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GENESE ( Cycle de L'Etoile XXXV ) - Première Partie - Le Voyage d'Enoch - II - La Princesse d'Havila .

16 Décembre 2025 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #GENESE

Ninti-Anath

Ninti-Anath

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GENESE

( Cycle de L'Etoile XXXV )

 

 

Première Partie

Le Voyage d'Enoch

 

 

 

 

II - La Princesse d'Havila

 

 

 

" ... Car , à y regarder de plus près , c'était purement et simplement une charmante et superbe jeune fille qui s'avançait vers lui en planant à travers les airs , puis en le regardant , pleine d'une ineffable nostalgie , de ces yeux d'azur sombre , tels qu'ils vivaient au fond de son âme ...  "  

E.T.A Hoffmann - " Le Vase d'Or " ( Der Goldne Topf , 1814 )

  

 

 

 

4 - On aurait pu croire qu'Havila , le satellite artificiel d'Argol , avait été conçu comme un contrepoint radical à Dédalus : même univers , même pouvoir , mais transfiguré par l’artifice , le luxe et la séparation ontologique entre la caste dirigeante et le monde minier . De fait , ce n'était même pas une planète , mais une oeuvre , venue de l'extérieur dans un but bien précis : mettre la main sur un mystérieux trésor qui , selon les calculs des prophètes Alphans , devait se trouver au coeur de leur nouvelle conquête . Car c'était là , en effet , que , loin des sombres méandres de la planète minière , les seigneurs lézards d'en-haut vivaient en des palais fastueux près d'un lac de mercure et d'acide sulfurique agrémenté de jardins fluorescents de fleurs corrosives .

L’air y était filtré , parfumé , réglé au souffle près . Les températures ne variaient jamais . Les sols , faits d’alliages nacrés , réfléchissaient une douce lumière , sans ombre franche , comme si la nuit même en avait été bannie . Rien n’y rappelait la pierre brute ni la poussière de Dédalus . Havila n’extrayait rien , mais elle recevait , triait , redistribuait . 

Les Palais Impériaux , bâtis loins du centre de commandement , s’élevaient au centre de l'immense astéroïde , qui , de loin , paraissait une sorte de sphère claire, veineuse de lumière, suspendue comme un clip étincelant dans le noir de la constellation d’Orion , petite boule ronde y décrivant une orbite parfaite , calculée pour demeurer à distance exacte du monde qu’elle dominait , mais , de près , révélant sa nature véritable , montrait  que sa matière propre , celle d'un assemblage de strates concentriques , de dômes translucides et de plates-formes gravitationnelles , devait obéir davantage au calcul qu’aux lois naturelles .

Autour des majestueuses demeures que la famille impériale et sa cour occupaient , s’étendaient de magnifiques jardins minutieusement élaborés , composés d'architectures organo-minérales , mêlant marbres synthétiques , métaux vivants et cristaux programmés , s’épanouissant en arcs et terrasses , jardins somptueux et galeries mi-ouvertes qu'on aurait cru parfois , dans l'alternance de l'éclairage solaire , comme suspendues dans le vertige nocturne du vide intersidéral . Des cours intérieures abritaient des bassins d’eau claire importée d’Argol , si pure qu’elle semblait irréelle à quiconque avait connu les nappes acides de Dédalus .

Tout était entièrement artificiel , mais d’une perfection presque obscène , avec des arbres croissant sans racines , dont le feuillage irisé , maintenu par des champs de gravité douce , était entouré de fleurs inconnues dont le génome avait été patiemment recomposé , s’ouvrant et se refermant selon des cycles esthétiques plutôt que biologiques , paraissant sourire à de drôles d'oiseaux synthétiques traversant régulièrement l’air en silence , avec leur plumage de lumière au-dessus d'elles , programmés pour ne jamais troubler la méditation des nobles reptiles .

5 - Pourtant , même les œuvres les plus achevées portent , quelque part , la faille par laquelle finit toujours par entrer le réel .

Mais c’est dans ces lieux prestigieux qu’Enoch arriva , ce matin-là , tout fier de son uniforme de commandant de la flotte . Il était décoré , certes , craint sur tous les champs stellaires , car , à la tête de la flotte impériale , il avait réussi à soumettre au nom d'Uruk , le prestigieux empereur d’Argol et de ses dépendances , des systèmes stellaires entiers , raison pour laquelle son nom était connu un peu partout , respecté , parfois murmuré avec une forme d’admiration prudente .

Mais il n’était pas des leurs . Le Titan , créature mi-humanoïde , mi-serpent ,  n’appartenait ni aux grandes familles , ni aux lignées royales vipérines gravitant autour du trône comme des ventres affamés . L'origine de son sang , bien que noble , venait de la race vaincue de Dédalus , et sa grandeur était acquise , non héritée . Cela suffisait à le rendre indigne . 

Dans les états-majors , les regards se détournaient souvent de lui avec une courtoisie glacée . Les voix sifflantes pouvaient s'adoucir en sa présence , mais les conversations confidentielles , devant celui qu'on saluait , cependant , comme un instrument nécessaire à la collaboration , jamais comme un égal , s’éteignaient rapidement .

Quant à Ninti-Anath , la magnifique dragonne blanche à la chevelure de goémon , fille unique de l’Empereur , elle était déjà promise mille fois sans l’être encore . Les maisons les plus riches d’Argol , comme les dynasties royales des mondes satellites , les clans anciens dont les archives remontaient aux premières conquêtes , tous convoitaient son union . La princesse reptilienne au corps recouvert de petites écailles douces nacrées de perles , n'incarnait pas qu'une femelle capable aussi de se mouvoir en dehors du liquide , avec des jambes qui se formaient et se déformaient en queue de poisson , mais un enjeu cosmique : l’avenir du pouvoir , la continuité d’un ordre immuable . Et pourtant , dans les jardins suspendus , lorsque Enoch , parfois , croisait son regard scintillant de feu mercuriel dans l'écrin de cristal où , dans l'acide fluorhydrique , s'agitaient ses mains en forme de coquille , elle se mettait à hurler , mais son âme semblait brièvement se fissurer . 

Sous les arbres sans racines, parmi les bassins d’eau artificielle , deux bêtes se reconnaissaient en silence , l’un forgé par la pierre et la guerre , l’autre élevée dans la lumière et l’attente . Entre eux s’étendait un abîme plus vaste que l’espace : celui des castes , des lois , et des dieux que l’Empire s’était choisis . Parfaite et close sur elle-même à l'image de sa reine Ishtar et de sa dauphine , Havila brillait comme un beau diamant dans l'éternité !

6 - La communication se fit sans image . Sur l’écran de transmission , seule la voix de Melki Tsédek surgit , ralentie d'abord par les filtres de sécurité , chargée de la rumeur sourde des profondeurs . Le commandant reconnut aussitôt ce timbre minéral , altéré par des années de poussière et de codes .

- Tu mentends , Enoch ?

- Je tentends , grand-père .

Un silence suivit . On percevait , derrière le chef des mineurs , le souffle continu des galeries , comme une respiration trop vaste pour être humaine .

- Aujourdhui , nous avons dépassé le seuil autorisé .

Son petit-fils , étonné , tendit l'oreille davantage .

- Quel seuil ?

- Celui que les cartes ne montrent pas . Celui que les robots nous interdisent sans jamais lavoir nommé .

La voix marqua une pause , comme si les mots eux-mêmes pesaient . Puis , le vieillard , prudemment , communiqua par l'intermédiaire de son transpondeur télépathique .

- Au fond de la mine , là où cesse dêtre la roche , nous avons trouvé autre chose .

- Une nouvelle veine ?

- Non .

Melki inspira lentement .

- Une présence vivante ! 

Le silence se fit encore plus dense . L'officier sentit monter en lui une crispation familière , celle qui précédait les décisions irréversibles qu'il prenait sur les champs de bataille stellaires .

- Explique-moi .

- Ce nest ni du gaz , ni du métal . Ce nest pas une machine , et pourtant les capteurs se sont tus à son approche , empêchant les robots davancer . Même , ils ont reculé !

Une sorte d'imperceptible grésillement fit trémuler la ligne mentale .

- Et les nôtres ?

- Les vipères inniki ont senti la pierre trembler . Certains reptiles se sont mis à parler dune chaleur ancienne . Dautres dun froid absolu . Moi , jai reconnu autre chose .

- Quoi donc ?

Melki hésita . Puis , d’une voix plus basse :

- Un appel du passé , comme disaient nos légendes , quand nous étions les seigneurs d'Argol ...

Le légionnaire ferma les yeux un instant . Autour de lui , Havila manifestait orgueilleusement sa perfection artificielle , indifférente aux profondeurs de Dédalus .

- Tu sais ce que cela implique , dit-il enfin . LEmpire ne tolère ni linconnu , ni les séditions !

- Je le sais , lui répondit le vieux serpent . Cest pour cela que je tai appelé . Pas le relais central . Pas les programmeurs dHavila .

Un nouveau silence . Puis un cri terrible !

- Cette chose était là avant nous , bien avant les mines du Tau d'Argolavant lEmpereur ! , hurla un sifflement collectif .

La voix de Melki s'était tue à jamais .

- Ce ne sont pas les palais dHavila qui le ressusciteront , s'il se réveilleVous n'êtes que des traîtres !

La transmission s’interrompit .

Enoch , demeurant immobile et songeur dans la lumière artificielle des jardins impériaux , le regard perdu entre l’obscurité primitive , le trou noir de la mine et l'immensité du vide d’Orion , comprit qu'une ligne venait d’être effacée , qu'un nouveau chapitre allait enfin commencer !

 

 
 
 
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