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UN COEUR SOLITAIRE - III - Doute .

14 Juin 2024 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #UN COEUR SOLITAIRE

UN COEUR SOLITAIRE - III - Doute .
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UN COEUR SOLITAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

III - Doute

 

 

 

 

 

 

 

" Miranda : M 'aimez-vous ?   

Prince Ferdinand : Oui , plus que tout au monde , je vous aime , je vous estime , je vous honore . "

William Shakespeare - " La Tempête " , Acte III , Scène I .

 

 

 

 

       6 - Qui donc pouvait être cette nouvelle Madone ? , s'interrogeait-il au milieu de la nuit , se sentant défaillir , éclatant en sanglots . Qui était celle ayant su si bien lire en ses yeux la blessure démesurée du soleil couchant , cette petite tache rouge comme une aube nouvelle à sa tempe sanguinolente , signe en lui d'une douleur sans fin , souvenir d'une lutte féroce avec ces ombres cruelles qui l'avaient mortellement assailli , et dont il avait cru se défendre par un coup de révolver providentiel ?  

          Peut-être comprendrait-elle qu'il allait bientôt mourir avec ce bandeau posé sur les yeux de son esprit malade , mais tombant enfin dans les bras providentiels de cette pimpante infirmière ? 

          " Qu'aurais-je pu faire d'autre que

m'enfuir ? , se demandait-il parfois , tourmenté par cette rencontre , pendant que son âme prisonnière se voyait obligée de se rappeler , dans un terrible sentiment d'angoisse mêlé de culpabilité , sa petite étoile * abandonnée jadis au loin , restée en fin de compte si peu de temps blottie contre lui parmi les trésors de leur enfance bretonne où il s'était parfois réfugié , comme inexorablement échoué dans le pays de ses rêves , tels ces quelques arbres bordant de leurs sinistres silhouettes décharnées les allées sombres du Palais-Royal , ombres d'un autre vaisseau-fantôme , celui de l'ancienne monarchie ...

          Comment vivre sans elles ? , se torturait-il maintenant , fixant , pour s'endormir , l'horloge ancienne au visage impitoyable comme si elle ne parvenait qu'à lui rappeler le sien , pendule murale dont les aiguilles , " deux caravanes traversant un désert " , sonnaient le glas de sa solitude ... ( 5 ) 

          D'ailleurs , l'avaient-elles jamais aimé ? Le pire tourment , c'est le doute , finit-il par conclure à la fin d'un sommeil agité , se levant pour ,

ensuite , contempler l'oeil indifférent de la Lune tel un songe à la surface de l'onde

frémissante ... Le retour de la clarté se produit-il quand on revient du royaume invisible ? Quand il n'est pas partagé , l'amour peut-il jamais

mourir ? Tant de questions l'agitait dans tous les sens , l'empêchant de dormir au pied de l'âtre silencieux .

          Que de lettres pleines de fièvre avait-il aussi écrite à une adresse figurant sur le site officiel de Clara Stern , la pianiste , son âme remplie d'elle , pleine d'espoir aussi longtemps que sa foi naïve avait pu résister à l'étendue de son

chagrin ! Banale rencontre , certainement , dont il n'avait jamais eu de réponse . Tout ca semblait si loin , désormais ...  Ne s'était-il pas lui-même convaincu que cette histoire était impossible ? D'ailleurs , que pouvait bien signifier , au sens commun , la valeur d'une vraie passion ? Les souvenirs continuaient , de temps à autre , d'attrister son coeur . C'était tout . Fouiller dans le passé ne sert très souvent qu'à faire s'agiter des

fantômes . Découragé , sans force , il était devenu peu à peu insensible , presqu'indifférent . N'avait-il pas fait tout son possible , après tout , pour se débarrasser de son ancienne vie ? Même si le temps d'une balade , quelquefois , devant le spectacle d'amoureux se promenant , main dans la main , sur les quais de Seine , il croyait revivre les temps insouciants de son adolescence des bords de Loire  ... 

          Mais elle avait fui , profitant  , croyait-il , d'un simple prétexte pour mettre un terme définitif à leur éphémère duo . Alors guettait-il , sans

raison , le retour de son hirondelle comme on attend la venue du printemps ! Parfois Dieu calme la tempête , souvent , l'homme la laisse éclater ! 

          - Qui apaisera la mienne ? , implorait-il au matin de ses trente-neuf ans . J'ai beau rêver tel un prince de Shakespeare , mais ne l'aimer que sur scène , sans pouvoir l'approcher ! ( )

           Ces après-midis d'automne , l'orage hurlait sa plainte au coeur des grands arbres , et des nues d'épouvante , roulant à la surface des

toits , l'eau ruisselait de pluie sur les tuiles , pénétrante , comme elle  tombait  , infiniment , sur le bois vermoulu des charpentes : - Des blessures si profondes , gémissait-il , qu'elles ne doivent se murmurer qu'à l'oreille d'un ange , tel un brûlant secret !

     

      7 - Dans ses moments de fatigue ou lorsqu'il travaillait à la conception d'un nouveau livre , il lui arrivait d'oublier cette peine en pensant , sous les vieilles arcades du Palais-Royal , à l'avenir de sa boutique . Assez secret , tout de même , c'était un homme aux gestes lents , méticuleux , dissimulant son activité de bouquiniste derrière un regard sombre et des lunettes noires , qui lui donnaient un drôle d'air de conspirateur , quoique jeune

encore  , la quarantaine , malgré , quelquefois , des airs absents qu'on attribuait à l'emprise de son métier . Mais , dans le quartier , chacun pensait que la seule passion connue de cet homme dont nul ne connaissait la véritable origine , c'était ce travail qui , toute la journée , lui faisait

concevoir , au prix d'une d'une très solide

technique , de belles histoires lui permettant , par leur style ou leur décoration , de donner libre cours à ses talents cachés d'artiste-relieur et de bibliophile . Bref , sa renommée était établie , certes , mais bien trop discrète , et son style paraissant démodé , il était ignoré de la critique parisienne , celle-ci ne s'intéressant guère aux doux rêveurs comme lui ! 

 

       8Il se rappellerait encore longtemps cette nuit de pleine lune et les sensations bizarres qu'il avait éprouvées , resté seul avec le souvenir de cette fille qui l'avait toujours ignoré ! C'est ainsi que cette fièvre particulière l'avait atteint , ces idées de suicide !

            Quelle fantasmagorie ! , se souvint-il , au moment ou lui et Sterenn , la compagne de sa prime jeunesse , avaient pu , il s'en réjouissait maintenant , grâce à une clef qu'elle dissimulait sur elle , entrevoir une cachette où , disait-elle , se trouvait peut-être la fameuse

" Croix de la Grève " en aigue-marine et cristal de roche qui délivre les coeurs prisonniers !

           Mais le soleil avait décliné sur le parc , laissant ses derniers feux brûler le fronton des façades qu'un trio insoucieux de mannequins et photographes bravait encore de leurs sourires enjôleurs , snobant les rares passants pressés témoins de leurs poses d'Arlequins moqueurs ... 

 

 

 

 

 

( A Suivre )

 

 

 

                          ___

 

 

DAN AR WERN - Un Coeur Solitaire - III - Doute - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Un Coeur Solitaire " , copyright 2024 .

                          ___

Notes :

 

5 - " Les Vagues " ( The Waves , Virginia Woolf , 1931 ) .

6 - " La Tempête " ( The Tempest , 1610 - 1611 ) , l'une des dernières pièces de William Shakespeare .

     

* Etoile = Sterenn en langue bretonne . 

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