GENESE
( Cycle de L'Etoile XXXV )
Première Partie
Le Voyage d'Enoch
II - La Princesse d'Havila
" ... Car , à y regarder de plus près , c'était purement et simplement une charmante et superbe jeune fille qui s'avançait vers lui en planant à travers les airs , puis en le regardant , pleine d'une ineffable nostalgie , de ces yeux d'azur sombre , tels qu'ils vivaient au fond de son âme ... "
E.T.A Hoffmann - " Le Vase d'Or " ( Der Goldne Topf , 1814 )
4 - On aurait pu croire qu'Havila , le satellite artificiel d'Argol , avait été conçu comme un contrepoint radical à Dédalus : même univers , même pouvoir , mais transfiguré par l’artifice , le luxe et la séparation ontologique entre la caste dirigeante et le monde minier . De fait , ce n'était même pas une planète , mais une oeuvre , venue de l'extérieur dans un but bien précis : mettre la main sur un mystérieux trésor qui , selon les calculs des prophètes Alphans , devait se trouver au coeur de leur nouvelle conquête . Car c'était là , en effet , que , loin des sombres méandres de la planète minière , les seigneurs lézards d'en-haut vivaient en des palais fastueux près d'un lac de mercure et d'acide sulfurique agrémenté de jardins fluorescents de fleurs corrosives .
L’air y était filtré , parfumé , réglé au souffle près . Les températures ne variaient jamais . Les sols , faits d’alliages nacrés , réfléchissaient une douce lumière , sans ombre franche , comme si la nuit même en avait été bannie . Rien n’y rappelait la pierre brute ni la poussière de Dédalus . Havila n’extrayait rien , mais elle recevait , triait , redistribuait .
Les Palais Impériaux , bâtis loins du centre de commandement , s’élevaient au centre de l'immense astéroïde , qui , de loin , paraissait une sorte de sphère claire, veineuse de lumière, suspendue comme un clip étincelant dans le noir de la constellation d’Orion , petite boule ronde y décrivant une orbite parfaite , calculée pour demeurer à distance exacte du monde qu’elle dominait , mais , de près , révélant sa nature véritable , montrait que sa matière propre , celle d'un assemblage de strates concentriques , de dômes translucides et de plates-formes gravitationnelles , devait obéir davantage au calcul qu’aux lois naturelles .
Autour des majestueuses demeures que la famille impériale et sa cour occupaient , s’étendaient de magnifiques jardins minutieusement élaborés , composés d'architectures organo-minérales , mêlant marbres synthétiques , métaux vivants et cristaux programmés , s’épanouissant en arcs et terrasses , jardins somptueux et galeries mi-ouvertes qu'on aurait cru parfois , dans l'alternance de l'éclairage solaire , comme suspendues dans le vertige nocturne du vide intersidéral . Des cours intérieures abritaient des bassins d’eau claire importée d’Argol , si pure qu’elle semblait irréelle à quiconque avait connu les nappes acides de Dédalus .
Tout était entièrement artificiel , mais d’une perfection presque obscène , avec des arbres croissant sans racines , dont le feuillage irisé , maintenu par des champs de gravité douce , était entouré de fleurs inconnues dont le génome avait été patiemment recomposé , s’ouvrant et se refermant selon des cycles esthétiques plutôt que biologiques , paraissant sourire à de drôles d'oiseaux synthétiques traversant régulièrement l’air en silence , avec leur plumage de lumière au-dessus d'elles , programmés pour ne jamais troubler la méditation des nobles reptiles .
5 - Pourtant , même les œuvres les plus achevées portent , quelque part , la faille par laquelle finit toujours par entrer le réel .
Mais c’est dans ces lieux prestigieux qu’Enoch arriva , ce matin-là , tout fier de son uniforme de commandant de la flotte . Il était décoré , certes , craint sur tous les champs stellaires , car , à la tête de la flotte impériale , il avait réussi à soumettre au nom d'Uruk , le prestigieux empereur d’Argol et de ses dépendances , des systèmes stellaires entiers , raison pour laquelle son nom était connu un peu partout , respecté , parfois murmuré avec une forme d’admiration prudente .
Mais il n’était pas des leurs . Le Titan , créature mi-humanoïde , mi-serpent , n’appartenait ni aux grandes familles , ni aux lignées royales vipérines gravitant autour du trône comme des ventres affamés . L'origine de son sang , bien que noble , venait de la race vaincue de Dédalus , et sa grandeur était acquise , non héritée . Cela suffisait à le rendre indigne .
Dans les états-majors , les regards se détournaient souvent de lui avec une courtoisie glacée . Les voix sifflantes pouvaient s'adoucir en sa présence , mais les conversations confidentielles , devant celui qu'on saluait , cependant , comme un instrument nécessaire à la collaboration , jamais comme un égal , s’éteignaient rapidement .
Quant à Ninti-Anath , la magnifique dragonne blanche à la chevelure de goémon , fille unique de l’Empereur , elle était déjà promise mille fois sans l’être encore . Les maisons les plus riches d’Argol , comme les dynasties royales des mondes satellites , les clans anciens dont les archives remontaient aux premières conquêtes , tous convoitaient son union . La princesse reptilienne au corps recouvert de petites écailles douces nacrées de perles , n'incarnait pas qu'une femelle capable aussi de se mouvoir en dehors du liquide , avec des jambes qui se formaient et se déformaient en queue de poisson , mais un enjeu cosmique : l’avenir du pouvoir , la continuité d’un ordre immuable . Et pourtant , dans les jardins suspendus , lorsque Enoch , parfois , croisait son regard scintillant de feu mercuriel dans l'écrin de cristal où , dans l'acide fluorhydrique , s'agitaient ses mains en forme de coquille , elle se mettait à hurler , mais son âme semblait brièvement se fissurer .
Sous les arbres sans racines, parmi les bassins d’eau artificielle , deux bêtes se reconnaissaient en silence , l’un forgé par la pierre et la guerre , l’autre élevée dans la lumière et l’attente . Entre eux s’étendait un abîme plus vaste que l’espace : celui des castes , des lois , et des dieux que l’Empire s’était choisis . Parfaite et close sur elle-même à l'image de sa reine Ishtar et de sa dauphine , Havila brillait comme un beau diamant dans l'éternité !
6 - La communication se fit sans image . Sur l’écran de transmission , seule la voix de Melki Tsédek surgit , ralentie d'abord par les filtres de sécurité , chargée de la rumeur sourde des profondeurs . Le commandant reconnut aussitôt ce timbre minéral , altéré par des années de poussière et de codes .
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