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LE JASPE DU CERCLE D'OR - Epilogue - XXVIII - Frère Anton .

8 Décembre 2024 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE JASPE DU CERCLE D'OR

Procession des moines vers le monastère du mont Athos ( Gang der Mönche zum Bergkloster Athos , 1905 ) par Hermann David Salomon Corrodi ·

Procession des moines vers le monastère du mont Athos ( Gang der Mönche zum Bergkloster Athos , 1905 ) par Hermann David Salomon Corrodi ·

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LE JASPE DU CERCLE D'OR

 

 

 

 

 

 

 

pour Jean Racine

   et James Joyce

 

 

 

 

 

 

 

Epilogue

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

       

 

 

XXVIII - Frère Anton

 

 

 

 

 

 

 

O toi , sosie , personnage au teint pâle ,

  Pourquoi revivre mon haut mal ? "

 

Heinrich Heine *

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   52 - Il marchait , solitaire , au flanc de l'Athos , repensant à l'homme d'avant qui avait du choisir , peut-être , de donner toute sa mémoire pour sauver son âme , lui qui n'en aurait maintenant plus rien à faire de la vendre , coup de lance planté dans le coeur du patriarche qu'il s'était efforcé de devenir , au premier venu lui promettant monts et merveilles pour la retrouver , car il ne se souvenait plus de rien concernant le chemin tâtonnant de sa jeunesse .

- Ecoutez-moi , je vous apporte la vérité ! ( 64 )

            Qu'avait-il bien pu faire de sa vie ? Combien de temps lui faudrait-il attendre , encore , soupira-t-il , contemplant , du haut d'une terrasse , l'éclat du couchant frappant le regard perdu d'un cygne noir attiré soudain par une ombre s'agitant dans la vaste étendue des eaux sombres de la mer ?

            Lui , que ferait-il , sinon s'abandonner à son triste sort , comme l'astre solaire au crépuscule ?

Combien de temps vais-je T'appeler , Seigneur , sans que tu m'entendes ? ( 65 )

- 'est-ce pas qu'on se croirait , chez nous , dans le jardin du paradis ? , lui avait pourtant confié , en guise de réponse , l'higoumène , lui montrant d'un geste le " Menaion " ainsi que les oeuvres de Basile et de Chrysostome , reliées de cuir incarnat , dans la somptueuse bibliothèque en orme massif de la Grande Laure ! N'est ce pas un havre , avait-il rajouté tantôt d'un triste sourire , pour tous ceux qui cherchent à aimer leur frère ? ( 66 )  

            La cause des anciens ? Pour ce qui le concernait , ce n'était , après tout , qu'une réponse tardive à la traîtrise de bien des crimes venant du camp adverse au fil de siècles d'abandon , bûcher fatal ayant voulu faire périr en chacun d'eux cet être angélique et si beau qu'il devait être à

l'origine , pourtant , si l'on n'avait pas voulu tuer en chacun , la conscience , beau nom de clarté , jadis comme aujourd'hui , avant de reconnaître que , grâce à elle , " une âme en fait une autre , un corps nourrit en lui un autre corps de sa

substance ... " ( 67 )

            Etait-ce alors , pour lui , l'ultime

demeure ? Car le monde retenait son souffle , et le matin même où la guerre venait d'être déclarée , tandis qu'on s'attendait au pire , un moine s'était agenouillé face à l'immensité  , miroitement d'innombrables vagues scintillant comme des âmes ressuscitées . Triompheraient-elles de leur prison terrestre , ou bien retomberaient-elles dans les châtiments de l'enfer ? , se demanda-t-il , priant le Seigneur , croyant les voir mourir , puis renaître sans cesse , flux et reflux bercés d'allégresse et de

paix , depuis les rives de l'au-delà , lorsque dans le lointain , précisa-t-il , " comme une eau très claire qui court sur du cristal et réverbère en elle le soleil " ,  glissait lentement jusqu'à la surface de la mer un gigantesque vaisseau spatial !

( 68 ) 

            Ceux qui ne le prirent pas pour un fou possédé par le démon pensèrent à un signe illustrant ce verset de l'Apocalypse où il est écrit que " le Temple qui est dans le ciel s'ouvrit , que l'Arche d'Alliance y apparut " . ( 69 )

            Ce jour-là , comme dans l'oeil d'un terrible cyclone nucléaire venu de Sibérie , la nature , depuis les rives de l'Actée où il avait décidé de se balader seul avant de regagner sa cellule , témoignait encore d'un calme olympien . ( 70 )

            Pourtant , le promeneur aurait bien voulu se prendre , lui aussi , pour le Titan Prométhée , qui , selon la légende , avait dérobé le feu céleste , mais cette fois-ci , dans l'intention de le rendre aux Dieux de l'ancienne Grèce , bien plus

sages , d'après lui , que leurs créatures

prédatrices !

            L'homme aurait-il encore l'audace , de nos jours , de se croire l'égal de Jupiter ?

          " Quel curieux voyage , quelle étrange aventure vous conduit ainsi , en l'espace d'une seconde , à la souffrance , à la mort ? , réfléchit-il avec une si grande mélancolie , tenaillé par cette peur incontrôlable se profilant dans les limbes d'un couchant précurseur de l'avenir , tâché de funestes lueurs sanglantes , tout éclaboussé de

pourpre , espérant y découvrir encore la trace d'une étoile d'amour et de foi , celle du Berger peut-être ? 

          Mais cette nuit-là ,  Zeus avait déjà fait tomber sa propre foudre , embrasant l'azur de son ire et du feu de sa justice , des rayons incendiaires déchirant le voile noir du firmament , qui réveillèrent soudain l'âme du dormeur , tandis qu'une pluie diluvienne finit par s'abattre sur la sainte montagne désolée aux vingt monastères , chacun devant , comme lui , se sentir soulagé que le ciel finisse par ouvrir ses vannes providentielles plutôt qu'une chaleur écrasante et fatale !  

            S'étant ainsi levé à l'horizon , le vent de la colère divine avait fait rouler ses coups de tonnerre dans les ténèbres parmi le flot tumultueux des nuages , le tirant complètement de sa torpeur , car il sortait d'un rêve où il avait revu , à l'abri d'une fontaine salutaire couronnée d'églantines et de cytises , qu'un unique pin protégeait de son parasol immense , des images d'un passé révolu , écoutant mourir en son coeur une plainte éternelle à travers le méandre des îles ,  cette chanson désespérée de Mahler , comme un bijou rutilant dans son écrin nocturne : " Ich Bin der Welt Abhanden

Gekommen ... " , songeant encore , sans doute , au bruit de l'eau , à la voix de Clara Stern , toujours fasciné, depuis cette époque , malgré son

amnésie , par le mystère de ce double qui le hanterait à jamais ... ( 71 )

           Puis , il se rendit compte , un peu plus

tard , qu'il avait dû , dans ses souvenirs , confondre le visage de cette femme avec un aveuglant rayon de lumière jailli soudain parmi les nuées grises du naufrage des Dieux , celle-ci  paraissant prendre , maintenant pitié de lui . A moins que pour le châtier , elle n'ait souhaité par plaisir lui faire ce grand trou de désespoir dans la poitrine et se demander s'il n'y avait , pour sa part , que ce seul moyen de le guérir ?

           Car " On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve , affirmait jadis Héraclite , tout s'écoule et rien ne reste ... " 

           Mais doit-on revenir en Thrace ou en Colchide , au pays des Îles Fortunées , lui répondait-il en sanglotant , pour voir s'y échouer sans cesse l'illusion de toute une vie misérable ?

( 72 )

 

 

53 - " Accablé de chaleur , mon corps ploie sur le chemin brûlant , je cherche l'ombre du Sauveur , même si elle ne fait que passer ... " ( 73 )

... Je n'en veux à personne . J'ai eu mes cartes en main . Je pense à toutes les choses irréalisées , aux enfants mort-nés , aux anges , aux amours seulement imaginaires , aux rêves écrasés par l'aube , et je pense aux choses mortes pour toujours , aux génocides , aux arbres abattus , aux baleines exterminées et à toutes les races éteintes ... ( 74 )

" Nouvel Espoir ? " , s'interrogea-t-il une dernière fois , relisant la page ultime de son roman .         

 

 

FIN

 

 

                               ___

 

 

DAN AR WERNLE JASPE DU CERCLE D'OR - Epilogue - XXVIII - Frère Anton - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .

                               ___

 

 

Notes :

 

 

64 - Les Vagues ( The Waves , 1931 ) roman de Virginia Woolf ( 1882 - 1941 )

 

65 - Livre d'Habacuc , I , 1 .

 

66 - Récits d'un Pèlerin Russe ( Anonyme , 1865 ) .

Ménaion : ouvrage liturgique des églises d'orient pour les célébrations fixes du calendrier .

Saint Jean Chrysostome ( vers 347 - 407 ) , patriarche de Constantinople .

Saint Basile le Grand ( vers 330 - 379 ) , évêque de Césarée de Cappadoce ( Turquie actuelle ) , auteur d'une règle monastique .

Monastère de la Grande Laure : dédié à saint Athanase l'Athonite , son fondateur , est le plus ancien et le plus important , véritable vaisseau amiral des vingt monastères de l'Athos !

 

67 - " Le Soulier de Satin " ( 1929 ) , pièce de Paul Claudel ( 1868 - 1955 ) - Troisième Journée , Scène I .

 

68 - Thérèse d'Avila - " Oeuvres  " .

 

69 Apocalypse - 11 , 19 .

 

70 - Actée ( Déesse du rivage , néréide ) , nom de la péninsule formant l'extrémité méridionale du Mont Athos .

 

71 - Adaptation du poème de Friedrich Rückert dans son recueil " Liebesfrühling "

( Printemps d'Amour1821 ) :

Ich bin der Welt abhanden gekommen ,

Mit der ich sonst viele Zeit verdorben .

Sie hat so lange von mir nichts vernommen ,

Sie mag wohl glauben , ich sei gestorben  

" Rückert-Lieder " ( 1901 / 1902 , chant III ) musique de Gustav Mahler ( 1860 - 1911 ) .

" Ich bin der Welt Abhanden Gekommen ... " ( J'ai Disparu du Monde ) , poème de Friedrich Rückert ( 1788 - 1866 ) , musique de Gustav Mahler ( 1860 - 1911 )  - " Rückert - Lieder " ( 1901 / 1902 ) .

 

72 - Héraclite d'Ephèse ( 576 - 480 avant J.C ) , philosophe grec ( " Fragments Choisis " , in " Les Penseurs Grecs avant Socrate " , trad. J.

Voilquin , Garnier-Flammarion , 1941 ) .

   - Îles Fortunées , refuge des âmes vertueuses dans la mythologie grecque .

 

73 - Jon , 4 , 10 .

 

74 - " Le Dernier Eté en Ville " ( L'Ultima Statte in Citta , 1973 ) , roman de Gianfranco Calligarich ( 1939 - 2024 ) , journaliste , écrivain , scénariste italien - Tous droits réservés .

 

 

 

" Du , Doppelgänger ,

    Du , bleicher Geselle ,

    Was äffst du nach mein Liebesleid ? "

 

" Der Doppelgänger / Le Double "

 Poème de Heinrich Heine ( 1787 - 1856 ) ,

 Musique de Franz Schubert ( 1797 - 1828 )

( SchwanengesangLe Chant du Cygne , Posth. 1829 ) .

 

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