Virginie et Paol - VII - Un Passé Douloureux .
Virginie et Paol
VII - Un Passé Douloureux
18 - Le comte Friedrich von Hohenberg venait d'achever son récit lorsque trois coups légers retentirent à la porte .
- Entrez !
La jeune femme blonde que Paol avait aperçue dans le restaurant chinois quelques jours plus tôt se montra sur le seuil . Tout de suite , il la reconnut . C'était elle qui , au cours de leur première rencontre , lui avait fourni des renseignements dont il n'avait compris toute la portée que plus tard . Pourtant , rien , dans son attitude , ne trahissait la moindre surprise à le retrouver ici . Il se souvenait de son calme , d'ailleurs , de son regard attentif et de cette manière singulière qu'elle avait eue de lui parler comme si elle connaissait déjà une partie de son histoire . Elle portait une tenue très sobre , à cette heure , presque austère , qui contrastait avec l'élégance de sa chevelure claire .
- Monsieur Jegou , dit le comte , permettez-moi de vous présenter Fraulein Hélène Von Eberstein , secrétaire particulière de Son Altesse Johann IV .
La jeune femme inclina légèrement la tête .
Paol se leva à demi , partagé entre un léger étonnement nourri d'une méfiance spontanée qu'il ne cherchait plus à dissimuler , songeant que leur rencontre au restaurant n'avait rien eu d'une coïncidence , mais qu'elle relevait de l'entourage du prince en exil et avait manifestement contribué , d'une manière ou d'une autre, à la préparation de cette entrevue .
- Je vois que vous vous connaissez déjà , observa le ministre .
- Nous nous sommes en effet déjà rencontrés , lui répondit Paol . Mais j'ignorais alors que mademoiselle travaillait pour Son Altesse .
Un léger sourire passa sur les lèvres de la jeune femme .
- Il est préférable , dans certaines circonstances , de ne pas tout révéler d'emblée , n'est-ce pas , monsieur Jegou ?
Elle se tourna vers le comte , qui acquiesça silencieusement , puis reporta son attention sur le visiteur .
- Si vous voulez bien me suivre , je vous prie .
Elle se dirigea vers la porte et attendit qu'il la rejoigne . Puis , d'une voix calme , presque solennelle , Hélène ajouta :
- Son Altesse vous attend !
19 - Le bureau du prince , que deux vigiles gardaient à l'intérieur , occupait une aile retirée du palais de Monplaisir . De lourdes tentures , tombant du plafond mouluré , assourdissaient les bruits du dehors , tandis que quelques portraits d'ancêtres , figés dans leurs uniformes d'apparat , semblaient veiller sur les lieux avec la gravité silencieuse des témoins d'un monde disparu . Le breton s'était assis face au souverain déchu , ignorant toujours les véritables raisons de cet entretien , mais ne sachant seulement que c'était le vieil homme qui avait tenu à le rencontrer personnellement , comme si sa présence était indispensable à une affaire dont il ne connaissait encore que les contours . Paraissant avoir longtemps médité ses premiers mots , le prince , lentement , se leva et s'approcha d'un secrétaire . Il en ouvrit lentement un tiroir , en tira une photographie ancienne et revint s'asseoir .
- Avant de poursuivre , monsieur , j'aimerais vous montrer le portrait de mon fils .
Il tendit le cliché à Paol . Celui-ci le saisit distraitement , mais , dès le premier regard , son expression changea .
- Ça , par exemple !
L'exclamation lui avait échappé . Il approcha la photographie de ses yeux , comme s'il craignait que sa mémoire ne lui jouât un tour . Le visage était plus jeune que dans son souvenir . Encore épargnés par la fatigue et les épreuves de la vie , ses traits conservaient quelque chose d'ouvert , presque d'insouciant . Mais il n'y avait aucun doute possible .
- Julien de Kermadec !
Le prince se redressa brusquement .
- Vous le reconnaissez ?
- Je m'en rappelle ! Nous avions suivi la même formation militaire . Je l'avais croisé sous ce nom , bien entendu , chez les commandos !
L'ancien militaire demeura un instant interdit , partagé entre la stupeur et cette étrange impression que provoque la résurrection soudaine d'un souvenir longtemps enfoui . Ainsi donc se nommait celui qu'il avait côtoyé sans jamais soupçonner sa véritable identité , un camarade discret , parfois distant , mais dont le courage et la droiture lui étaient restés en mémoire , qui ne cherchait pas à dominer les autres , moins encore à se mettre en avant , mais paraissait porter en lui une préoccupation secrète qui l'éloignait parfois des conversations ordinaires . Paol se souvenait de sa façon d'observer les hommes qu'il côtoyait avant de leur accorder sa confiance , de son regard attentif aux moindres détails , de cette réserve qui pouvait passer pour de la froideur . Comment aurait-il pu imaginer que ce jeune officier plutôt sympathique était l'héritier d'une dynastie chassée de son pays , le fils d'un souverain déchu ?
- Nous ne savions rien de ses origines , reprit-il , car il ne nous en parlait jamais . Par pudeur , nous disions-nous . Mais , pour nous , ça ne faisait pas de différence : il était l'un des nôtres , tout simplement .
Le prince baissa les yeux vers le portrait .
- C'était précisément ce que nous souhaitions , que son nom véritable ne le condamne à vivre éternellement en fugitif . Il devait pouvoir vivre " incognito " parmi les autres .
Mon fils avait accepté de suivre une formation militaire en France . Il voulait se préparer , sans savoir si l'avenir lui permettrait de retrouver , un jour , son pays . Nous pensions qu'un homme devait apprendre à se défendre avant de songer à reconquérir ce qu'il avait perdu .
Le prince s'interrompit . Dans sa voix brisée , il y avait une tendresse contenue , mais aussi une douleur que les années n'avaient pas apaisée .
- Puis il a été assassiné !
Le mot tomba avec une simplicité terrible .
- Un corps fut retrouvé sur une lande bretonne . Malheureusement , parce qu'il avait été dépecé par des sangliers , l'enquête n'a jamais permis d'établir toute la vérité concernant son identification . Du moins , pas celle que j'attendais jusqu'à ce jour ...
20 - Paol sentit soudain monter en lui un affreux malaise . Il se mit brusquement à rougir de honte , revoyant les étendues sauvages de son pays natal et les bruyères couchées par le vent dans les chemins creux de la grande forêt , les ciels bas du Morbihan qui semblaient peser lourdement sur les visages fermés de ses camarades , peu après la découverte de la dépouille , lorsque , toute conversation s'interrompant dès qu'un supérieur approchait , les officiers venaient leur poser des questions gênantes . Jamais , il n'avait pensé qu'un jour , quelqu'un lui demanderait de revenir sur cette affreuse histoire . Et lorsque le prince avait évoqué l'idée d'un homicide , il sentit quelque chose se dérober en lui . Jusque-là , il avait écouté le récit de cet homme comme on écoute une histoire lointaine , enveloppée de mystères politiques et de souvenirs douloureux . Mais ce mot venait de rompre la distance . Soudain , le bureau du prince , les tentures épaisses , les portraits anciens d'un autre siècle et jusqu’au visage grave de son interlocuteur semblèrent s’effacer devant une autre image , demeurée enfouie au plus profond de sa mémoire . Brocéliande ! Il revit la forêt sous la lumière incertaine d’un soir , les arbres serrés autour d’un étroit sentier , l’humidité de la terre et cette querelle qui avait dégénéré avec une rapidité terrifiante . Il revit aussi Morgane Le Bihan , cette jeune Bretonne de Paimpont dont la beauté avait éveillé entre Kermadec et lui une rivalité qu’aucun des deux n’avait su maîtriser .
Julien ... Non , pas vraiment lui , mais l’homme qui portait ce prénom , cachant qu'il était l’héritier d’un trône dont il venait seulement d’apprendre l'existence , car , à l’époque , il n’avait connu qu’un camarade d’armes , garçon fier , parfois provocateur , dont les silences dissimulaient des secrets qu’il ne cherchait pas à percer . La dispute avait éclaté pour une parole en l'air , un geste de trop mal interprété , mais aussi pour cette jalousie qui transforme les hommes de bonne famille en étrangers à eux-mêmes . Les coups étaient venus . La lutte les avait entraînés hors du sentier , parmi les fougères et les racines . Puis il y avait eu ce bruit sourd , presque insignifiant , qu'il n’avait jamais réussi à oublier . La tête de son adversaire avait heurté un roc ! Pendant quelques secondes , Paol était resté immobile , un peu sonné , incapable de comprendre ce qu’il voyait alentour , se souvenant de la terre remuée , du corps gisant dans la boue , inerte , et surtout de cette tache rouge qui s’élargissait lentement sur le sol forestier . Ce n'était pas possible , il n’avait jamais voulu cela , il n’avait pas souhaité sa mort ! La bagarre n’avait été qu'une querelle de jeunes coqs , l'une de ces violences absurdes dont on croit toujours pouvoir sortir indemne .
Pourtant , Julien ne s’était pas relevé ! Quant à lui , il avait eu peur , il était parti comme un lâche , en courant plus vite que son ombre . L’enquête militaire avait conclu à un accident , les circonstances , l’absence de témoin direct et les blessures compatibles avec une chute ayant conduit les enquêteurs à vite refermer le dossier . Paol , interrogé, avait gardé le silence sur le véritable déroulement des faits , n’ayant pas imaginé qu’en se taisant ainsi , il emportait avec lui un secret capable de survivre à toutes les années qui suivraient .
Peu après , comme sa formation s'achevait dans une atmosphère qu’il ne supportait plus , le jeune élève militaire avait quitté l’armée , un stage chez Air France lui ayant ouvert la perspective d'une porte de sortie , puis l’école de gestion l’avait entraîné vers une existence nouvelle , apparemment sans rapport avec cette lande bretonne et ce cadavre ensanglanté au pied d’une roche ! Il avait cru le passé enseveli . Or , voici que le père de celui qu’il avait vu mourir lui parlait d’assassinat , de meurtre !
21 - Était-il tombé dans un piège ? Paol sentit sa gorge se serrer . Le prince connaissait-il la vérité , ou cherchait-il seulement à la découvrir ? Et si l’enquête avait été volontairement orientée vers la conclusion d’un accident , qui avait eu intérêt à faire disparaître l’héritier de Verenstadt ? Il leva les yeux vers son interlocuteur . Le vieil homme semblait attendre de lui une réponse , peut-être un souvenir ou un indice . Il aurait voulu parler , dire que la mort de son fils n’avait pas été préméditée , qu’il n’avait été ni un assassin ni un ennemi de la famille royale . Mais comment se défendre sans avouer , comment expliquer ce qui s’était passé sans reconnaître le silence qu’il avait opposé à l’enquête ? Il baissa les yeux . La tache de sang , dans la forêt de Brocéliande , venait de reparaître . Elle n’avait jamais vraiment disparu .
- Vous étiez encore dans l'armée lorsque cela s'est produit ? , demanda le prince.
- Oui , j'ai quitté la caserne au mois de décembre . Traumatisé par la mort de mon camarade , j'avais besoin de changer de vie . J'ai effectué un stage d'été chez Air France , puis j'ai repris mes études dans une école de gestion . Là , Je croyais avoir laissé derrière moi cette période trouble ainsi que les questions qu'elle avait soulevées .
Le prince , visiblement attristé par ce récit , ne lui répondit pas immédiatement , paraissant attendre que son visiteur poursuive de lui-même , comme si une vérité ne pouvait être retrouvée qu'à la condition de laisser la mémoire suivre son propre chemin . Malgré lui , les souvenirs de l'ancien soldat s'étaient remis en mouvement lorsqu'il avait revu cette jeune femme bretonne de Paimpont , dont il n'avait jamais pu oublier le nom , celle dont le visage , de temps à autre , surtout pendant la nuit , lui revenait avec une singulière netteté , celle qui , avec cette beauté naturelle , sans apprêt , semblant appartenir aux paysages de son enfance , portait une chevelure lumineuse , et dont le regard possédait cette clarté que les artifices du monde n'avaient pas encore , croyait-il , altérée . Au cours de cette période , il l'avait croisée au bar du village à plusieurs reprises , pendant son temps libre , se souvenant de son sourire aguicheur , de cette réserve faussement pudique n'excluant pas une certaine vivacité , sans parler de sa manière de détourner légèrement la tête pour mieux vous séduire lorsqu'elle se sentait observée . C'était un peu la " Madelon " de Saint-Cyr , et , lorsqu'ils avaient quitté leur uniforme , les officiers ne manquaient pas de raisons de chercher sa compagnie parmi les autres jeunes filles du pays , pendant ces permissions qui leur offraient la possibilité de rêver un peu ou de se distraire ! Cependant , malgré la cour assidue que lui faisait Paol , c'était Julien , son préféré , semblait-il , parce qu'il avait ce quelque chose de particulier , prétendait-elle , d'indéfinissable , que les autres n'avaient pas ! Voulait-elle exciter entre eux la jalousie , provoquer une rivalité sentimentale ? Ou bien ce jeu cruel dissimulait-il un autre dessein ?
Le prince leva la tête .
- Nous sommes au courant qu'un autre homme fréquentait , lui aussi , cette jeune femme , et bien que son identité reste obscure , il semble qu'il ait été jaloux de mon fils .
Paol hésita .
- Je me rappelle surtout que cet homme paraissait attentif à ce que faisait Julien , renchérit-il . Mais à l'époque , je n'y avais pas prêté beaucoup d'importance .
Johann IV l'écoutait sans l'interrompre .
- Et puis , il y avait eu cette voiture , ce foutu jour-là , je m'en souviens ... Nous étions au bar , " Le Triskell " ...
Paol fronça les sourcils . Brusquement , une image venait de surgir avec une précision inattendue . Et là , il en était sûr ! Une voiture noire , imposante , presque étrangère au paysage , s'était garée en face d'eux , près du lac .
Elle était apparue un week-end , alors que plusieurs de ses collègues profitaient de leur congé . Il se souvenait bien de l'avoir remarquée parce qu'elle contrastait avec les véhicules ordinaires de la région . Pourquoi cette voiture était-elle là ? , s'était-il demandé . Attendait-elle quelqu'un ? Était-elle venue chercher un homme qui ne souhaitait pas être vu ? Ou ne s'agissait-il que d'un véhicule de passage , auquel sa mémoire , troublée par les événements ultérieurs , prêtait aujourd'hui une importance excessive ?
- C'était une grosse berline ! , rajouta-t-il , qui portait , me semble-t-il , une immatriculation d'un pays de l'Est . Je ne sais plus si c'était le jour exact où l'on a retrouvé le corps de votre fils , mais c'était à cette époque .
- Joseph Alexander , véritable patronyme de notre infortuné successeur , avait des raisons de se méfier de certains hommes , car , après la chute de notre dynastie , beaucoup de choses avaient changé . Nos anciens alliés s'étaient dispersés . Certains avaient disparu , d'autres s'étaient ralliés au nouveau régime . Nous ne savions plus toujours à qui nous pouvions faire confiance .
Il se leva et marcha lentement vers la fenêtre .
- Je n'ai jamais pu me résoudre à croire que sa mort n'ait été qu'un simple accident de parcours . Pensez , mon cher , qu'il était l'héritier de notre maison . Sa disparition pouvait arranger ceux qui souhaitaient voir notre dynastie s'éteindre avec lui .
Il se retourna vers le visiteur . Celui-ci , en tout cas , venait de se souvenir , sans en parler , que , lors de la dispute , il y avait eu un bruit de feuillage qui l'avait ensuite persuadé qu'il n'était peut-être pas le vrai criminel , mais que quelqu'un d'autre en avait certainement profité pour passer derrière finir le travail !
- Mais je n'ai jamais possédé de preuve suffisante pour désigner les responsables , conclut le prince . Et je ne veux pas que mes soupçons tiennent lieu de vérité ...
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