CHEMINS D'ÂMES - II - Nouvelles -12 - Celles Qui Passent / IV .
CHEMINS D'ÂMES
II - NOUVELLES
12 - Celles Qui Passent
( IV )
10 - Un court moment , l'auditeur fouilla sa mémoire .
Ses traits se durcirent . Son visage blêmit de plus en plus .
Aschenbach ... Schwarzenbach ... Tous ces noms se brouillaient dans sa tête vide , l'étourdissant . Ce qu'évoquait la charmante voyageuse , il avait d'abord décidé d'y croire , par opportunisme , y mêlant de vagues images de ses errances d'ivrogne , déguisant en aveugle une réalité bien sombre .
Il s'était laissé aller tout doucement , près d'elle , vers ce rêve impossible de vouloir embellir sa triste vie .
D'ailleurs , n'avait-il jamais peint de ces tableaux sans âme , de ces pastels mornes qui n'ont que l'apparence d'une oeuvre , parce ce qu'ils n'expriment rien que des illusions d'artiste ?
Combien de fois , sur les rives de l'Hudson , avait-il installé son matériel sans comprendre vraiment le drame qui se déroulait alentour .
Il n'y avait vu qu'un charmant paysage , insensible aux bruits sourds de la mer , à ses gouffres , ses hurlements secrets , comme aux sirènes changeantes qui avaient parsemé d'écueils la voie obscure de son propre destin . ( 98 )
" De qui parle-t-elle ? , voulut-il d'abord l'interroger , se dégageant soudain de son étreinte amoureuse . Mais , suffoqué par la honte , le désespoir , il s'était mis à fondre en larmes , la suppliant de se taire d'un regard silencieux .
" Je ne suis pas ce type , je ne l'ai jamais été ! , s'écria-t-il enfin d'un ton rageur , lui coupant sèchement la parole .
Douloureusement , la mémoire des faits véritables remonta , comme une épave de sa désespérance , à la surface des flots impassibles .
Ne doit-on pas lever l'ancre pour ouvrir la route aux navires abandonnés ?
Soudain , le nom tragique ou ridicule de son rival mystérieux finit par réapparaître à l'horizon des îles de son infortune . Il imagina la silhouette fantasmagorique d'un pantin , quelque reflet minable dans le miroir des apparences trompeuses . Qui était-il , en vérité , celui-là , sinon le double équivoque se jouant des embûches de la séduction ? Pourquoi donc ce faux air de famille , dessiné sur lui comme une sinistre caricature ?
Etait-ce la raison d'un irréparable oubli de sa part ? Tout lui réussissait donc , à ce fantôme !
C'était comme une vision de votre échec incarnée dans un personnage de comédie !
Bien sûr ! C'était ça : un " boute-en-train " toujours tiré à quatre épingles , joyeux turluron pour le bal de ces dames , l'insignifiance d'un bellâtre superficiel ! A moins que ... Il finit par se souvenir qu'il était arrivé une semaine avant lui dans la station . L'avait-il seulement remarqué ?
Virginia les avait présentés pendant la fête .
Elle affirmait qu'ils se ressemblaient comme deux frères ...
11 - Mais il avait eu beau lui hurler son nom , se rappelant encore les " promesses " de sa nouvelle amie , leurs tendres effusions lorsqu'il avait dû , sans elle , regagner la capitale .
- ... Et je t'aime encore ! , lui avait-il avoué sans y croire vraiment , d'une voix contenue , le teint pâle , effondré d'entendre tous ses mensonges , mais pensant que , par cet aveu inattendu , enfin sorti de sa bouche au bout de tant d'années de silence , il réussirait , peut-être , à éveiller son attention sur lui , à témoigner de son calvaire : il ne put en dire davantage !
Elle s'était tue . La stupeur l'avait rendue muette . Elle paraissait effrayée .
- Je ne sais plus précisément , conclut-elle , gênée . Elle avait visiblement du mal à retrouver ses esprits ... Tout cela est bien mort , poursuivit-elle au bout d'une minute ...
Venise , vos montagnes , c'est un autre
monde ... Vous êtes si triste , si différent de
lui , vous comprenez ? Nous devons continuer d'aller de l'avant , toujours plus loin , vers l'horizon ... Weitergehn , bis zum Horizont !
( 99 ) , répéta-t-elle en langue allemande . Je suis complètement navrée , je vous prie de me croire ... Vous êtes arrivé trop tard ... Je suis confuse . Et puis , lui susurra-t-elle à l'oreille avec tendresse ," tu sais bien que personne ne peut pénétrer , ne serait-ce qu'un bref instant , dans le coeur de l'autre et être uni à lui " . ( 100 )
Elle semblait à bout d'arguments , nerveuse , tirant sur sa cigarette .
- ... De toute manière , lui lança-t-elle ensuite sur un ton glacial pour achever de l'éconduire , je ne vous aimerai jamais , c'est évident !
Dans son regard mouillé , devenu soudain cruel , avait fini par naître une espèce de dégoût :
- Je ne suis pas comme vous ... Je ne le serai jamais !
Vous saisissez ? "
12 - Se levant lourdement de son siège , il eut cette sensation terrible de mourir .
Un teint livide fardait son visage , un grand poids d'angoisse lui nouait maintenant l'estomac .
Il était temps , jugea-t-il , d'oser lui parler , d'aller, sans défaillir , dévoiler quelque chose de son âme souffrante à la passagère .
Il essaya de l'approcher , de la chercher avec lenteur dans l'obscurité .
Mais quel problème , se dit-il , avec tous ces gens qui , tout autour , ne comprendront jamais rien au "Mystère de la Beauté " , celui dont parle Gérard de Nerval ...
Et puis , ce fut elle , à moitié assoupie , une belle chevelure blonde ruisselant sur ses épaules . Mais ce n'était pas la sienne : il y avait une autre fille plus jeune à ses côtés , d'une ravissante apparence , ressemblant davantage à un homme , à un ange aux traits juvéniles d'adolescent .
Bon sang , ce n'était pas possible ! A peine l'avait-il aperçue , d'ailleurs , qu'il souhaita disparaître aussitôt sans laisser de trace . En même temps , son erreur lui sembla évidente : N'avait-il pas , comme d'habitude , pris ses désirs pour des réalités ?
Celle qu'il avait connue jadis , et qui le poursuivait jusqu'au plus profond de sa trouble personnalité , était-ce vraiment la même ? Ressemblait-elle encore à son obsession maladive ?
Il sentit vaciller ses deux jambes .
13 - Longtemps encore , avaient résonné ses dernières paroles dans son cerveau en feu .
Quand le passager s'éveilla dans la grande salle d'arrivée de l'aéroport Kennedy , elles avaient disparu .
Autour de lui , des gens pressés , qui couraient dans tous les sens et se
bousculaient .Toujours , cette immense voix humaine au langage incompréhensible , qui le tourmentait comme celle de la mer . Là-bas , se fondant au coeur de la foule , deux femmes se tenaient fermement , bras-dessus
bras-dessous . L'une d'elles , conversant avec l'autre , étreignit sa compagne l'espace d'une seconde .
Avait-elle vraiment parlé pour lui-même , tout à l'heure , ou bien pour ce clown ridicule ?
Affreuse incertitude .
Alors , sa vie entière lui parut un immense trompe-l'oeil , un gâchis .
" J'ai été longtemps à t'attendre , balbutia-t-il encore , dévoré par le désespoir , anéanti sur sa banquette .
Il aurait tant voulu rejoindre son grand amour , s'enfuir avec elle ... vers les sommets !
FIN
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DAN AR WERN - CHEMINS D'ÂMES - Nouvelles - 12 - Celles Qui Passent ( IV ) .
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" Chemin d 'Âmes " , copyright 2023 .
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Notes :
98 - Gustav Von Aschenbach , personnage principal , écrivain munichois de " La Mort à Venise " ( Der Tod in Venedig , 1912 ) de Thomas Mann .
Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , photographe , journaliste et aventurière suisse . Photo ci-dessous .
99 - " Weitergehen " , chanson de Milva ( 1939 - 2021 ) dans son album " Artisti " , copyright 2001 Milva / BMG - ARIOLA - Tous droits réservés .
100 - " La Mort en Perse " ( Der Tod in Persien , 1935 ) , récit de voyage d'Annemarie Schwarzenbach .
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