d'étranges lieux , des hôtels presque déserts . C'est là qu'il rencontrait des inconnus , des originaux , qu'il couchait avec des filles de passage , plaisir éphémère d'une existence devenue terne et vide .
Quelle importance après tout pour les autres , que cette vaine agitation , ce " happening " durable ? , se consolait-il parfois . Quant à lui même ?
Qui lui avait dit , déjà , ou l'avait-il lu quelque part , qu'il était de " ceux qui ne savent vivre qu'en sombrant , car ils passent au-delà " ?
( 90 )
Et puis , n'en avait-il pas trop rencontré , de ces soi-disant " bons chrétiens " , dont le coeur était plus froid , plus dur qu'une pierre ? Qui peut dire , en vérité , où vont nos pas , ce qu'étaient vraiment nos amours , notre insouciance ?
5 - Pelotonné sur son siège , Il avait esquissé un sourire .
- C'est vous , n'est-ce pas ? , crut-il soudain lui dire . Surprise , la femme s'était arrêtée brusquement , l'air de celle qui a vu surgir un fantôme accouru soudain de l'au-delà . Il y a si longtemps , poursuivit le voyageur à voix basse ... Vingt ans , peut-être ?
Elle n'avait pas prononcé une parole . Et ce qu'il venait de lire s'était bizarrement mêlé aux images floues d'un passé révolu . Accablé de tristesse , il courba l'échine . Il avait fait une erreur , il en payait le prix !
Légèrement plus tard , lorsqu'elle fut revenue à l'endroit où il se trouvait , se glissant à nouveau près de lui sans aucune intention , leurs yeux se croisèrent .
C'était une belle fille , sans doute , que celle qui se trouvait devant lui . Encore jeune .
Avait-elle un lien , cependant , même fragile , avec sa propre histoire , ce chemin de solitude emprunté le jour de son départ ? Pouvait-elle nourrir , comme elle , sa conscience , rassembler tout son être , et faire de son âme un seul dessein des multiples impressions ressenties depuis l'aube des jours ? " Sa " Virginia , qu'il invoquait souvent au pays des limbes , ne vivait-elle pas pour toujours dans le désert de son coeur meurtri , dans la soif d'un idéal inaccessible , cachée dans la grande désespérance des amours sacrifiés de la jeunesse ?
Maintenant que tout était mort .
Ne l'avait-il pas cherchée en vain dans toutes les villes dont elle lui avait parlé ? Dans tous les livres , toutes les musiques ?
Mais , " quand nous sommes perdus , quelle image invoquer ? " ( 91 )
" Comment faire que mon âme ne soit éveillée par la tienne ? " ( 92 )
Questions lancinantes qu'inlassablement semblait poser l' immensité toute noire de la masse océane , imperceptible présence d'un mystère infini , tout en bas , lui répétant sans cesse la célèbre " Chanson d' Amour " de
Rilke .
6 - Poursuivant sa lecture , il nourrissait de sombres pensées .
" ... Sa propre vie lui semblait solitaire , assez insignifiante , fragile colonne dressée parmi les ruines des années perdues , ne supportant plus rien ... " ( 93 )
Le visage blême , il avait alors levé la tête . Sans doute aurait-il voulu se mettre debout pour se serrer contre elle comme un fou , quitte à passer pour un sauvage aux allures d'arriéré . Qui aurait su le dire ? Et puis tout lui confier , dans le creux de l'oreille , de l'insignifiance de toutes ces années , du silence de sa solitude , lui parler de son dernier mariage , de son divorce , de sa fuite vers les Etats-Unis .
Comprendrait-elle vraiment ce désir en lui de changer désormais de façon de vivre , son immense besoin de liberté ? Ne demeurait-elle pas , comme lui , à New-York ? Il avait eu si souvent l'envie de l'y chercher , sans être bien sûr . Les regrets sont toujours tardifs , certes . Mais fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des ombres ...
Sa curiosité , cependant ,
le poussa . N'avait-elle rien oublié de ses sentiments pour elle ? Une seconde , il revit le temps de leur " insouciance " : deux étudiants qui se promenaient à Paris , main dans
la main , sur les quais ...
7 - C'était après leur séjour à
Villeneuve , sur la neige de leur " Montagne Magique " ( 94 ) , au-dessus des " merveilleux nuages " ( 95 )...
Dans son coeur , vibraient encore ses paroles enjouées :
" Je m'appelle Virginia R ... Nous venons d' Irlande ou du Pays de Galles ... Mais je crois qu'un peu de sang français coule aussi dans mes veines !
Très vite , songea-t-il alors , tant elle lui avait semblé vive d'esprit !
Puis , comme pour illustrer cette brillante ascendance , elle s'était élancée sur la pente à vive allure , telle une flèche , le laissant sur place en riant , de ce même rire qu'il venait d'entendre , se mettant avec humour , à fredonner un vieux chant gaëlique :
" Mille bienvenues dans le ciel ! ( 96 ) .
Et , comme d'habitude , il avait aussi souffert
" mille peines " pour la suivre .
Il ne pouvait s'empêcher d'être ému , de sourire parfois , pensant à elle , à tous ces moments du passé ...
8 - Mais comment saisir le mystère de sa Beauté , se demanda-t-il ensuite en lui-même , tandis qu'elle parlait ?
N'était-il pas , en effet , retombé " sous le charme " de cette fille , une belle rousse qu'il trouvait si attirante ?
Ne se retrouvait-il pas complètement ensorcelé par ses mêmes éclats de rire de jadis , fasciné par le son de sa voix si particulière , légèrement " exotique ", plaisante , comme
autrefois ?
Malgré cela , en dépit de la tendresse et des attentions de sa voisine , l'homme n'arrêtait pas de se plaindre intérieurement , remuant de noires pensées .
" L'acuité de mon intelligence , la puissance de mon travail , tout cela ne servira jamais à rien ! , gémissait-il , abattu , ne cessant de se ronger les ongles . Jamais elle ne sera ému par ma présence ! Comment pourrait-elle
m'aimer , sanglotait-il à part soi , pensant apaiser son coeur , sûr , en tout état de cause , de cette certitude ? Et moi , pourquoi donc devrais-je ?...
O , you're in my heart , Virginia ! Tu vis dans mon coeur ! " ( 97 )
Elle lui semblait si jeune encore , tellement jolie , rayonnante , et dans la force de l'âge !
Bien plus naturelle , plus " vraie " que tous ces portraits qu'il avait faits d'elle en nombre , inspirés de souvenirs de jeunesse , de vieilles photos , témoignages surannés des brefs moments passés ensemble .
9 - Il n'avait pourtant presque rien
écrit , songea-t-il ultérieurement . Sinon , de
" petites choses " montrant qu'il était un jeune homme plein de fougue , et qu'il cherchait sa route ; quelques lettres d'amour , des poèmes enflammés , sans queue ni tête , pour sa " bien-aimée " . Bref , des " trucs " sans valeur , insensés , qu'il jugeait aujourd'hui sans aucune complaisance , avec sa froideur d'adulte .
- Dansez-vous toujours , lui demanda-t-il sans paraître attendre de réponse , d'un ton qui se voulait rempli d'indifférence à
son égard ? Vous rappelez-vous cette nuit magique , dans les Alpes , je crois ? , feignit-il de s'enquérir auprès d'elle avec une légère effronterie . N'était-ce pas votre
anniversaire ?
- Eh bien , lui répondit-elle , hésitante . Il y a si longtemps !
La surprise , tel un incendie dans un ciel d'azur , fit davantage étinceler le bleu-vert de ses yeux : les siens , lorsqu'il s'y
fixèrent , ne résistèrent pas à leur force éclatante , magnétique !
- Tu sais , se reprit-elle avec grâce , ayant enfin reconnu la force d'un véritable amour , nous étions jeunes dans ce temps-là .
Sans réfléchir , elle avait mis sa joue contre le front de son ami . Elle lui tenait fortement le bras .
Puis , d'une voix remplie de fièvre , d'émotion :
- Je n'ai rien oublié de nos chaudes étreintes ... de cette soirée magnifique à la belle étoile , de notre longue promenade à travers le village assoupi sous la neige ! J'avais même failli tomber , rappelle-toi !
Il se crut heureux du résultat de sa hardiesse . Elle poursuivit son babillage ... Et notre vie à Paris , tous les deux ! nos folles virées dans Montparnasse !
Elle le pressait encore plus . Et toi ? Ton boulot d'écrivain ?
Tu vis à New-York ? C'est étrange , c'est la ville de ma mère ... Si tu savais , j'ai tellement voulu t'écrire , mais j'ignorais ton adresse ...
En peu de temps , la mignonne était devenue gaie comme un pinson !
La faire taire n'eut plus été possible .
( A Suivre )

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DAN AR WERN - CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 12 - Celles Qui Passent ( III ) .
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" Chemin d 'Âmes " , copyright 2023 .
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Notes :
89 - " Virginia " , voir ci-dessous n° VIII .
90 - " Ainsi Parlait Zarathoustra " ( Also Sprach Zaratustra , Prologue , 4 , 1883 / 1885 ) , poème philosophique de Friedrich Nietszche ( 1844 - 1900 )
91 - " Poème " de Carson McCullers ( 1917 - 1967 ) , romancière américaine originaire du Sud .
92 - " Chanson d'Amour "
( Liebeslied , 1907 ) de Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) , auteur autrichien né à Prague .
93 - Carson McCullers , The Sojourner / Celui Qui Passe ( 1950 ) , in " The Ballad of The Sad Café " ( 1951 ) .
94 - Der Zauberberg ( La Montagne Magique , 1924 ) de Thomas Mann
( 1875 - 1955 ) , prix Nobel 1929 .
95 - L'Etranger , de Charles Baudelaire dans " Petits Poèmes en Prose " ( 1869 ) .
96 - " Mile Failte romhat sa speir ! " , expression gaélique .
97 - " Virginia " , poème de Dan Ar Wern -" Auberive " , 6 ( Cycle de L'Etoile III ) - copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .