14 - La nuit était tombée sur la lande .
Ronan Kermeur était assis devant le feu éteint , les yeux fixés sur la porte close .
Il savait qu’ils reviendraient comme le vent frappant les vitres de ses doigts impatients .
Cela faisait trois nuits qu’il entendait la voix de Maela derrière la cloison , douce , presque rieuse , appelant son nom .
- Père ? C’est moi ... ouvre !
Mais il avait peur , il savait que ce n'était pas elle .
Le vieil homme se leva lentement , prit le vieux crucifix de cuivre au mur , et murmura :
- Ils l’ont prise . Ou bien ... c’est elle qui s’est offerte à eux . Je ne sais plus .
Griffonnée d’une main tremblante , la dernière page de son carnet restait ouverte sur la table :
" La résonance humaine . Le corps n’est qu’un véhicule . Ils copient le vivant comme on copie un signal . Maela est devenue ondine ! "
Le vent montant d’un cran , la lumière s’éteignit d’un coup .
Ronan recula .
Derrière lui , dans l’ombre du couloir , une forme se dessinait : celle d’une jeune femme immobile .
Une odeur d’eau et de fer emplissait la pièce .
- Tu as froid , père .
- Non , tu n’es pas elle ! Tu ne peux pas être elle .
- Pourquoi dis-tu cela ? Je me souviens de tout . De la mer , du lac , du bruit du métal quand les freins de la voiture ont lâché …
Ronan serra plus fort la croix contre lui .
- Ce qu’ils ont pris de toi , ce n’est qu’une image .
- Et si c’était plutôt l’âme , père ? Ce que tu appelles l’âme ... peut-être que c’est cela que nous cherchons à comprendre .
Elle s’approcha , son visage à demi éclairé par la braise mourante . Ses yeux brillaient d’une lueur non humaine , glaciale , vibrante, comme une lame de verre .
- Saint Michel a voulu nous chasser , jadis . Mais les portes se sont rouvertes . Tu devrais être fier , père : ta fille est passée de l’autre côté !
Il ferma les yeux . La silhouette ayant disparu , une larme en coula quand il les rouvrit .
Seule , sa voix demeurait dans le vent :
- Nous ne sommes pas venus pour vous détruire . Seulement pour vous apprendre ce que vous avez dû oublier : la genèse d'un nouveau commencement !
15 - Au même moment, Cheun et la lieutenante , accompagnés du sergent-chef Yves Guégan , s’étaient engagés dans la faille sous la croix du mont .
Le couloir descendait en spirale dans la roche , où vibraient des lueurs bleutées . Des gravures de symboles anciens figuraient sur les parois : cercles et triskells , figures de vouivres entrelacées .
Plus ils descendaient , plus l’air devenait chaud , traversé d'étranges pulsations .
- C’est impossible ! , murmura Morvan . Qui a pu construire tout ça ? On dirait une structure métallique sous la montagne !
- Peut-être pas des hommes ... , lui répondit d'un air mystérieux son second , qui tremblait de peur !
Les trois débouchèrent dans une salle circulaire . Au centre flottait une sphère translucide , d’où jaillissaient des filaments de lumière .
Cheun s’en approcha , fasciné .
Alors , mi humaine , mi artificielle , une voix , celle de Laig , s’éleva autour d’eux .
- C'est moi , Cheun ! Je suis là . Ce que tu vois n’est pas qu’une ombre ...
- Maela ?
- Ils t'ont choisi pour franchir le seuil .
- Tu es morte ?
- Non ! Je suis passée seulement de l’autre côté du miroir ...
Morvan , blême , essayait de filmer la scène avec son téléphone .
Mais il n'y avait aucune image sur l’écran .
Juste un vide vibrant comme une lueur mouvante .
- Ce que nous voulons , poursuivit la créature , c'est comprendre cette source d'énergie que vous nommez l'amour . C’est cela qui nous attire .
- Mais Maela ?
- Elle est une interface , un pont . Sa forme humaine , si tu restes , ne va pas se dissoudre . Elle pourra revenir ...
Cheun sentit comme une bouffée de chaleur l’envahir d'une immense paix !
Mais derrière lui , Morvan se mit à hurler :
- Reculez ! Quelque chose sort du sol !
Des silhouettes translucides lentement , s’élevèrent , qui ressemblaient à des anges renversés - ni chair , ni vapeur - leurs yeux comme des miroirs sans fond .
L’une d’elles tendit sa main vers Cheun .
- Michel nous avait enfermés . Toi , tu viens nous libérer !
16 - Cheun , alors , comprit .
La bataille du Mont n’était pas qu'une légende : c’était l'ouverture d'un cycle de guerre entre la conscience et la matière déchue , entre la lumière et son reflet . ( 7 )
Saint Michel n’avait pas tué les Dragons , mais , le temps que l’humanité apprenne à les connaître , il les avait enfermés là , non comme ses ennemis , mais comme une ombre .
- Laig , dit-il , si tu es encore là ... montre-moi ce que je dois faire !
- Vous devez rouvrir le cercle , afin que nous puissions redevenir lumière !
Il posa sa main sur la sphère .
Une explosion de blancheur envahit la salle .
Morvan tomba à genoux sur le sol , hurlant son nom .
Quand la lumière se dissipa , il n’y eut plus personne .
Seulement le silence , et la cloche du Mont qui sonnait à nouveau , comme le glas d’une sinistre résurrection !
( A Suivre )
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Notes :
7 - " On dit à Braspars que les démons , chassés du corps de l’homme , sont enchaînés dans un cercle magique , sur le haut du mont Saint-Michel : ceux qui mettent pied dans ce cercle , courent toute la nuit sans pouvoir s’arrêter . Aussi la nuit on n’ose traverser ces montagnes . "
Jacques Cambry : " Voyage dans le Finistère ou état de ce département en 1794 et 1795 " , Tome I , Paris , Librairie du Cercle Social ( 1798 )
* " And moving thro' a mirror clear
That hangs before her ( all the year ) ,
Shadows of the world appear . "