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Dan Ar Wern Official Website

UN COEUR SOLITAIRE - V - Banqueroute .

17 Juin 2024 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #UN COEUR SOLITAIRE

La Ghirlandata ( 1871-1874 ) par Dante Gabriel Rossetti .

La Ghirlandata ( 1871-1874 ) par Dante Gabriel Rossetti .

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UN COEUR SOLITAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V - Banqueroute

 

 

 

 

 

 

 

" Une âme qui en fait une autre , un corps qui nourrit un autre corps en lui de sa substance ... "

 

Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel

( 1868 - 1955 ) , Troisième Journée , Scène I .

 

 

 

 

     11 - La librairie que les parisiens et les touristes prenaient plaisir à visiter sous les arcanes majestueuses du Palais-Royal , et qui avait jadis abrité l'univers merveilleux de Lilian , véritable sanctuaire où celui-ci avait non seulement consacré toute sa vie à la reliure d'art , mais aussi à la restauration de livres anciens et précieux , cette petite boutique sans prétention , mais que l'on croyait éternelle , avait , depuis peu , définitivement fermé ses portes ! Financé par un groupe d'outre-Rhin qui , ayant ses entrées dans les commissions de Bruxelles , pouvait ainsi lui obtenir des dégrèvements illégaux , le propriétaire , qui avait exagérément puisé dans les fonds de sa société , avait été poursuivi ensuite pour abus de biens sociaux et manipulations financières , tout ceci n'étant , après tout , que la partie immergée d'un iceberg dissimulant des activités bien plus secrètes concernant la toile est-allemande qu'une puissance étrangère avait tissée à travers toute l'Europe ! Notre ami , qui par la suite s'était demandé si son voyage à Merzig avait été vraiment le fruit du hasard le plus pur , eut tout le temps d'y réfléchir dans sa cellule de la prison de la Santé , puisque c'est là qu'il fut incarcéré comme complice malgré l'action des avocats de la défense et ses plus vives et sincères protestations ! Le bel ouvrage que lui avait offert Liesel sur les légendes sarroises du 19è siècle en caractères gothiques , prétendirent les juges , contenait d'ailleurs des documents microfilmés de la plus haute importance !

 

12 - Pourtant , l'histoire du pauvre homme ne s'arrêta pas là . Déterminé à ne pas laisser l'héritage de son art disparaître , il décida , malgré tout , de poursuivre son travail chez lui . Transformant en atelier son modeste appartement de banlieue , Lilian poursuivit longtemps son travail d'écrivain , continuant à militer pour sa réhabilitation , mais aussi à relier des livres pour ses clients les plus fidèles . Cette passion pour son métier ne pouvait être éteinte par les épreuves , et même sans fonds de commerce , il trouva ainsi , malgré sa profonde amertume , une manière de maintenir son amour des livres , le seul qui lui restait , vivant . Mais si les clients venaient toujours d'aussi loin pour lui confier leurs précieux volumes , parce qu'ils appréciaient , disaient-ils , bien plus que son savoir-faire exceptionnel , sa grande expertise et son dévouement , lui restait maintenant sur la défensive , repensant , le soir , au mauvais accueil des habitants du village où , sur le monument aux morts , figuraient nombre de citoyens qui avaient été tués par les troupes de Louis XIV et de Napoléon !

  Tandis que , sous ses doigts habiles , renaissait d'incomparables chefs d'oeuvre grâce à la magie de la reliure transformant des pages usées en trésors de nouveau éclatants , l'artiste repensait sans cesse à la banqueroute de sa propre vie , se posant toujours les mêmes questions sur la nature de l'amour lorsqu'il avait découvert , fouillant dans un tiroir , la photo du père de sa fiancée en costume des jeunesses hitlériennes !

 

13 - Mais pire encore , ce fut lorsque Il s'était laissé aller tout doucement , près d'elle , vers ce rêve impossible de vouloir embellir sa triste

vie . Comment saisir le mystère de sa beauté , se demandait-il en lui-même , un peu plus

tard , tandis qu'elle lui parlait ? N'était-il pas , en effet , retombé soudain sous le charme de cette fille ,  une belle blonde qu'il trouvait si attirante , jadis ? Ne se retrouvait-il pas complètement ensorcelé par ses mêmes éclats de rire , fasciné par le son de sa voix 

si particulière , légèrement " exotique ", plaisante , comme lorsqu'elle s'était assise un soir d'hiver tout près de l'âtre , à côté de lui , jeune femme agile aux longues jambes effilées , voulant le questionner , d'abord , sur un ouvrage qu'il avait souhaité lui offrir , dont la couverture était décorée d'un ravissant ex-libris : le portrait d'une élégante qui , bizarrement , lui ressemblait un peu  , façon Burne-Jones ou Rossetti , avec sa chevelure de

miel , représentée dans le grand salon de l'hôtel Danieli . ( 11 )
           C'était elle , sans doute , pensa-t-il alors , vêtue d'un costume d'avant la " Belle

Epoque  " ! Elle croyait  , d'ailleurs ,  même s'il n'avait pourtant presque jamais rien peint , songea-t-il peu après , sinon de " petites choses  " ,

des " trucs  " sans  valeur qu'il jugeait sans complaisance , qu'il était devenu

professionnel !

          - Dansez-vous toujours , lui avait-elle ensuite demandé sans paraître attendre de réponse , d'un ton qui se voulait rempli d'indifférence à son égard ? Comme pendant cette nuit magique à la Fac ? , feignit-elle de s'enquérir auprès de lui avec une légère effronterie . N'était-ce pas votre anniversaireIl y a si longtemps !

          Ce souvenir , tel un incendie dans un ciel d'azur , fit davantage étinceler le bleu-vert de ses yeux :  les siens , lorsqu'il s'y fixèrent , ne résistèrent pas à leur force éclatante , magnétique !

          - Tu sais , se reprit-elle avec grâce , ayant enfin reconnu la force d'un véritable amour , nous étions jeunes dans ce temps-là .

          Sans réfléchir , elle avait mis sa joue contre le front de son ami . Elle lui tenait fortement le bras . Puis , d'une voix remplie de fièvre , d'émotion :

          - Je n'ai rien oublié de nos chaudes étreintes ... de cette soirée magnifique à la belle étoile , de notre longue promenade à travers le campus assoupi sous la neigeJ'avais même failli tomber , rappelle-toi !

          Un court moment , l'auditeur , les traits durcis , le visage devenu blême , avait fouillé sa mémoire , celle d'un homme n'ayant jamais fabriqué de ces tableaux sans âme ou pastels mornes qui n'ont que l'apparence d'une oeuvre , puisqu'ils n'expriment en rien la recherche d'un artiste qui n'a pas pris cette voie . Puis , suffoqué par la honte , le désespoir , il s'était mis à fondre en larmes , la suppliant de se taire d'un regard silencieux . Douloureusement , la mémoire des faits véritables remontait , comme une épave de sa désespérance , à la surface des flots impassibles . Ne doit-on pas lever l'ancre pour ouvrir la route aux navires

abandonnés ?

          C'est ainsi qu'il s'en alla , le lendemain ,  peut-être parce qu'il n'avait jamais rien compris du balancement des vagues dans les gerbes d'écume , et qu'elle aussi n'avait jamais tenu compte , sous la mer , au plus profond d'elle même , de leurs rendez-vous silencieux !

 

 

 

FIN

 

 

 

                          ___

 

 

DAN AR WERN - Un Coeur Solitaire - V - Banqueroute  - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Un Coeur Solitaire " , copyright 2024 .

                          ___

Notes :

 

11 - Sir Edward Burne-Jones ( 1833 - 1898 ) et Dante Gabriel Rossetti ( 1828 - 1882 ) , Peintres préraphaélites anglais .

     - Le " Danieli " , célèbre hôtel de Venise . 

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