Mais une idée , une seule , le hantait : Maela !
Il devait parler à son père , comprendre .
Le vieux Ronan Kermeur vivait toujours près du lac de Brennilis , dans une maison battue par les vents . Cheun , autrefois , quand il était encore enfant , l’avait souvent croisé sur les chemins , taiseux mais solide , un homme de la lande , enraciné dans la terre comme ses aïeux .
Ce jour-là , pourtant , lorsqu'il le vit ouvrir sa porte , il sentit immédiatement que quelque chose n’allait pas .
Le retraité n’avait plus la même stature .
Son visage paraissait lisse , presque gonflé , mais ses yeux , surtout ses yeux , paraissaient couverts d’une fine pellicule brillante . Une odeur étrange flottait dans la pièce , humide , salée , comme celle des algues qu’on fait sécher après la marée .
- Ah , dit-il d’une voix traînante , tu es revenu ?
- Je voulais parler de Laig .
- Maela ?
Il marqua une pause , comme s’il cherchait dans sa mémoire une parole oubliée .
Puis il sourit d'une manière qui ne lui ressemblait pas .
- Je lui avais bien dit que la route de la digue était dangereuse ! ... Elle conduisait trop vite , cette fille , de toute façon .
Le visiteur se raidit.
- Ce n’est pas vrai ! Vous savez qu’elle n’est pas morte dans un accident .
- Non ? reprit le vieillard , toujours calme . Pourtant , c’est ce qu’on m’a dit .
Il haussa les épaules , puis reprit , d’un ton presque rêveur :
- Enfin ... peu importe . On dirait que tout change , et que le monde doit se renouveler . Les anciens vont partir , d’autres viendront . C’est la loi !
Cheun sentit son cœur se serrer.
- Que dites-vous , Ronan ?
- Je dis que ma fille a cherché son destin , comme nous tous . Elle est retournée là d’où elle venait .
Son regard se fixa sur son hôte , inhumain , perçant .
- Toi aussi , d'ailleurs , tu le sens , n’est-ce pas ? Quelque chose t’appelle .
Désormais , la terre nous parle autrement . Les hommes d’en haut ne la comprenaient plus .
Puis , posant une main humide , légèrement palmée , sur son épaule , Kermeur s’approcha lentement de lui .
- Ne lutte pas . Tu fais encore partie du vieux monde . Laisse-toi glisser .
Cheun , effaré , recula brusquement .
L’air de la pièce semblait se déformer .
Sous la peau de Kermeur , il crut voir bouger quelque chose , comme un réseau de veines verdâtres , frémissantes .
- Vous n’êtes plus ... vous ! , begaya-t-il.
- Mais si ! , répondit l’autre , serein . Vous verrez , comme moi , que vous allez redevenir ce que vous êtes vraiment !
26 - Cheun , haletant , s’enfuit dans la nuit !
Le vent hurlait dans les herbes .
Derrière lui , la maison semblait frémir .
En redescendant vers le bourg , comme si la brume s’y mêlait de l’intérieur , il remarqua que les lumières des fermes tremblaient d’une façon étrange .
Les chiens ne jappaient plus .
Les visages qu’il croisait , furtifs , paraissaient flous , lointains , déjà gagnés par cette expression douce et vide qu’il avait vue dans la cité d’en bas .
À la brigade , personne ne voulut l’écouter .
Le colonel , impassible , lui posa une main sur l’épaule :
- Vous êtes encore fatigué , Le Guern . Tout cela ... vous l’avez rêvé . Le sergent-chef est tombé lors de l’éboulement , c’est tout .
Mais dans les yeux du commandant , Cheun vit le même éclat vitreux que dans ceux de Kermeur .
Et il comprit.
Quelque chose remontait lentement des entrailles du monde .
Pas une armée .
Pas une invasion visible .
Mais une conversion silencieuse , contagieuse , une mutation de la chair !
La terre elle-même semblait changer de souffle .
Et lui , qu'on surnommait , par dérision , le " Fou sur la Colline " , savait qu’il n’en réchapperait pas .
Car chaque nuit , dans ses rêves , la voix de Laig lui murmurait encore :
" Tu ne m’as pas perdue, Cheun .
Je t’attends dessous " .