" Quelque chose en nous s'embrase , tandis que tout s'éteint autour de nous ... " *
Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche ( 1837 - 1898 )
Au-dessus , figurait une inscription gravée :
" Qui est comme Dieu ? " ( 10 )
Elle ferma les yeux .
Dans le silence , il lui sembla entendre un souffle , puis une voix très douce :
- Vous doutez encore ?
- Cheun ?
- Ton prophète n'est qu'un pauvre homme . Mais parfois , cela suffit pour ouvrir une porte .
Elle se leva , la larme à l'oeil .
La tornade , au-dehors , portait ses lueurs bleues sur les monts d’Arrée .
Et , pour la première fois , la lieutenante ne sut plus si elle priait ou si elle rêvait .
Dans le bourg , une habitante lui avait raconté qu’une femme étrange venait parfois prier , la nuit , dans l'église .
Elle la décrivit avec des mots simples :
- Belle , mais pas tout à fait d'ici . Comme si la lumière passait au travers d'elle .
Morvan se contenta de noter la date , n’osant pas lui poser plus de questions . C’était le 21 juin , jour du solstice , jour le plus long .
Dans les Monts d’Arrée , ce soir-là , le vent soufflait sans fin , venu d’ailleurs .
28 - Certains présages prétendent que la Bretagne serait le dernier refuge pendant la guerre climatique et les catastrophes naturelles .
N'y aurait-il , d'ailleurs , que cette pointe majestueuse pour interdire aux tempêtes du grand large de venir jusqu'à elle ? Ce qui compte , ce sont les signes ... Rien n'avait vraiment changé , d'ailleurs , depuis l'époque du Déluge . Les rubis de la Couronne de feu , jadis tombés de la tête de Lucifer , n'étaient parvenus qu'à attiser davantage la violence et la haine au cours des siècles , répandant leur sanglante amertume sur le coeur brisé des hommes . Qu'il semblait loin , cet autrefois rayonnant de toutes choses , mais qu'il était proche aussi ! Car l'âme d'un peuple sera toujours plus forte qu'un phare à demi aveugle devant cette tempête formidable s'imaginant balayer les consciences !
" L'histoire ne commence-t-elle que lorsqu'elle devient prophétie du passé ? " ( 11 )
" Dites-moi si le monde est gardé ? , demandait le barde Glenmor ? ( 12 )
Car tout , sans cesse , recommence , comme un écho de l'interminable musique des vagues venant mourir sur la rive au ballet merveilleux des nuages ...
Tous les êtres qui montent de l'eau , y reviennent , s'y engendrant à nouveau sous diverses formes ... L'homme déchu a laissé au ciel son magnifique habit de Prince " orné d'or et de béryls , de calcédoines et de sardoines " , costume essentiel au-delà de l'éphémère , à la fois identique et si différent , reflétant des oripeaux sur la glace des apparences ...
" L'hiver , c'est le Monde , l'été , c'est l'Eon " , soupiraient , cet été-là , de nombreux " vacanciers " pensifs , venus en masse dans le nord-Finistère pour observer avec attention cette mer immense et capricieuse qui , seule à leurs yeux , paradoxalement , pouvait les sauver de la noyade . ( 13 )
" En haut régnait l'intrigue , en bas la corruption ... " , déclarait déjà un sage en Chine au temps de la décadence . ( 14 )
Fallait-il se lamenter , comme Sion , devant l'exil et la souffrance de tout un peuple ?
" Le Seigneur m'a abandonnée , le Seigneur m'a oubliée ! " ( 15 )
C'était l'été de la dernière chance , on était au bord du gouffre , un tourbillon de folie meurtrière s'apprêtait peu à peu à embraser insidieusement toute la planète !
Mais qui aurait vraiment voulu s'en préoccuper ? Cette fois , sans que nul ne s'inquiète d'une improbable et soudaine escalade belliqueuse mettant en péril cette belle insouciance du mois d'août , l'invasion des " touristes " venus de l'est se passa en silence au milieu de l'interminable chapelet de leurs corps noircis par les rayons solaires , sinistre préfiguration de l'épouvantable catastrophe !
Après tout , quand il n'y aurait plus de futur , dès l'automne sûrement , la mort viendrait comme une voleuse , et la foudre tomberait , chantant sa funeste mélopée ! Cela paraissait vraiment inéluctable !
29 - Le Guern avait fui la maison Kermeur , mais le monde autour de lui n’était plus le même .
Sur la route de la base , il avait aperçu des éclairs verts traverser le ciel bas . Pas des orages , mais autre chose , des lignes mouvantes , silencieuses , comme si les nuages étaient parcourus d’une intelligence . Arrivé à la brigade , il avait trouvé les hommes rassemblés autour d’un écran brouillé .
Les communications radio étaient pleines d'incohérence , de signaux inversés , de voix réverbérées , de parasites . Les satellites ne répondaient plus .
Le commandant , dont le regard avait désormais cette fixité tranquille des possédés , parla d’un ton monocorde :
- Problème de transmission depuis Brest . Rien de grave .
Mais Cheun , sachant qu'il mentait , remarqua le léger tremblement de ses mains .
Plus tard , dans la nuit , ce fut un technicien affolé qui lui confia à voix basse :
- On ne reçoit plus rien de l’Île Longue . Plus aucune balise , plus de code d’identification .
- Coupure totale ?
- Non ... C'est comme un effacement , comme si tout le système s’était dissous .
Lui comprit soudain que c'était leur but .
Dans un premier temps , les êtres venus d’en bas ne chercheraient pas à détruire l’humanité , mais à désactiver ses armes , à neutraliser son feu intérieur .
L’Île Longue , cœur nucléaire de la dissuasion française , n’existait déjà plus .
Les missiles , les têtes , les circuits ... tout avait été réduit à de la poussière conductrice , rongée par un processus biologique .
Et ceux qui gardaient le secret , comme Kermeur et sa fille , avaient été les premiers visés .
Ronan , parce qu’il avait travaillé sur les systèmes de contrôle sous-marins . Maela , parce qu’elle avait découvert , par hasard , les signaux venus du " Yeun Elez " .
Ils avaient voulu prévenir . Ils avaient disparu !
Les jours suivants , la région fut plongée dans une angoisse muette . Les communications tombaient une à une : les réseaux , les radios , les transmissions militaires . Puis les avions cessèrent de voler .
Des rumeurs circulaient : plus de lumières au-dessus des villes , des nuées métalliques sur la Manche , des côtes effacées de la carte radar .
Cheun , seul sur la colline , regardait le ciel devenir couleur de cuivre . Il entendait parfois un bourdonnement bizarre , comme une mer aérienne ou des vagues de fréquences quasi invisibles . La terre vibrait sous ses pieds .
Mais lorsqu'il " les " vit venir , un soir , il sentit que le sol respirait autrement . Pas des disques , ni des engins connus . Cela ressemblait à des formes translucides , plutôt , mouvantes , pareilles à des méduses gigantesques glissant dans le ciel immaculé de cette vespérale fin du monde . Peu à peu , aurait-on dit , ce ballet prodigieux de métaux recouverts de pierres précieuses finit par consteller l'espace d'un feu d'artifice multicolore !
Une flamme orangée suivait de sa trace les sphères silencieuses , tandis que leurs diamants de feu basculaient , se balançant dans le vide , par-dessus les maisons , surgissant de toutes parts , les illuminant d'une vive lumière aux teintes écarlates , glissant au-dessus de la lande en effleurant les toits , répandant leurs lumières froides , pendant qu'ailleurs , d'autres se déployaient vers les villes - Brest , Rennes , Nantes , Paris ...
Les hommes levèrent la tête sans rien comprendre . Certains se mirent à prier , d’autres à éclater nerveusement de rire . Mais il n’y eut pas de guerre . Les avions ne décollèrent pas . Les missiles ne répondirent plus . Les armes s’éteignirent , comme les lampes d’un monde condamné.
Dans le ciel , une clarté monta , douce , implacable .
Et Cheun , du haut de sa colline , comprit enfin ce qu’avait voulu dire le vieux Kermeur :
" Le monde doit se renouveler.
Les anciens vont partir , d’autres viendront " .
Sans réfléchir , il se mit à genoux dans la brume , revoyant , sous ses paupières traversées d'une lueur verdâtre , le regard lumineux de sa fiancé dont la voix se mêlait au vent de Nordet :
" Tu vois, Cheun ... ils viennent rebâtir la demeure , ils ne la détruisent pas ! "
Pour la première fois , il sentit , alors , que le sol sous lui n’était plus tout à fait solide .
La terre palpitait comme si la planète entière s’éveillait à une autre forme de vie .
Et , dans ce frémissement , il crut entendre le mot qu’il ne fallait jamais prononcer : l'Atlantide !
( A Suivre )
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Notes :
10 - Signification du nom de Saint-Michel en hébreu = Quis ut Deus ? en latin .
11 - Yann-Bêr Kalloc'h ( 1888 - 1917 ) , barde , écrivain breton de l'île de Groix : " Ar En Deulin ( A Genoux , 1904 - 1917 ) , III - Evid Mem Bro ( Pour Mon Pays ) , 7 - Tri Neved , Tèr Bédenn ( Trois Sanctuaires , Trois Prières , nov. 1914 ) .
12 - Glenmor ( 1931 - 1996 ) , chanteur , écrivain breton : " Le Récit Bardique " , dans son album " Princes , Entendez Bien ! " ( Le Chant du Monde , 1973 ) - Tous droits réservés .
13 - " Le Passeur des Mondes " , La Croisade , 10 , 5 : évangile de Philippe ( texte apocryphe du 2è siècle ) .
14 - Tchouang-tseu ou Zhuangzi ( 369 - 288 avant JC )
15 - Isaïe , 49 , 14-15 .
* " Elisabeth de Bavière , Impératrice d'Autriche , Pages de Journal " ( 1898 ) par Constantin Christomanos ( Konstantin Chrestomanos , 1867 - 1911 ) , historien , dramaturge grec , lecteur de l'impératrice Elisabeth d'Autriche .
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