Les tentures de soie aux couleurs sahéliennes - ocre brûlé , indigo profond , rouge de latérite - adoucissaient la rigueur haussmannienne des murs . Paris s’effaçait . À sa place surgissait une Afrique recomposée , diplomatique , esthétisée , où les traditions devenaient motifs , et les drames , noyés dans des coupes de champagne , anecdotes murmurées dans les couloirs feutrés du pouvoir .
Un orchestre discret mêlait cordes européennes et percussions africaines . Le rythme était lent , presque cérémoniel , invitant moins à la danse qu’à la dérive .
Les costumes se croisaient , se frôlaient sans se reconnaître , protégés par le masque et l’étiquette , les voix se mêlaient , les identités se brouillaient . Ce n’était plus le 6e arrondissement , mais une enclave suspendue , hors du temps . L’anonymat n’était pas , ici , une liberté , mais une règle tacite . Les dominos eux-mêmes semblant classer les invités , certains , de style italien raffiné , affichaient un luxe européen d'antan ; d’autres , plutôt sombres , portaient des figures africaines rituelles , stylisées jusqu’à l’abstraction . Dans ce contexte , on ne savait plus vraiment qui représentait quoi , ni qui croyait encore à ce qu’il incarnait .
Mademoiselle Anna Kern observait ce ballet avec une attention presque trop lucide pour son âge . Elle voyait déjà , comme enfant d'une danseuse étoile , ce que le bal cherchait à lui dissimuler : une mise en scène du monde, où chacun valsait pour rester à sa place .
Lorsque la rumeur de l’arrivée présidentielle parcourut la salle , maintes conversations se recalibrèrent aussitôt .
Les rires se firent plus courts , les gestes plus mesurés . Le bal masqué révélait alors sa vérité : sous l’apparente légèreté , chacun guettait le moment exact où il faudrait ôter - ou changer - de masque .
Après le discours officiel , tandis que les lueurs dansantes des candélabres faisaient pétiller leur lumière illuminant les yeux sombres des convives plongés dans leurs verres , le somptueux dîner commença dans une ambiance joyeuse sous les volutes bleuâtres de quelques cigares dont la fumée dessinait aussi les contours imprécis d'un rêve d'autrefois ...
Puis , le bal reprit de plus belle ...
- Votre " Ville Lumière " porte bien son nom , ce soir , n 'est-ce pas , général ? dit une " marquise de Pompadour " ouvrant le quadrille aux bras de l'illustre leader malien .
Regardez donc ce paysage magnifique , sous la Lune , et toutes ces rues illuminées de dizaines de lampions multicolores !
La capitale a bien fait les choses , comme de coutume ! Et ces feux d 'artifice , quel prodige !
On était le 14 juillet .
Peu à peu , alors que "Joséphine " saluait son " Marc-Antoine " et qu'une favorite du temps de " Louis XV " embrassait un mignon de la cour d'Henri III , l'on vit se former d'autres couples d'une existence rêvée ...
Fascinant les âmes sensibles , la magie des arabesques sonores d'une Diva noire se mêla aux accents envoûtants d'un piano sur une musique merveilleuse de Blues , à l'autre bout du salon , qui vint doucement évoquer le précieux temps perdu de la mélancolie :
" My baby left me for somebody new ,
( Mon bébé m'a laissé pour quelqu'un d 'autre )
I don't wanna to talk about it ...
( Je ne veux pas en parler ... " )
Nostalgique , sa voix semblait provenir d'un temple lointain , balayé de sable , avec ses innombrables grains de poussière évoquant l'oubli des ans , la vanité de l'homme dans le tourbillon des millénaires ... ( 2 )
- N'est-ce pas encore mieux que d'habitude , ma chère ? , dit en riant le président Sanogo à son épouse et cavalière , c 'est une soirée merveilleuse , n'est-ce pas ? ! , lui suggéra-t-il encore avec un peu d'ironie cruelle aux accents de pitié , l'oeil fixé sur son écran de contrôle pendant que le bal poursuivait son mouvement circulaire , ignorant tout de ce qui venait de se fissurer , deux destins , déjà blessés par le temps , commençant à se reconnaître , non dans la lumière , mais dans l’ombre qu’elle projetait !
5 - Le carton d’invitation portait un blason discret, embossé d’or mat : Ambassade de la République du Mali – Bal masqué.
Jil Kern l’avait longuement observé avant de le glisser dans la poche intérieure de sa veste, comme s’il redoutait que ce simple rectangle de papier ne fissure un passé qu’il avait cru enseveli.
C’était Étienne Desforges , frère du metteur en scène , secrétaire d’ambassade au Quai d’Orsay , qui avait organisé cette soirée . Un homme élégant , à la courtoisie précise , chez qui l’art des relations semblait relever d’une diplomatie intime autant qu’officielle . Il avait insisté pour que Jil puisse venir accompagné.
— Votre fille doit voir cela, avait-il dit. Paris n’est jamais plus lui-même que lorsqu’il se déguise.
Anna Kern avait , depuis longtemps déjà , oublié qu'elle s'était appelée Kerjean . Sous son nom d’artiste , inspiré par le fait qu'elle avait retrouvé son vrai père , elle s’était inventé une distance , une protection . Ce soir-là , elle portait un masque vénitien d’un blanc nacré , ourlé d’un fil noir , qui soulignait la gravité de son regard . Jil , quant à lui , avait choisi un masque simple , presque ascétique , comme s’il refusait d’entrer tout à fait dans le jeu .
Lorsqu'on avait annoncé l’arrivée du président , les conversations s'étaient un instant figées , puis avaient repris , plus feutrées . Nema , son épouse , était apparue à son bras , le visage dissimulé sous un masque sombre , presque rituel , évoquant moins l’Europe que l’Afrique ancienne . Elle avait exigé cet anonymat , prétendait-on , par goût du symbole et par fidélité à certaines traditions .
Jil ne la reconnut pas tout de suite.
La salle bruissait de conversations élégantes . Les masques faisaient leur œuvre : chacun semblait jouer son rôle , dont il n’était plus tout à fait responsable . Jil avançait lentement , attentif aux détails , lorsqu’il aperçut la femme masquée aux côtés du président . Quelque chose , sans visage encore , se mit à peser en lui . Ce fut une phrase , lancée presque à voix basse , près d’un plateau d’amuse-bouches , qui fissura le réel .
- Chez les Dogons , disait la femme masquée à un interlocuteur distrait , l’âme précède le corps . On naît plusieurs fois , mais on ne s’en souvient qu’une seule .
L'écrivain se figea . Cette phrase , il l’avait entendue autrefois , murmurée dans une chambre de Bamako , au cœur d’une nuit traversée de poussière et de chants lointains . Peu de gens connaissaient cette croyance . Moins encore l’avaient formulée ainsi .
Il se tourna timidement vers elle , s’approchant presque malgré lui .
- Chez les Dogons , reprit-il à voix basse , sans la regarder directement , quand la parole est confisquée , on la confie aux étoiles . La chute du faux maître , elles seules savent l’attendre !
La phrase était précise , trop précise . Nema se raidit imperceptiblement . Personne autour ne pouvait comprendre . Mais elle , oui . Elle finit par tourner lentement la tête vers lui , son regard brûlant derrière le masque sombre .
- Un seul homme a osé parler ainsi devant moi ! , lui déclara-t-elle . Et jamais sans danger .
Un silence s'en suivit . L'atmosphère était dense . Presque aussitôt , le faisant se déplacer à toute vitesse comme s'ils avaient répété ce mouvement autrefois , la femme l'entraîna discrètement dans un salon latéral qui les engloutit .
Le battant se referma . Elle arracha tout de suite son masque . Il la reconnut .
Bien sûr , ce n’était plus la jeune femme éclatante qu’il avait connue . Le temps avait creusé son œuvre avec méthode .
Ses traits s’étaient durcis , non par amertume , mais par nécessité . La lumière vive qui l’animait jadis , elle aussi , s’était retirée , laissant place à une vigilance constante , presque austère . Sa beauté n’avait pas disparu , elle s’était juste contractée , comme si , portant sur elle les marques d’une vie tenue sous contrainte , elle avait payé le prix exact de ce qu’elle avait traversé .
Pourtant , la porte était à peine close qu'elle laissa éclater contre lui sa colère !
- Tu as disparu , dit-elle . Et quand le régime est tombé , tu n'es pas revenu . Tu m'as laissée seule avec lui !
- Je croyais que c'était toi qui m'avais lâchement abandonné , lui répondit-il doucement . Puis , dans mon délire d'amnésique , j'ai rêvé , au fil des nuits , que c'était une morte qui me parlait . Mais je ne savais plus qui , je t'assure !
Elle fronça les sourcils .
- Que veux-tu dire ?
Il hésita , puis , plongeant sa main dans la poche intérieure de sa veste , il en sortit une feuille pliée , froissée , toute jaunie par le sel et le temps .
- Je l'ai trouvée en Bretagne , à Camaret , par hasard . J'étais instinctivement revenu là-bas , chez moi , sans trop savoir pourquoi . Du côté de Pen-Hat . Les gens ne m'ont pas reconnu .
Il marqua une pause .
- La mer était basse , la falaise sombre . Et la bouteille était là , coincée entre deux rochers , comme si elle m’attendait .
Nema pâlit .
- Cette lettre ...
- Je l'ai prise pour un dernier message d'Eliza Kerjean . La mémoire m'est revenue d'un seul coup , quand j 'ai vu le flacon ! ( 3 )
Sa voix se brisa légèrement .
- J 'ai su brusquement que je l'aimais , qu'elle était tombée de la falaise .
Alors quand j 'ai vu cette écriture , cette détresse ... j'ai cru que la mer me parlait d'elle ! C'était bien avant notre histoire , tu comprends , nous étions gosses ! ( 4 )
Nema lui arracha la lettre avec des mains tremblantes . Elle n’eut pas besoin de la lire longtemps .
- Mais c’est mon écriture , protesta-t-elle . Chaque boucle . Chaque silence entre les mots .
Bouleversée , elle leva les yeux vers lui .
- C’est moi qui ai envoyé cette bouteille , Erwan ! J'étais désespérée !
Le temps sembla se contracter .
- Quand ?
- Cette nuit cruelle où , une fois de plus , Bakary Sanogo m'a frappée .
Sa voix était calme , presque clinique .
- Nous voguions au large , de retour d'Amérique . Il avait trop bu , il était persuadé que je lui mentais , venant d’apprendre que les anciens de chez nous refusaient encore de collaborer .
- Le trésor ?
- Oui . L'opale , murmura-t-elle à son oreille avec douceur , fermant d'une larme ses yeux bleu-vert , couleur océane .
- Une pierre qui n'appartient à aucune montagne connue . Ils disent qu'elle est tombée avant les mondes visibles . Qu'elle ne révèle sa force qu'à ceux qu'elle choisit .
Jil , sidéré , la regardait avec fascination .
- Il voulait l’emplacement exact . Nous étions sur le bastingage , il m’a menacée , poursuivit-elle . De mort . De disparition . Ce soir-là , j’ai cru que je n’en sortirais pas vivante !
- Et tu as écrit ...
- Je ne savais pas où tu étais . Ni même si tu te souvenais de moi . Alors , j'ai confié la lettre à la mer . Comme on le fait chez nous quand la parole devient trop dangereuse .
Un sourire douloureux traversa son visage .
A son tour , il hocha la tête :
- Chez les Dogons , ton peuple ...
- Oui , quand le renard pâlit , compléta-t-elle , et que la parole ne peut plus marcher sur la terre , on la fait boire à l’eau noire , pour qu’elle rejoigne l’étoile qui veille encore ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - L'ENFANT PERDU - II - L'Etoile qui Veille Encore - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " L'ENFANT PERDU " , copyright 2026 .
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Notes :
2 - " Melancholy Blues " ( 1977 ) , chanson de Freddy Mercury sur l'album " News of the World ", copyright 1977 EMI / Parlophone ( 6e album du groupe de rock britannique " Queen " ) .
3 - DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Prologue - Le Romancier - II - Bouteille à la Mer - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 .
4 - DAN AR WERN - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - XIII - Les Enfants de la Grotte - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 .