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Dan Ar Wern Official Website

CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 12 - Celles Qui Passent / III .

18 Mars 2023 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #CHEMINS D'ÂMES

Annemarie Schwarzenbach (1908 - 1942 )

Annemarie Schwarzenbach (1908 - 1942 )

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CHEMINS D'ÂMES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

II - NOUVELLES

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 - Celles Qui Passent

        ( III )

 

 

 

 

         3 - Il se souvint qu'elle était passée à l'instant précis de sa lecture où il était encore à se demander si ce qu'il y avait en lui , mais aussi alentour , aurait jamais une quelconque signification .Virginia ! ( 89 )

               Oui , se persuada-t-il , c'était bien à cette personne qu'il avait , jadis , écrit tant de lettres enflammées ! Son âme était ,

à l'époque , remplie de tant d'espoir , de rêves si naïfs ! Tout ça semblait si loin , maintenant ... D'ailleurs , plus personne , aujourd'hui où l'on n'écrivait plus que des " SMS " , n'oserait encore parler d'une histoire aussi ridicule que celle d'un jeune étudiant breton croisant une américaine apprenant la danse à Paris ! Quoi de plus banal s' il n'avait jamais reçu de vraie réponse ? 

               Pourtant , rien ne pouvait effacer de son esprit la présence de quelque chose d'aussi fort , qui l'avait fait tellement souffrir , il le savait , mais c'était aussi de sa propre faute

à lui , car elle lui avait tendrement assuré que , de toute façon , leur histoire serait

" impossible " sur cette Terre .

               Au sens commun , que pouvait bien signifier se demandait-il souvent , la valeur d' une vraie passion  ? Ses souvenirs continuaient d'attrister son coeur ,

de temps à autre ... C'était tout .

           

        4 - Découragé , sans force , il était devenu peu à peu insensible ,

indifférent . N'avait-elle pas tout détruit de sa vie ?

               Il fréquentait maintenant d'étranges lieux , des hôtels presque déserts . C'est là qu'il rencontrait des inconnus , des originaux , qu'il couchait avec des filles de passage , plaisir éphémère d'une existence devenue terne et vide .

               Quelle importance après tout pour les autres , que cette vaine agitation , ce " happening " durable ? , se consolait-il parfois . Quant à lui même ?

Qui lui avait dit , déjà , ou l'avait-il lu quelque part , qu'il était de " ceux qui ne savent vivre qu'en sombrant , car ils passent au-delà " ?

( 90 

Et puis , n'en avait-il pas trop rencontré , de ces soi-disant " bons chrétiens " , dont le coeur était plus froid , plus dur qu'une pierre ? Qui peut dire , en vérité , où vont nos pas  , ce qu'étaient vraiment nos amours , notre insouciance ?

           

        5 - Pelotonné sur son siège , Il avait esquissé un sourire .                                
- C'est vous , n'est-ce pas ? , crut-il soudain lui dire . 
Surprise , la femme s'était arrêtée  brusquement , l'air de celle qui a vu surgir un fantôme accouru soudain de l'au-delà . Il y a si longtemps , poursuivit le voyageur à voix basse ... Vingt ans , peut-être ?

Elle n'avait pas prononcé une parole . Et ce qu'il venait de lire s'était bizarrement mêlé aux images floues d'un passé révolu . Accablé de tristesse , il courba l'échine . Il avait fait une erreur , il en payait le prix !

              Légèrement plus tard , lorsqu'elle fut revenue à l'endroit où il se trouvait , se glissant à nouveau près de lui sans aucune intention , leurs yeux se croisèrent .

              C'était une belle fille , sans doute , que celle qui se trouvait devant lui . Encore jeune .

Avait-elle un lien , cependant , même fragile , avec sa propre histoire , ce chemin de solitude emprunté le jour de son départ ? Pouvait-elle nourrir , comme elle , sa conscience , rassembler tout son être , et faire de son âme un seul dessein des multiples impressions ressenties depuis l'aube des jours ? Sa " Virginia , qu'il invoquait souvent au pays des limbes , ne vivait-elle pas pour  toujours dans le désert de son coeur meurtri , dans la soif d'un idéal inaccessible , cachée dans la grande désespérance des amours sacrifiés de la jeunesse ?

Maintenant que tout était mort .

              Ne l'avait-il pas cherchée en vain dans toutes les villes dont elle lui avait parlé ? Dans tous les livres , toutes les musiques ?

Mais , " quand nous sommes perdus , quelle image invoquer ? " ( 91 )

             " Comment faire que mon âme ne soit éveillée par la tienne ? " ( 92 ) 

Questions lancinantes qu'inlassablement semblait poser  l' immensité toute noire de la masse océane , imperceptible présence d'un mystère infini , tout en bas , lui répétant sans cesse la célèbre " Chanson d' Amour " de

Rilke .  

                       

        6 - Poursuivant sa lecture , il nourrissait de sombres pensées .

" ... Sa propre vie lui semblait solitaire , assez insignifiante , fragile colonne dressée parmi les ruines des années perdues , ne supportant plus rien ... " ( 93 )

Le visage blême , il avait alors levé la tête . Sans doute aurait-il voulu se mettre debout pour se serrer contre elle comme un fou ,  quitte à passer pour un sauvage aux allures d'arriéré . Qui aurait su le dire ? Et puis tout lui confier , dans le creux de l'oreille , de l'insignifiance de toutes ces années , du silence de sa solitude , lui parler de son dernier mariage , de son divorce  , de sa fuite vers les Etats-Unis .

              Comprendrait-elle vraiment ce désir en lui de changer désormais de façon de vivre , son immense besoin de liberté ? Ne demeurait-elle pas , comme lui , à New-York ? Il avait eu si souvent l'envie de l'y chercher , sans être bien sûr . Les regrets sont toujours tardifs , certes . Mais fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des ombres ...

              Sa curiosité , cependant ,

le poussa . N'avait-elle rien oublié de ses sentiments pour elle ? Une seconde , il revit le temps de leur " insouciance " : deux étudiants qui se promenaient à Paris , main dans

la main , sur les quais  ...

         

        7 - C'était après leur séjour à

Villeneuve , sur la neige de leur " Montagne Magique  " ( 94 ) , au-dessus des " merveilleux nuages  " ( 95 )...

Dans son coeur , vibraient encore ses paroles enjouées :

" Je m'appelle Virginia R ... Nous venons d' Irlande ou du Pays de Galles ... Mais je crois  qu'un peu de sang français coule aussi dans mes veines
Très vite , songea-t-il alors , tant elle lui avait semblé vive d'esprit !

              Puis , comme pour illustrer cette brillante ascendance , elle s'était élancée sur la pente à vive allure , telle une flèche , le laissant sur place en riant , de ce même rire qu'il venait d'entendre , se mettant avec humour , à fredonner un vieux chant gaëlique :

" Mille bienvenues dans le ciel ! ( 96 ) .

Et , comme d'habitude , il avait aussi souffert

" mille peines " pour la suivre .

              Il ne pouvait s'empêcher d'être ému , de sourire parfois , pensant à elle , à tous ces moments du passé ...

 

       8 - Mais comment saisir le mystère de sa Beauté , se demanda-t-il ensuite en lui-même , tandis qu'elle parlait ? 

N'était-il pas , en effet , retombé " sous le charme  " de cette fille ,  une belle rousse qu'il trouvait si attirante ?

Ne se retrouvait-il pas complètement ensorcelé par ses mêmes éclats de rire de jadis , fasciné par le son de sa voix si particulière , légèrement " exotique ", plaisante , comme

autrefois ?

Malgré cela , en dépit de la tendresse et des attentions de sa voisine , l'homme n'arrêtait pas de se plaindre intérieurement , remuant de noires pensées .

" L'acuité de mon intelligence , la puissance de mon travail , tout cela ne servira jamais à rien ! , gémissait-il , abattu , ne cessant de se ronger les ongles . Jamais elle ne sera ému par ma présence Comment pourrait-elle

m'aimer , sanglotait-il à part soi , pensant apaiser son coeur , sûr , en tout état de cause , de cette certitude ? Et moi , pourquoi donc devrais-je ?...

O , you're in my heart , Virginia ! Tu vis dans mon coeur ! " ( 97 )

              Elle lui semblait si jeune encore , tellement jolie , rayonnante , et dans la force de l'âge !

Bien plus naturelle , plus " vraie  " que tous ces portraits qu'il avait faits d'elle en nombre , inspirés de souvenirs de jeunesse , de vieilles photos , témoignages surannés des brefs moments passés ensemble .

                

       9 -  Il n'avait pourtant presque rien

écrit , songea-t-il ultérieurement . Sinon , de

" petites choses  " montrant qu'il était un jeune homme plein de fougue , et qu'il cherchait sa route ; quelques lettres d'amour , des poèmes enflammés , sans queue ni tête , pour sa " bien-aimée  " . Bref , des " trucs  " sans  valeur , insensés ,  qu'il jugeait aujourd'hui sans aucune complaisance , avec sa froideur d'adulte .       

  - Dansez-vous toujours , lui demanda-t-il sans paraître attendre de réponse , d'un ton qui se voulait rempli d'indifférence à

son égard ? Vous rappelez-vous cette nuit magique , dans les Alpes , je crois ? , feignit-il de s'enquérir auprès d'elle avec une légère effronterie . N'était-ce pas votre

anniversaire ?

 - Eh bien , lui répondit-elle , hésitante . Il y a si longtemps !

               La surprise , tel un incendie dans un ciel d'azur , fit davantage étinceler le bleu-vert de ses yeux :  les siens , lorsqu'il s'y

fixèrent , ne résistèrent pas à leur force éclatante , magnétique !

Tu sais , se reprit-elle avec grâce , ayant enfin reconnu la force d'un véritable amour , nous étions jeunes dans ce temps-là .

Sans réfléchir , elle avait mis sa joue contre le front de son ami . Elle lui tenait fortement le bras .

Puis , d'une voix remplie de fièvre , d'émotion :

Je n'ai rien oublié de nos chaudes étreintes ... de cette soirée magnifique à la belle étoile , de notre longue promenade à travers le village assoupi sous la neigeJ'avais même failli tomber , rappelle-toi !

Il se crut heureux du résultat de sa hardiesse . Elle poursuivit son babillage ... Et notre vie à Paris , tous les deux ! nos folles virées dans Montparnasse !

Elle le pressait encore plus . Et toi ? Ton boulot d'écrivain ?

Tu vis à New-York ? C'est étrange , c'est la ville de ma mère ... Si tu savais , j'ai tellement voulu t'écrire , mais j'ignorais ton adresse ...

               En peu de temps , la mignonne était devenue gaie comme un pinson !

La faire taire n'eut plus été possible .
 

 

  ( A Suivre )


 

  


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                            ___

 

 

DAN AR WERN - CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles - 12 - Celles Qui Passent ( III ) .

- Tous droits réservés - Pep gwir miret strizh -All rights reserved .

" Chemin d 'Âmes " , copyright 2023 . 

 

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Notes :

 

89 - " Virginia " , voir ci-dessous n° VIII .

90 - " Ainsi Parlait Zarathoustra " ( Also Sprach Zaratustra , Prologue , 4 , 1883 / 1885 ) , poème philosophique de Friedrich Nietszche ( 1844 - 1900 )  

91 - " Poème " de Carson McCullers ( 1917 - 1967 ) , romancière américaine originaire du Sud .

92 - " Chanson d'Amour "

( Liebeslied , 1907 ) de Rainer Maria Rilke ( 1875 - 1926 ) , auteur autrichien né à Prague .

93 - Carson McCullers , The Sojourner / Celui Qui Passe ( 1950 ) , in " The Ballad of The Sad Café " ( 1951 ) .

94 - Der Zauberberg ( La Montagne Magique , 1924 ) de Thomas Mann

( 1875 - 1955 ) , prix Nobel 1929 .

95 - L'Etranger , de Charles Baudelaire dans " Petits Poèmes en Prose " ( 1869 ) .

96 - " Mile Failte romhat sa speir ! " , expression gaélique .

97 - " Virginia " , poème de Dan Ar Wern -" Auberive " , 6 ( Cycle de L'Etoile III ) - copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .

  

 

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