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LE GARDIEN DU MARAIS - X - Le Retour de Claire .

25 Octobre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE GARDIEN DU MARAIS

Reflets dans un Oeil d'Or ( film )

Reflets dans un Oeil d'Or ( film )

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LE GARDIEN DU MARAIS
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
X - Le Retour de Claire

 

 

 

 

L'Esprit , tel une tapisserie richement tissée dont les couleurs dérivent de l'expérience des sens , et dont le motif serait tiré des circonvolutions de l'esprit ... "

" Assis , le menton dans la main , d'un air méditatif , il se mit à regarder les tisons du feu , fixement : un paon d'un vert sinistre , avec un seul énorme oeil d'or , et dans cet oeil , les reflets de quelque chose de minuscule ... "

Carson Mc Cullers - Reflets dans un Oeil d'Or ( 1941 ) * 

 

 
 

 

   

 

30 - Mille ans sur terre , hurla-t-il en esquissant un geste de lassitude et de désespérance , un jour de royauté divine , ridicule caricature de l'ordre ancien refusant le nouveau règne !

A quoi bon la jeunesse éternelle , en effet , s'il ne s'agissait que de l'affreuse grimace de quelque hurluberlu ? Une seule chose était vraie pour le gardien du marais , c'était cette douleur en son âme de bête prisonnière qui le poussait , arrivé au sommet du gouffre , à scruter le fond de l'abîme , et se mettre à rire comme un fou ! L'homme qu'il était devenu aurait dû s'avouer ne plus beaucoup tenir à cette vie qui , loin de l'Esprit céleste , l'avait terriblement déçu : ses amours malheureuses , la mort de Laig et la trompeuse froideur de Claire , sa solitude aussi vaste que l'infinité océane ...

" Mais où iraient donc plus tard tous ces visages réduits en cendres ? " , se demandait-il parfois .

L'au-delà était ici , n'est-ce-pas , dans cette triste vie quotidienne .

" Il nous donne la main ! " , fit-il , pleurant à chaudes larmes , le regard noyé dans l'eau si attirante , agenouillé sur le vide .

" N'est-ce pas maintenant qu'il faut l'atteindre ? "

Et sans doute fut-il tenté de suivre au fond du précipice l'inutile morceau d'étoile si longtemps convoité !

Mais celle-ci surgit un jour d'une roche au milieu du feuillage , à travers un léger souffle de vent ... La nuit tombait sur Saint-Rivoal . Un vent d’ouest faisait trembler les murs de la vieille maison Le Guern . La tempête en secouait les vitres , la pluie battait les ardoises d'un rythme régulier que Cheun aimait écouter avant de s’endormir . Depuis des semaines , les habitants disaient apercevoir des halos au-dessus du mont , des éclats froids traversant la brume au milieu des ajoncs dorés - ni orages , ni feux humains . Mais il n’y avait plus personne que lui , ici - du moins , c’est ce qu’il croyait lorsqu'une lumière s’alluma soudain dans la cuisine . Cheun Le Guern sortit de sa torpeur , cette nuit-là , lorsque quelqu’un frappa à la porte . Il croyait rêver depuis des mois , depuis sa descente dans le " Yeun " . Il vivait seul , à moitié retiré du monde , à rédiger des pages de symboles incompréhensibles qu’il n’osait plus relire . Il ouvrit .

La femme entra , trempée , vêtue d’un manteau clair taché de poussière rouge — la poussière de latérite , celle des pistes africaines . Elle posa son sac sur la table .

Alors , La pièce s’emplit d’une odeur étrange , mêlée d’ozone et de terre mouillée . Son souffle était court , la sueur qui perlait à sa nuque dégageait cette senteur âcre d'algues vertes , comme un signe qu’elle portait en elle la contamination qu’elle avait voulu combattre .
Ses gestes étaient lents , mesurés . Dans la pénombre , ses yeux brillaient d’un éclat de métal , comme si la lumière s’y fragmentait en prismes mouvants. .

C'était Claire Delatour !

Elle parcourut d'abord la pièce du regard , comme si elle s’attendait à y trouver quelqu’un d'autre .
Ses doigts frôlèrent son vieux carnet posé sur le buffet , celui où il notait ses pensées avant de disparaître .
Elle le feuilleta , sans expression .
Puis elle murmura :

Tu avais raison , mon cher . Ce n'est pas l'Enfer qu'il faut craindre , c'est ce qu'il nous fait devenir !

Elle s’assit un instant , son visage se détendit , presque humain .
Puis , à voix basse :

- Là-bas aussi , ils m’attendaient . Les mêmes que ceux du lac . Ils se sont servis de moi comme d’un passage ...

Le vent siffla plus fort , faisant vaciller la lampe . Dehors , pareille à un chœur lointain ou à une vibration dans l’air , une rumeur monta .
Elle ferma les yeux .

- Bien sûr , ils ne vous détruisent pas . Mais ils vous transforment . Le feu , l’eau , la chair - tout devient pour eux matière végétale .
D'ailleurs 
, tu les as connus bien avant moi . Tu disais même les avoir combattues , ces algues pourrissantes !

La missionnaire leva la tête vers lui . Son regard , soudain , n’était plus tout à fait celui d'un homme : sa pupille s’était dilatée , puis effilée comme celle d’un faucon , tandis qu' un léger sourire étirait ses lèvres .

L’humanité nétait qu'une étape . La suivante devrait commencer ici , dit-il , dans cette maison .Tu naurais pas dû revenir , Claire . Ce que tu portes en toi m'appartient .

Fébrilement , il se leva , sortit sur le seuil . Une clarté montait du sol , comme si la lande elle-même l'aspirait , le vent , capricieux dans la bruyère , soulevant ses cheveux pendant un bref instant . Au loin , sur le mont Saint-Michel de Brasparts , on distinguait une forme lumineuse , peut-être un feu de berger , peut-être la nouvelle effigie en or du saint , sur le toit de la chapelle . 

Claire  , pensant à son ami , regarda par la fenêtre vers le sommet , murmurant :

Le Prophète ne mentait pas .

Puis , elle s'en retourna , se tenant dans le contre-jour .

- Claire ?
- Je t
attendais , Cheun ...

Sa voix était plus grave qu’avant , plus lente , presque inamicale .
Sans qu’elle l’invite , il entra .

Je t’ai cherchée longtemps , dit-il . Je croyais que tu étais perdue .
- Perdue ? Elle sourit doucement . Non . Je me suis retrouvée .

Elle s’assit à nouveau , posant sur la table une pierre noire , lisse , polie comme du verre .
- Ils m’ont appris à l'écouter , là-bas , ceux du désert , qui viennent de très loin , mais pas d’un autre monde . D’un autre temps !

Il la fixa , troublé , craintif .
- Tu parles comme eux , maintenant . Comme Laig avant de mourir .
- Elle n’est pas morte . Elle a simplement franchi la ligne avant moi .

Il pencha la tête vers elle . Son regard , jaune et fixe , semblait venir d’un autre univers . Parlant peu , ses mots résonnaient comme un avertissement :
- Toi ? Pourquoi résistes-tu encore Tu as vu notre signal , tu l’as entendu dans les eaux du marécage . Pourquoi t’accroches-tu encore à ton vieux monde ?

Elle recula , prise d’un vertige .
- Voyons , tu l'as devinéParce que je sais que ce feu-là doit t'obéir , que tu en es le maudit gardien !

 

31 - Ses traits , tout à coup , semblèrent vibrer sous la lampe , comme si sa chair , soudain devenue translucide, était gagnée par la crainte .

Elle se leva lentement .
- Ils m’ont envoyée pour toi . Tu as été choisi , dès le début . Tu étais le passage .

Le passage ?
- Oui . Celui qui annonce , celui qui ouvre . Le Prophète .

Elle s’approcha , si près qu’il commença d'avoir peur , sentant le froid de sa peau de serpent .
Mais tu hésites encore . Ils m'ont dit qu'ils n’aimaient pas beaucoup l’hésitation . Ceux qui refusent ... seront dissous !

Sa voix était si douce , presque tendre , mais chaque mot tombait , selon lui , comme le couperet d'une sentence définitive .
- Voyons , ma chérie . Laisse-les tomber , ces gens-là  . Bientôt , il n’y aura plus de distinction entre eux et nous . La Terre a commencé à changer . Le " Youdig " n’était quun seuil .

Il ferma les yeux , revoyant sa chère Maela , ses mains , son rire dans la lumière du mont .
Puis , il crâna :
- Et si le Prophète devait refuser ?

Dans un souffle , après un silence , elle rétorqua :
- Alors , le feu l’effacera . Comme on efface un mauvais rêve au matin !

Fuyant la menace , il voulut se réfugier dans la salle à manger , là où un grand miroir ancien reflétait la lumière des bougies . Claire , essoufflée à le suivre , l'y précéda , s’y regardant aussi , croyant y voir la forme d'un autre visage , comme si son propre reflet n’était plus le sien .
Mais c’était , en fait , son double lumineux , d’une beauté presque insoutenable , celui d'une Madone sans ombre , transfigurée , dont les yeux s'irradiaient d'une blanche clarté !

Le gardien , dont la silhouette déformée s'affichait à côté d'elle dans la glace depuis le cadre de la porte , se mit encore à fanfaronner :

- Regarde-toi bien , fille du désert ! , claironna-t-il . Ce que tu vois nest pas vraiment toi , mais celle , seulement , que tu as trahie

Elle tendit la main.
Sous sa paume , un éclat naquit , rayonnement bleu qui fit danser les ombres .
Cheun sentit la chaleur remonter le long de son bras , dans une douleur aiguë , puis une clarté totale .

Observe à ton tour Ce n’est pas la fin , c’est le commencement ! , lui répondit-elle .

Au même instant , dehors , depuis le toit de la chapelle , un rayon fulgurant , qui arrivait de la statue captant les derniers feux du couchant , vint traverser la fenêtre . La lumière , jaillissant comme d'un glaive dans le regard de l’Ange , rebondit brusquement sur le miroir , frappant Cheun en plein front !
Un cri bref , puis le silence .
Le gardien s’effondra , le visage brûlé , comme foudroyé par un feu invisible !

Claire tomba à genoux . La pierre noire quitta sa main , se fendit en deux , laissant échapper une vapeur , et , dans l’air , l’odeur d’iode et de mer reprit sa pureté ancienne .

Dehors , la tempête se tut soudain .
Le vent s’immobilisa .
Au-dessus du mont , un cercle lumineux apparut , silencieux , et la chapelle projeta sur la lande une ombre inversée , noire dans la lumière.

La maison trembla . Enfin ,  tout s’éteignit .

 

32 - À l’aube , des promeneurs découvrirent la demeure vide .
Sur la table , la pierre noire brillait d’une lueur sourde .
Autour , les murs portaient des traces brûlées , mais aucun corps .

Certains jurèrent avoir vu , dans les jours suivants, deux silhouettes marcher côte à côte , sur la crête du mont , dans la brume .
L’une semblait faite de lumière , l’autre d’ombre .
On disait que parfois , on les entendait parler , comme un écho :

Le Prophète a changé.
- Non , Maela . C’est le monde qui s’est enfin souvenu de lui .

Et depuis , la lande du " Yeun " garde ce silence particulier , celui des lieux dont la porte , maintenant , reste ouverte , où quelque chose d’immense est déjà en train de recommencer !

 

 

 

 

( A Suivre )

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* Reflets dans un Oeil d'Or ( Reflections in a Golden Eye , 1967 ) , film américain réalisé    par John Huston , avec Elisabeth Taylor et Marlon Brando .

 Il s'agit d'une adaptation du roman éponyme publié en 1941 par Carson McCullers 

( 1917 - 1967 ) écrivaine américaine .

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