LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIV ) - Epilogue - VIII - Nostalgie .
Le Veilleur De Brocéliande
( Cycle de L'Etoile XXVIII )
EPILOGUE
VIII - Nostalgie
" Sa pensée se reportait en tremblant vers des choses perdues , vers les bruits des Noëls de jadis , des Noëls oubliés - mais étaient-ce seulement des bruits que ces paroles joyeuses et désincarnées qui montaient vers le ciel , telles les notes d'un xylophone discordant , dans les pièces pleines de fumée , de rires et de visages inoffensifs et disparus ? "
William Styron - " Un Lit de Ténèbres "
( 1951 ) , V .
16 - Comme en 1914 , une nuit de fin décembre , il crut revoir venir , au-dessus de l'autel , au moment de sa prière solitaire , une lueur dans le lointain , quelque chose comme une vague et fantomatique silhouette éclairant le plafond nu de la chapelle de Trec'horanteg ... Il voulut lui crier , la poursuivre dans un élan de désespoir :
" Je vous en prie , dites-moi qui vous êtes ! "
Mais le phénomène parut s'évanouir tout à coup . Que faire ?
Il y avait une petite porte-fenêtre en hauteur de l'édifice , à moitié ouverte . Il parvint à s'y hisser en vitesse , grimpant sur une chaise providentielle , puis forçant la poignée , réussit à se faufiler au-dehors par l'étroit passage . Quelques pas seulement sur le toit , près du clocher , le séparaient du vide ! ( 37 )
Comme Sisyphe , il redouta , en cet instant , de revivre un éternel cauchemar !
( 38 )
Le Destin ne ressemble-t-il pas à l'aube d'un moulin tournant sur des eaux sombres , petite ritournelle que lui chantait sa mère jadis pour l'endormir les soirs de Noël , avant que les dernières lueurs du jour ne basculent dans l'océan de la nuit du nouvel an ? ( 39 )
Cette fois , ce furent de grosses boules lumineuses qui transpercèrent des lambeaux de brume s'effilochant comme du coton gris sur les arbres de la cour , devant l'église , faisant vite renaître sa nostalgie de l'enfance !
Voici ce qu'il put percevoir après cette bouleversante vision , dans un frisson d'angoisse :
Une voix fluette et jeune le héla mystérieusement . C'était bien la même que tout à l'heure , celle d'un rêve au début du siècle , avant la grande hécatombe , où il avait cru reconnaître sa propre image du temps lointain d'une jeunesse insouciante .
- Bonjour , Eliav ! " , fit-elle en lui souriant comme à un bambin . Je crois qu'on t'attend !
" La Mort , pensa-t-il , prend souvent les yeux de ceux qui vont mourir pour observer les vivants ... " ( 40 )
Car c'était bien son double accusateur , Jakez , qui venait d'interpeller ainsi le promeneur , l'invitant même à partir le retrouver sur la lande au pays de leurs souvenirs d'autrefois ... La plainte venteuse , chargée d'embruns , lui répétait sans cesse l'obsédante mélopée , écho de la chanson des vagues mourant sur une plage qu'il pressentait toute proche , fantôme insaisissable , dérisoire de ses amours perdus :
" Qu'as-tu fait de ta vie , qu'as-tu fait de ta vie ?...
M'aimes-tu ? " , lui chantonnait le flot cruel , pendant que l'apparition s'était dissoute en lui avec les dernières nappes de brouillard .
Perdu dans ses rêveries , contemplant l'immensité , il s'arrêta un instant , songeant ou ne pensant à rien d'autre , assis sur un banc face à l'océan , les mains jointes , cachées dans ses genoux , regardant l'horizon comme on regarde une mère , avec ce mélange de confiance et d'interrogation , d'espoir qu’elle lui parle . Soulevant quelques grains de poussière sur la promenade , le vent soufflait , léger d'abord , puis plus vif , remuant ainsi , quelque part , cette chose ancienne , comme un ressac d’enfance au loin , là-bas , mais pourtant tout proche , dans sa mémoire , dans sa poitrine serrée . Pour toute réponse , les oiseaux criaient . C’était cela qui l’avait pris d’abord , sur le golfe , ces hurlements aigus , trop semblables , peut-être , à ceux qu'il entendait jadis , grimpé sur des rochers de granit battus par l’écume , là où , après la tempête , il pouvait ramasser des coquillages , là où il sentait l’iode pénétrer jusqu’à ses os . Ici , l’air plus doux , plus rond , n’avait pas cette morsure salée du large , il caressait plus qu’il ne brûlait , mais pourtant , les mouettes ne changeaient pas , fidèles à elles-mêmes , comme à la mer qui les portait d’un pays à l’autre sans leur demander d’où elles venaient .
Sans doute ne comprendrons-nous jamais pourquoi les vagues meurent au rivage , rongeant impitoyablement les quelques châteaux de sable de nos maigres illusions , de nos pauvres songes , découvrant peu à peu , enseveli sous nos pieds , comme un chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs ? Mais cet autre monde , où , parfois , nous partons la nuit nous aventurer , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufilent d'étranges créatures venues nous visiter . Le jour aussi , longeant ses sentiers d'abîmes , l'onde nous appelle de ses jeux de vagues , de ses reflets d'ambre ou des flots majestueux nous ramènent , par les mouvement de la houle , aux pays lumineux d'une jeunesse trop tôt disparue .
17 - Marchant le long de la baie , marin solitaire , il imaginait déjà ce périple au long cours devant , à l'avenir , le reconduire vers " sa " côte lointaine , à l'autre bout mystérieux d'une étrange mélancolie .
" Croyez-vous au Paradis ? , demandait Xavier Grall . J'ai rêvé ma vie avant de l'accomplir ... " ( 41 )
Empruntant l'escalier de service , rongé par la rouille , d'un sémaphore , il se retrouva ensuite sur une grande route abandonnée . On aurait dit qu'elle prenait son envol vers le grand large , pleine d'espoir . Mais à quoi pouvait-elle bien servir ? , se demanda-t-il . Tout semblait désert .
Personne alentour , aucun véhicule ...Tressaillant de peur , il s'écroula sur le sol mouillé , vaincu par la fatigue et la solitude , épuisé par de trop nombreuses nuits sans sommeil qui lui avaient fait revivre , comme le lui avait écrit son cousin Roll dans une lettre retrouvée dans le grenier par hasard , lorsque tout fut fini , " cet horrible soir du 16 juillet de notre belle histoire de l'été quatre-vingt dix-neuf , lorsque s'installe en moi cette petite musique de nostalgie égrenant ses notes sombres , celles d'une ancienne source invisible aux eaux sans cesse renouvelées ...
C'est elle qui me parle , je crois , depuis l'aube des temps .
Ma vie ressemble à cette fugue lancinante et grave qu'elle nous jouait dans la demeure de Brocéliande il y a tant de siècles !
Monocorde , insignifiante en apparence , mais dévorante et sourde comme un feu souterrain qui couve avec persévérance et lenteur sous la cendre avant le jaillissement final de sa flamme rédemptrice !
Je n'ose plus l'écouter , maintenant , de peur de raviver la plaie .
Désormais , je ne pourrai que fuir en entendant les accents plaintifs de " L'Offrande Musicale " , ou de l'envoûtante " Méditation de Thaïs " ! Rappelle-toi , nous avions peur de la suivre sans doute , et pourtant , malgré l'angoisse indicible qui nous étreignait , malgré la fatigue , rien n'aurait pu repousser la force de son appel ! Nous nous faufilâmes comme deux ombres parmi les bosquets d'ajoncs , les buissons d'aubépine , jusqu'à une bordure de primevères parsemée de roses , parterre de façade , avant d'arriver devant la cour intérieure du château . " ( 42 )
Parfois , le souvenir de Virginia se mêlait à celui de Léna , le fameux soir où la pianiste avait brandi un glaive contre l'ennemi . Quel était celui ayant pu écrire ce texte empli de dévotion ? , se demanda-t-il en lisant , au bas d'une feuille froissée de la gazette juridique , deux simples initiales d'un admirateur inconnu :
" Les traits pâlis , décomposés par le trac mais s'efforçant de sourire au public , elle s'était assise , majestueuse , sur la banquette pendant que , l'orchestre , tout de suite , se mettant à jouer , la musique vibra aussitôt d'une parfaite splendeur où , dans le bois luisant du couvercle , se reflétait ses doigts effilés courant comme des sortes d'insectes monstrueux sur le clavier noir et blanc du piano . Crut-elle percevoir alors quelque dérèglement sonore à l'intérieur d'un nouveau monde , au moment où , par un accord mineur , la lumière parvenait à s'engouffrer soudain dans l'épaisse obscurité de son ventre , la faisant de longues minutes douloureusement tressaillir avant d'entamer soudain la brève coda reprenant le thème initial comme si , de cet adagio , un enfant peu à peu surgissait d'elle-même , prenant son envol ?
Frissonnant d'inquiétude , elle dut se demander ce qu'elle était venue faire là , aujourd'hui , dans cet auditorium , lieu de mystères et de ténèbres fécondantes , mais aussi , gagnée par l'angoisse de la mort , combien de temps lui serait donné , belle âme juvénile , avant qu'elle ne devienne à leurs yeux cette femme vieillissante qui aurait , sans doute , à leur tirer bientôt sa révérence afin de repartir jouer la phrase d'une autre mélodie encore plus parfaite , laissant ici-bas les conventions d'un orchestre social à la partition trop bien réglée ? Mais ce n'était pas un enfant , c'était un glaive ! " ( 43 )
PS : Yann Kervern , celui qu'on nommait le " Sage de Brocéliande " , vivra plus de cent ans , laissant derrière lui un livre de mémoires nommé " Le Passeur des Mondes " qu'il avait dédié à son petit-fils , Yann Kervern II .
FIN
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DAN AR WERN - LE VEILLEUR DE BROCELIANDE ( Cycle de L'Etoile XXXIV ) - Epilogue - VIII - Nostalgie - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE VEILLEUR DE BROCELIANDE " , copyright 2025 .
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Notes :
37 - Trec'horanteg / Trehoranteuc , petite commune morbihannaise dont l'église paroissiale dédiée à Sainte Onenn , est aussi connue sous le nom d'église du Graal à cause des aménagements et des vitraux commandés par son recteur , l'abbé Henri Gillard ( 1901 - 1979 ) entre 1942 et 1962 , qui mêlent des thèmes païens de la légende arthurienne à des éléments chrétiens .
38 - Sisyphe , fils d'Eole , fut condamné , par une sentence éternelle , à rouler sur le versant d'une montagne un immense rocher qui , dès qu'il atteignait le sommet , retombait sans cesse .
Albert Camus ( 1913 - 1960 ) , philosophe et romancier français , s'inspira du " Mythe de Sisyphe " pour écrire son oeuvre , qui porte le même titre ( 1942 ) .
39 - Comptine du Pays de Vannes : " Pep hini d'e dro , hag ar vilin a dro ... " ( Chacun son tour , et tourne le moulin ... )
40 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) , roman de Julien Green ( 1900 -
1998 ) , écrivain franco-américain de langue française , membre de l'Académie française .
41 - " L'Inconnu me Dévore " , 1984 , de Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète ,
écrivain , penseur breton .
42 - " L'Offrande Musicale " ( Musikalisches Opfer , 1747 ) de Jean-Sébastien Bach
( 1685 - 1750 ) . " Méditation de Thaïs " ( extraite de l'opéra " Thaïs " , 1894 ) de Jules Massenet , compositeur français ( 1842 - 1912 ) .
43 - Crépuscule d'Auberive / Célébration ( Cycle de L'Etoile XXX ) - CELEBRATION - I - Tressaillement ( Printemps ) - Copyright Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - Dec. 2024 .
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