GENESE
( Cycle de L'Etoile XXXV )
Première Partie
Le Voyage d'Enoch
IV - L'Oeuf de Cristal
" Car le vrai futur est la métamorphose de tout le passé vécu ... "
François Cheng - " Cinq Méditations sur la Mort " , 4 .
10 - Melki-Tsédek n'avait pas crié . Lorsque le robot l'avait frappé , ce fut avec la froideur exacte d’un instrument programmé pour obéir , et le vieil homme s’était effondré comme une colonne trop longtemps fissurée . Son sang de vipère , mêlé à la poussière rouge de la mine , scintilla un instant dans un mélange obscur où se reflétaient les " Pommes d'Or " , désormais livrées à la convoitise de Ninti-Anath .
Celle-ci , ne détournant pas le regard , savait bien que ce meurtre avait été nourri d'une partie de sa substance , ophidienne , héritée des lignées obscures . Même s'il n’était pas de sa main propre , il avait été accompli sur son ordre . Elle en savourait la victoire , l’appropriation , le pouvoir ancien enfin arraché aux gardiens déchus . Mais une autre part , plus profonde , plus ancienne encore de sa personne , demeurait silencieuse et douloureuse .
C’est alors que l’appel se manifesta.
Non pas une voix , mais une impulsion semblable au reflux d’une marée intérieure , comme une intime traction , quelque chose , dans les profondeurs de sa mémoire corporelle , qui s’éveillait . Peu à peu , elle se souvint de la roche marquée autrefois , de cette empreinte première , tracée par une entité antérieure à toute royauté , à toute guerre . Une marque de passage , non de domination . Cette trace avait été recouverte , profanée , écrasée sous le sceau d’Arakné , la " Reine Noire " des Alphans , dont le symbole avait figé le monde dans une toile de fer et de peur .
Mais la marque originelle n’avait jamais disparu !
La princesse impériale ressentit profondément alors ce qu’elle avait toujours refusé de reconnaître : elle était une métisse à moitié ophidienne , seulement , par le sang , certes liée aux ruses de la terre , aux spirales du pouvoir , aux venins de la connaissance interdite , mais aussi à moitié océane , héritière des courants et des fluides , fille des abysses , des mouvantes profondeurs d'une conscience où tout passe et circule , où rien ne se possède .
Ce n’était pas l’ophidienne qui l’appelait au départ.
C’était l’autre , la partie poissonne , la part d’eau vive et de sirène , celle qui se souvenait que toute forme est transitoire , que toute domination fausse n'est qu'un naufrage différé . Elle comprit que rester serait se pétrifier , devenir à son tour une figure de pierre , une idole noire semblable à Arakné .
Alors , décidée , elle partit , laissant derrière elle un cadavre , malgré tout , le corps du vieux forgeron , la mine profanée , et même , pour un temps , la jouissance amère des fruits du vrai paradis . Chaque pas l’éloignait de ce qu’elle croyait être sa destinée , et la rapprochait de ce qu’elle était réellement : un être de métamorphose , appelé non à régner , mais à traverser .
Dans son sillage invisible , quelque chose se fissurait déjà dans l’ordre de l'Araignée .
Car là où l’eau recommence à couler , les toiles finissent toujours par se dissoudre .
Elle attendait devant son navire oeuf-de-cristal .
Sa peau oscillait déjà entre écaille et nacre .
- Vous devez maintenant partir , lui dit le robot.
- Tu l’as tué ?
- Oui , maîtresse ! Comme convenu !
Elle ne cilla pas .
- Parle-moi de l'Empereur , mon père ?
- Il ne sait rien encore .
Elle posa la main sur la coque translucide .
- Où m’emmènes-tu ?
- Vers la planète qui a laissé naître l’ombre ...
Elle entra dans le vaisseau spatial , déclarant une fois de plus , avant la fermeture :
- Il faut qu'ils croient que je n’ai pas fui , que j'ai été enlevée par des pirates .
L'astronef s’arracha du hangar pour disparaître à une vitesse hyperionique dans l'espace !
Beaucoup ne savaient pas lire , certes , mais ils surent instinctivement , par une sorte d'effluve céleste miraculeuse déclenchée par leur découverte , où se trouvait la vérité , comprenant alors que la loi nouvelle imposée n’était qu’un piège cosmique !
12 - Pendant ce temps , l’Empereur Uruk regardait les nombreux écrans du Poste Central de Contrôle témoignant de la panique générale .
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