Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité
Dan Ar Wern Official Website

L'Etoile de la Rédemption ( Cycle de L'Etoile XXXVII ) - I - Le Phare .

8 Septembre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #L'ETOILE DE LA REDEMPTION

Pointe du Toulinguet ( Erwan Le Roux )

Pointe du Toulinguet ( Erwan Le Roux )

Publicité

 

L'ETOILE DE LA REDEMPTION

( Cycle de L'Etoile XXXVII )

 

 

 

"Ah , l'homme est un dieu quand il rêve ... " 

Hölderlin - " Hypérion " , I , 1 .

 

 

 

- Le Phare

 

" Nous ne savons rien ,

mais la mer peu à peu ronge le sol sous nos pieds ... "

Virginia Woolf - " Au Phare " ( To the Lighthouse , 1927 ) , I , La Fenêtre .  

 

 

1 - Il aimait la voir ainsi , avec sa veste sombre et son écharpe rouge qui se dénouait par moments derrière elle , avançant sans hâte sur le sentier , les cheveux soulevés par le vent d'ouest , chargé d'une odeur de sel et d'algues , poussant devant eux de grands nuages blancs courant sur le ciel comme des troupeaux effrayés . Lorsqu'elle s'arrêtait , lui s'arrêtait aussi , sans qu'ils aient besoin de se parler . Ce soir-là , ils avaient marché longtemps le long de la falaise . En contrebas , la mer , se brisant inlassablement en gerbes d'écume contre les rochers , comme si quelque chose , dans son mouvement infini , cherchait obstinément , avec une régularité presque humaine , à grignoter la terre , progressait encore avant de reculer . Devant eux , l'océan s'étendait jusqu'à l'horizon . Rien ne semblait pouvoir l'arrêter . Sur la gauche , des murailles vertigineuses de pierre se succédaient jusqu'à la pointe , alors qu'à droite , la côte s'éloignait dans une brume évanescente . La lumière changeait à chaque instant , faisant apparaître puis disparaître des pans entiers du paysage . Ils arrivèrent au bord d'un promontoire . Dans sa jeunesse , il avait longtemps cru que les peuples pouvaient être sauvés , que la Bretagne allait , le jour venu , redevenir comme ce sémaphore éclairant , devant eux , le monde en retrouvant sa liberté perdue . Il ne s'agissait pas nécessairement d'indépendance politique au sens strict , mais d'une lutte beaucoup plus vaste contre ce qu'il ressentait comme une uniformisation de la pensée : mêmes villes , mêmes lotissements , mêmes supermarchés d'un spectacle chaotique où des navires marchands numérotés , des pétroliers géants d'une création grégaire et sans couleur , arrivaient ici en nombre pour déverser leur funeste cargaison de mort ! Solitaire au bout de la pointe , il se dressait au-dessus de l'océan , comme une tour bâtie pour répondre à l'immensité . Autour de lui , il n'y avait presque rien que de la rocaille et de l'herbe rase couchée par le vent du large . Gurvan s'arrêta . Il avait toujours aimé les phares . Ceux-ci lui donnaient une impression qu'il n'aurait su définir . Ce n'était pas seulement la beauté verticale de leur isolement , ni même la lumière qu'ils envoyaient chaque nuit sur la mer . C'était cette obstination de l'homme à se dresser toujours devant ce qui le dépassait , l'infini ! 

2 - Il pensait à son père . L'image lui revint avec une précision douloureuse d'un homme assis dans son fauteuil roulant , ses jambes couvertes d'un plaid , immobile devant la fenêtre , considérant les hortensias et les roses du jardin sans jamais paraître les voir . L'enfant qu'il était , lui , ne réalisait pas bien . Même si on lui avait raconté que son père avait été soldat en Algérie , pendant longtemps , les mots qu'on avait employés - l'Empire , la France , le maintien de l'ordre et le devoir d'un soldat face aux rebelles - tout ça , il ne le comprenait pas davantage . Son père avait peut-être cru défendre quelque chose , et c'était sans doute cela qui troublait maintenant son fils . Il n'avait jamais douté du courage de cet homme . Il s'était engagé parce qu'on lui avait dit qu'il devait partir . Il avait porté l'uniforme d'une patrie à laquelle il croyait appartenir et avait défendu , de l'autre côté de la Méditerranée , un idéal qu'il croyait juste . Puis il était revenu à moitié vivant , le corps brisé , condamné à regarder les années s'écouler depuis une chaise roulante . Et Gurvan se demandait aujourd'hui ce qui demeurait d'une cause lorsque celui qui l'avait servie n'en possédait plus même l'usage de ses jambes . La France avait perdu son Empire . L'Algérie était devenue indépendante . Mais la douleur , elle , était restée .

Il regarda le phare . Une rafale passa sur la pointe .

- À quoi penses-tu ? , lui demanda la femme .

Il hésita .

- À mon père .

Elle ne répondit rien , se contentant de faire la moue . Il savait qu'elle connaissait cette histoire , du moins ce qu'il avait bien voulu lui en dire . Car , il parlait rarement de son père . Entre eux , il y avait toujours eu cette guerre silencieuse : Gurvan lui reprochait sans doute d'avoir cru , tandis qu'il lui reprochait de ne jamais avoir compris . Mais que pouvait bien comprendre un enfant ? Qu'un homme , parti au nom d'une idée , revienne détruit par elle ?

3 - Il avait voulu être différent . Lui aussi s'était engagé , mais pas pour la même cause . Il avait combattu , ou cru se battre , contre l'effacement d'une terre et d'une mémoire .

Erell posa une main sur une pierre de l'édifice .

- Tu te souviens ?

Le jeune homme regarda autour de lui .

- De quoi ?

Elle lui sourit .

- De notre première promenade .

Il s'en rappelait . C'était ici , ou à peu près , qu'en la serrant contre le mur , il avait tenté un timide baiser sur sa joue . Ils n'avaient que vingt ans . Lui croyait encore que les hommes pouvaient reconstruire le monde . Il imaginait surtout qu'il fallait le refaire avant qu'il ne soit trop tard . C'est pourquoi , il avait beaucoup parlé , inconsidérément sans doute , pour essayer de vaincre sa timidité , de la Bretagne , de son histoire , de sa langue , de ce qu'on lui avait pris , mais qu'il fallait absolument reconquérir . Il observa Erell qui s'était avancée jusqu'au bord du sentier , des bourrasques plaquant sa robe contre son corps de sirène , et le vent soulevant ses cheveux .

Mais elle ne semblait pas lutter contre lui , préférant céder , tout simplement , comme les herbes de la falaise , ou comme ces mouettes qui , avant de reprendre leur vol , se laissaient porter un instant par lui . Gurvan la dévisagea avec une attention soudaine . Elle faisait , depuis toujours , des choses simples , préparant , chaque matin , le café en ouvrant la fenêtre sur le jardin . Elle connaissait le nom des oiseaux qu'elle entendait avant de les apercevoir . Elle pouvait s'arrêter devant une fleur poussée à la lumière d'un mur , entre deux pierres , la regarder longtemps , puis lui sourire comme à une enfant croisée dans un chemin . Parfois , lui avait-il reproché cette manière de vivre , ou plutôt , l'avait-il , naguère , enviée ? À cette époque de leur rencontre , il participait à toutes les manifestations , martelant les slogans , participant aux réunions , présidant les assemblées , les débats interminables dans des cafés enfumés . Comme un bon élève , il avait appris les noms de ceux qui avaient résisté avant lui et de ceux qui , selon la rumeur , avaient trahi . Il parlait de la langue bretonne comme d'une blessure personnelle , de la terre comme d'une promesse à tenir , évoquant la mer comme le lieu de vie d'un peuple sans frontière . Et même , lorsqu'il l'avait rencontrée , il avait cru qu'elle partagerait avec lui cette rage , tellement elle paraissait l'écouter , docile , sans jamais pourtant lui répondre en regardant , amusée , la danse des vagues , pendant que lui prenait son silence pour de l'approbation . Maintenant , craignait-il de s'être trompé ?

 

 

( A Suivre )

 

                                                  _____

 

DAN AR WERN - L'ETOILE DE LA REDEMPTION ( Cycle de L'Etoile XXXVII ) - I - Le Phare - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " L'ETOILE DE LA REDEMPTION " , copyright 2026 .

                                        _____

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article