" Ils réalisent que ce n'est qu'un pauvre fou
Qui ne donne jamais de réponse ,
Mais le fou , sur la colline ,
Voit bien le soleil se coucher ,
Et ses yeux , dans sa tête ,
Regardent leur monde tourner ... " *
The Fool on the Hill ( Le Fou sur la Colline , 1967 )
John Lennon / Paul Mc Cartney ( The Beatles )
Et les Ténèbres , sais-tu où elles résident ? "
Job , 38 , 19 .
Mais dès qu’il tentait de les saisir , tout s’effaçait .
Sa mémoire glissait , comme de la vase entre les doigts .
La lieutenante Morvan , elle aussi , resta d'abord murée dans le silence , puis dut remettre , quelques jours plus tard , son rapport .
Le commandant en parcourut les pages sans lever les yeux .
- Pas de corps , pas de preuve . Vous savez ce qu’on dit , lieutenant ? Vous vous êtes laissée prendre par la légende .
- Je n’ai pas rêvé . Il y a quelque chose là-bas .
- Des gaz , des illusions , des traumatismes , peut-être , ... Appelez ça comme vous voulez . Mais , croyez-moi , fermez ce dossier , reposez-vous !
La pauvre fille acquiesça , mais sa main tremblait légèrement.
En quittant le bureau , elle se sentit observée .
Dans la vitre du couloir , son reflet sembla bouger avec un décalage , comme si une autre version d’elle-même hésitait à la suivre . On la renvoya à la base médicale , puis elle quitta momentanément le service . On disait qu’elle avait besoin d'un peu de repos .
L’affaire , à la brigade , après quelques vaines fouilles et recherches , fut donc vite déclarée close et classée sans suite . Le rapport mentionna un effondrement sous la chapelle , un éboulement qui avait causé la disparition probable , mais inexpliquée , du sergent-chef , dont on ne retrouvait toujours pas le corps . Cependant , il n'y avait aucune trace d’activité subversive .
Au bout d'un mois , le commandant , d’un ton sec , mit fin à toute discussion :
- On ne fait pas trop de vagues . Rien n’est arrivé .
Mais dans ses cauchemars , Lena percevait toujours l'appel de Maela :
- Cette fois , l’homme est des deux côtés du ciel !
Saint Michel a repris son combat !
Le cas du malheureux Guégan , lui qui n'avait pas de famille , fut vite réglé , car , dans les couloirs de la base , la rumeur se répandait que s'il avait sans doute disparu noyé par accident , certains officiers , non plus , ne paraissaient plus être tout à fait les mêmes .
Quant au gars de Saint-Rivoal , on le voyait souvent errer sur la colline au-dessus du " Yeun Elez " , les yeux perdus dans la brume , paraissant couvert d'un voile humide . Ceux qui connaissaient son regard constatèrent qu’il n’était plus , lui aussi , tout à fait le même , et que ses gestes , comme s’il respirait entre deux mondes , prenaient une drôle de lenteur , parfois à contretemps .
Les paysans du coin finirent par l’appeler " Le Fou sur la Colline " . Il ne parlait en effet presque plus . Mais de temps à autre , à voix basse , il répétait :
- Pourquoi Maela a-t-elle disparu ?
C'est qu'il ne se souvenait plus de son visage , seulement d’une lumière sous la mer et des battements de son coeur à travers le sien . Les soirs de brume , on pouvait , au sommet du mont , distinguer sa silhouette immobile dans le vent , qui scrutait les marais pour la voir .
Il semblait attendre d'elle un signe , ou un retour impossible .
Le monde avait repris son cours , mais sous sa peau , quelque chose avait changé .
Le souvenir du " Yeun Elez " demeurait , non comme un cauchemar , mais comme une blessure lente , une certitude muette : les modèles de l'âge ancien revivaient dans de nouveaux corps sous la terre , et chaque soir , au-dessus du marais , flottait une seconde avant de disparaître cette curieuse lumière bleue , comme un dernier regard d’amour venu d’ailleurs ...
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