L'Histoire de Roll et Virginia ( Cycle de L'Etoile XXV ) - Teaser / Bio - Miracle .
L’Histoire de
ROLL ET VIRGINIA
( Cycle de L'Etoile XXV )
Teaser / Bio
pour Bernardin De Saint-Pierre
Miracle
J'ai rêvé de toi , j'ai rêvé encore que tu cherchais ton chemin dans ma nuit , tout comme moi dans la tienne , et que nous finissions par nous croiser dans ces ténèbres d'un monde où nous errions l'un vers l'autre au plus beau soir d'une rencontre , celle de quelqu'un que l'on croyait depuis longtemps connaître , mais qu'il nous était arrivé de retrouver quand nous ne nous cherchions plus , de tomber par miracle sur cette personne que nous avions peur , un jour , peut-être , de redécouvrir ?
Parce que l'amour n'est pas impossible , n'est-ce pas ? Mais sur la Terre ?
Chère amie , cette infinie douceur cachée en toi comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la retrouverai-je un jour ? Et ce beau sourire de lumière arraché à l'étoile de ma Mort , quand me le rendras-tu ? Au ciel , nous répond Saint Thomas , " lorsque vous ne ferez des deux qu’un seul , et que vous ferez le dedans comme le dehors , et le haut comme le bas . Et si vous faites le mâle et la femelle en une créature , afin que le mâle ne soit plus mâle et la femelle ne soit plus femelle , alors vous entrerez dans le Royaume de Dieu ".
2 - Après " Adagio Assaï " , vaguement inspirée du " Moderato Cantabile " de Marguerite Yourcenar , voici , à la lecture de Bernardin de Saint-Pierre , l'amour , hélas impossible en cette vie , de Roll et Virginia .
DAN AR WERN , écrivain breton , vécut sa prime enfance au coeur de la forêt de Brocéliande avant de voyager à travers le monde , se passionnant pour la littérature , la musique , la culture celte , l'ésotérisme et la spiritualité ...
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( Cycle de L'Etoile XXV )
LA NEBULEUSE DU CRABE - Seconde Partie - LE PIANISTE ( Cycle de L'Etoile XXVIII ) - I - Offrande Musicale .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Seconde Partie -
LE PIANISTE
( Cycle de L'Etoile XXVIII )
I - Offrande Musicale
" La musique est le pays des âmes , comme les masques sont le pays des corps ... "
Jean-Paul *
1 - J 'ai reconnu votre présence , monsieur ... Vous êtes le grand musicien , n'est-ce pas ? , lui demanda-t-elle , rougissante , lorsqu'il répondit à son petit signe .
Elle lui parut si belle , avec son minois d'ange et ses fines lèvres d'où émanaient les plus purs accents d'une mélodie d'outre-monde . Et , malgré la pesanteur d'un premier silence , la jeune fille , comme s'ils se connaissaient depuis longtemps , tentait de lui cacher son trouble .
- Vous vous intéressez au Romantisme ? , commença-t-il avec précaution , retirant ses écouteurs .
- Disons plutôt qu'un drame de Byron m 'a , une fois , conduit vers Friedrich , répliqua-t-elle , souriante , parlant avec une certaine précipitation et de la timidité . ( 1 )
Son attitude craintive , sa démarche gracieuse , lui évoquèrent d'abord celles d'une biche apeurée .
- Chez moi , poursuivit-elle , gênée , certains paysages de cloître en ruine ou de cimetière abandonné font , paraît-il , penser aux siens .
D'ailleurs , ce voyageur dans la montagne , balbutia-t-elle encore , je trouve qu'il vous ressemble un peu , n 'est-ce pas ? ( 2 )
C'était aussi un reproche de sa
femme , petite bourgeoise élitiste vivant dans sa tour d'ivoire parisienne , qui l'accusait souvent de fuir le monde en ignorant la vie de famille et ses semblables .
Le visage de l'adolescente s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas
large , ayant réalisé trop tard son audace et ne sachant plus maintenant comment se faire pardonner .
- C'est une surprise de la Providence ! , lui lança-t-elle avec fougue . Vous savez , j'étais dans les choeurs de " Manfred " lorsque vous avez dirigé l'opéra de Schumann . Quel musicien ! C'est mon préféré , avec Liszt ... Et vous , bien sûr . ( 3 )
Sans doute avait-elle tenté d'atténuer sa maladresse . Il aimait bien l'exotisme de sa voix germanique , pourtant , se rendant compte avec dépit qu'absorbé par son travail ou par quelque intuition créatrice , il avait dû laisser de côté tant de belles âmes comme la sienne sans jamais même s'apercevoir de leur existence . Et cette attaque portée par son ancienne amie n'était après tout qu'une manifestation de rage habituelle contre l'indifférence de son compagnon vis-à-vis d'elle .
- Je suis confus , se mit-il à bredouiller , comme s'il venait de comprendre avec un peu de retard cet impérieux désir naissant en lui de faire des confidences , puisqu' il ne savait pas vraiment qui elle était , en fait , peut-être cette étudiante soigneusement choisie par l'Institut Musical pour une rencontre " inattendue " et privilégiée avec le " maestro " ?
Mais non , se défendit-il d'un soupir , je ne suis pas celui que vous croyez , cette idole hors d'atteinte , " ce Phénix dans les nuages " , comme ils disent ...
Je suis quelqu'un de très banal ... Pardonnez-moi .
De prime abord , cette déclaration surprenante ne parut pas la faire ciller .
Mais elle tourna légèrement la tête , et d'un geste gracile ensuite , ôta ses lunettes rondes qui , derrière le noir d'un verre fumé , cachaient deux grands yeux clairs comme l'azur .
- Aujourd 'hui , c 'est plutôt le concerto de Brahms ! , lui lança-t-elle d'une mine interrogative , jetant un oeil curieux sur son ordinateur , tandis que l'éblouissement de son
sourire , exaltant toute la beauté de son corps d'adolescente , la montrait savourant un vrai moment de bonheur ! ( 4 )
Le pianiste , cependant , restait sur la défensive . Il était évident que cette fille avait quand même réussi à le libérer de certains remords inhibiteurs . Même s'il n'avait plus l'âge des amours collégiennes , n'était-elle pas parvenue en quelques mots , par son charme , sa délicatesse , à réchauffer son vieux coeur usé d'artiste , à comprendre sa solitude ? Oui , sans mentir , il se trouvait bien près d'elle . Mais quel paradoxe de la Destinée ! , réfléchit-il .
2 - Un coup de Soleil ! Telle serait la marque laissée , pensa-t-il , par cette rencontre éphémère d'une heure d'avion .
- Je devrai bientôt vous quitter , malheureusement , ma chère , se mit-il à bredouiller sans prendre conscience des conséquences de cette formule machinale qui lui permettait souvent d'échapper plus vite aux obligations mondaines ...
- Vous savez , je vous connais depuis longtemps , j 'ai tous vos disques dans ma chambre ... Et parfois , je vous joue sur mon piano ... , lui confia-t-elle enfin , glissant , en cachette , une de ses partitions dans son sac.
L'idée de ce simple constat le laissa complètement rêveur !
Donc , il lui faudrait laisser s'enfuir trop vite celle qui , l'espace d'un instant , avait , peu avant l'atterrissage , déchiré un coin du ciel , transfigurant sa pauvre vie .
Il se leva de son fauteuil , avec la crainte qu'elle ne juge déplacé cet élan .
Mais au contraire , elle saisit avec chaleur sa main pour le remercier .
- Je suis sûre , monsieur , que vous viendrez demain soir nous rendre visite à l 'école ! , ajouta-t-elle , lui précisant qu'elle y avait été aussi étudiante , y pratiquant jadis le chant choral en plus de son instrument préféré . Toutefois , l'année scolaire se terminant , son retour chez elle aurait lieu après le " cadeau " de cette rencontre exclusive et de cet ultime concert donné afin de récompenser de son premier prix la meilleure élève de l'établissement berlinois .
- " L'Offrande Musicale " figurera au programme ! , ajouta-t-elle avec entrain . ( 5 )
- Une musique divine , s'efforça-t-il de conclure sur un ton de forfanterie destiné à lui cacher sa peine tout en lui faisant comprendre avec un semblant d'humour qu'il avait déjà été vaguement mis au courant de tous ces détails , mais que le véritable présent , pour lui , désormais , c'était elle , et que ce qui lui faisait mal , c'est qu' il aurait juste voulu lui parler encore un peu de temps !
- Merci de m'avoir accordé cet instant de votre agenda si précieux , claironna-t-elle , triomphante , pour finir !
On aurait dit une jeune colombe , qui , après avoir frôlé de ses ailes graciles , juste un instant , ce lugubre royaume où il avait si longtemps tenté de survivre parmi les ombres ,
prenait maintenant son envol !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Seconde Partie - LE PIANISTE ( Cycle de L'Etoile XXVIII ) - I - Offrande Musicale - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PIANISTE " , copyright 2024 .
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Notes :
1 - " Manfred " , drame en vers de Lord Byron , publié en 1817 , qui inspira Schumann .
2 - " Le Voyageur au-dessus de la Mer des Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1817 - 1818 ) , par Caspar David Friedrich .
3 - " Manfred " ( 1852 ) , opéra de Robert Schumann ( 1810 - 1856 ) , d'après un poème de Byron .
4 - Concerto pour piano et orchestre n°2 , en si bémol majeur , op.83 , de Brahms , composé entre 1878 et 1881 .
5 - " L'Offrande Musicale " ( Musikalisches Opfer , 1747 ) de Johann-Sebastian Bach ( 1685 - 1750 ) , sur un thème de Friedrich II. der Grosse ( 1712 - 1786 ) .
* " Flegeljahre " ( 1804 / 1805 ) , roman de Jean-Paul ( Johann Paul Friedrich Richter , 1763 - 1825 ) .
LA NEBULEUSE DU CRABE - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - Epilogue - VI - Mystère de la Chute .
LA NEBULEUSE DU CRABE
LE PHOTOGRAPHE
( Cycle de L'Etoile XXVII )
- EPILOGUE -
VI - Mystère de La Chute
" On connaît la chute de cet homme ,
Mais sait-on combien il a lutté ?
William Styron - "Un Lit de Ténèbres " , VI .
16 - Le soleil joue à cache-cache derrière les nuages , révélant une forme d'arme sous un blouson de cuir . Une lueur éclaire des lunettes noires dansant au-dessus des vagues ... C'est si facile en apparence de tuer un homme , de lui tirer une balle parce qu'il n'y a plus d'autre solution ... Pour toute réponse , on entend les gémissements d'une sirène mêlés aux sinistres cris des goélands à dos noirs ...
Comment jauger quelqu'un dont on ne sait trop ce qu'il vient de faire ? , se demanda l'inspecteur avec une certaine froideur face au large .
Quant à sa femme , malgré ce qu'en pensaient beaucoup , n'avait-elle vu aucun signe avant-coureur avant de disparaître bien vite sur l'autre rive ? Alors , quel sens donner à tout ça ?
Voyez-vous , le monde est à feu et à sang ... Lorsqu'on n'a plus le choix , que répondre à une situation problématique ?
- Vous avez certainement dû vivre ce genre de situations , monsieur ? , fit l'inspecteur en forme de premier contact , face à celui qui , depuis l'année dernière , avait tâché de vite oublier la mort brutale de sa fiancée grâce à de lointaines tournées musicales .
- Je vais vous faire un aveu surprenant , lui répondit l'autre , je devrais faire comme Liszt et devenir prêtre afin d 'habiter " la maison du Seigneur pour la durée de mes jours "... ( 8 )
Du moins , c 'est ce qu 'on fredonne à l 'église , n'est-ce pas ?
- Belle image , en vérité , lorsqu 'on pense à l 'Amour unissant deux êtres , Dieu à l 'Homme dans un seul regard contenant tout le Ciel et la Terre !
Pourtant , songea son voisin , l'aimée peut-elle avoir n'importe quel visage , même celui du déchu ? Puis , comme celui de la
tombe , son oeil sombre vit tout un vol
d'aigles , de sauvagines tomber sur lui et sur la mer en quête de proies et de nourriture !
" Oh , je ne suis pas le bossu que tu vois , je dors sous la montagne ... " , se rappela-t-il , comme ce poète qu'il aimait encore entendre parfois chanter . ( 9 )
Rapidement , ses traits se durcirent . Puis , fouillant sa mémoire , il blêmit de plus en
plus ... Les noms se brouillaient dans sa tête vide , l'étourdissant . Ce qu'évoquait la charmante disparue , il avait d'abord décidé d'y croire , par opportunisme , y mêlant de vagues images de ses propres errances , déguisant en aveugle une réalité bien plus obscure . Il s'était laissé aller tout doucement , près d'elle , vers ce rêve impossible de vouloir embellir sa triste vie . D'ailleurs , n'avait-il jamais joué de ces tableaux sans
âme , de ces pastels mornes qui n'ont que l'apparence d'une oeuvre , parce ce qu'ils n'expriment jamais rien que des illusions d'artiste où l'on ne voit qu'un charmant paysage , insensible aux bruits sourds de l'onde , à ses gouffres , ses hurlements secrets , comme aux sirènes changeantes qui parsèment d'écueils la voie obscure du destin ?!
- De quoi parle-t-on ? , voulut d'abord l'interroger l'officier de police , conscient de la vacuité de cette enquête de routine . Mais , suffoqué par la honte , le
désespoir , l'autre s'était mis à fondre en larmes , le suppliant de se taire d'un regard silencieux .
" Je ne suis pas ce type , je ne l 'ai jamais été ! , s'écria-t-il enfin d'un ton rageur , lui coupant sèchement la parole .
Douloureusement , le souvenir des faits véritables remonta , comme une épave de sa désespérance , à la surface des flots impassibles . Ne doit-on pas lever l'ancre pour ouvrir la route aux navires abandonnés ?
Soudain , le nom de son rival finit par réapparaître à l'horizon des péninsules de son infortune . Il imagina la silhouette fantasmagorique de son frère , quelque reflet minable dans le miroir des apparences trompeuses . Qui était-il , en vérité , celui-là , sinon le double équivoque se jouant des embûches de la
séduction ? Pourquoi donc ce faux air de
famille , dessiné sur lui comme une sinistre caricature , alors qu'il avait l'impression qu'il n'était plus le même que celui qu'il n'avait pas revu depuis si longtemps ? C'était comme une vision de votre échec incarnée dans un personnage qui vous touche comme l'avers d'une médaille à double face ! D'un côté , le héros , mais de l'autre ?
Clara les avait présentés lors d'une
fête .
Mais elle avait eu beau dire qu'ils se ressemblaient , tous les deux , son regard mouillé , devenu soudain cruel , n'avait de cesse que de clamer, sans mot dire , son
nom , se rappelant encore les " promesses " de son ancien ami et leurs tendres effusions lorsqu'il avait dû , sans elle , fuir la capitale .
- Et je l'aime encore ! , lui avait-elle même un jour de colère avoué sans y croire vraiment , d'une voix contenue , le teint pâle , effondré d'entendre tous ses mensonges , mais pensant que , par cet aveu inattendu , enfin sorti de sa bouche au bout de tant d'années de silence ,
elle réussirait , peut-être , à éveiller son attention sur elle , à témoigner de son calvaire : il ne put en dire davantage ! Elle s'était tue . La stupeur l'avait rendue muette . Elle paraissait effrayée parce qu'avait fini par naître une espèce de dégoût vis-à-vis de lui .
- Je ne sais plus précisément , avait-elle
conclu , gênée , visiblement mal à l'aise , tentant de retrouver ses esprits ... Tout cela est bien mort , poursuivait-elle au bout d'une minute , semblant à bout d'arguments , nerveuse , tirant sur sa cigarette .
- ... De toute manière , lui avait-elle ensuite lancé sur un ton glacial pour achever de l'éconduire , je ne t 'aimerai plus ! Je ne suis pas comme toi , c 'est évident ! Jamais je ne
le serai ! Tu peux comprendre ça ? Jamais ! "
Longtemps encore , tandis que ses dernières paroles résonnaient dans son cerveau en feu , un grand poids d'angoisse lui noua l'estomac . Se levant lourdement de son siège , il avait eu cette sensation terrible de mourir . Un teint livide fardait son visage .
Alors , sa vie entière lui avait paru un immense trompe-l'oeil , un tel gâchis .
" J'ai été si longtemps à t'attendre , lui balbutiait-il en l'air quelquefois , dévoré par le désespoir , anéanti , ayant tant voulu rejoindre son grand amour et s'enfuir avec elle plus loin , bien plus loin que la douceur sauvage de leurs îles bretonnes !
FIN
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - Epilogue - VI - Mystère de la Chute - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PHOTOGRAPHE " , copyright 2024 .
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Notes :
8 - Psaume 23 ( 22 ) , 6 .
- Franz Liszt ( 1811 - 1886 ) , compositeur et pianiste hongrois qui , après avoir rejoint le tiers-ordre franciscain , reçoit la tonsure et les quatre ordres mineurs de l'église catholique , lui donnant en France le titre d'abbé .
9 - " Avalanche " de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) - Traduction de Graeme Allwright in "Songs of Love and Hate " album , copyright Sony Music Entertainment 1971 .
LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - V - Île Vierge .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Première Partie -
LE PHOTOGRAPHE
( Cycle de L'Etoile XXVII )
V - Île Vierge
" Le véritable élève apprend à extraire l'Inconnu du Connu , et se rapproche du
Maître ... "
Johann Wolfgang Von Goethe ( 1749 - 1832 ) :
" Les Années d'Apprentissage de Wilhelm Meister " ( Wilhelm Meisters Lehrjahre , 1795 / 1796 ) , Livre VII ( Lettre d'Apprentissage ) .
14 - Longeant la côte nord qui s'étendait , balayée de terribles rafales , vers le large , à perte de vue , les deux fuyards ne distinguaient plus grand chose , à suivre , sous la brume et le crachin , la trace imprécise d'une sente , au milieu des buissons de ce morceau de massif hercynien . Plus on avançait , plus c'était un paysage de bout du monde , avec ses amas de roches chaotiques , visions de cauchemar , éboulis coiffés de brumes , précipices donnant le vertige ! Il ne restait plus que l'herbe feutrée de salicornes , que la saison parsème , tantôt d'orpin , tantôt de touffes d'armérie .
Leurs deux corps , glacés sous l'averse persistante et les hurlements du vent
fou , marchèrent longtemps côte à côte .
Clara , se sentant de plus en plus menacée , sans doute , avait du mal à contenir ses sanglots . Mais plus bas , comme d'un phare au milieu d'un océan de détresses , jaillirent brusquement quelques lueurs tandis qu'au milieu des cris des faucons et des bernaches , des éclairs fulgurants se remirent à déchirer les lambeaux cramoisis d'un ciel tourmenté !
- Ils sont après nous ! , se mit-il à hurler . Quelqu 'un a du nous balancer ! lança-t-il à la femme qui , soudain , baissa les yeux .
Surgie de nulle-part dans le plus grand silence , la bande se rapprocha tandis qu'ils parvenaient au pied d'une gigantesque croix de granit rose dominant la plaine maritime , et que le viseur d'une arme fut pointé sur la tempe du fugitif aux abois .
- C'est fini , maintenant , mon vieux , rends-
toi !
Ayant mené la traque , plusieurs agents l'avaient mis en joue . La pluie , l'orage redoublèrent à tel point qu'il n'eut même pas le temps de prendre son arme ou cette autre voie d'une chute terrible dans le vide !
La fille , projetée au sol , manqua aussi d'être entraînée à toute vitesse vers le fond de l'abîme !
15 - La troupe d'assaut , cependant , n'était venue , selon lui , sur l'Île qu'à la
demande du " pianiste " , soucieux du comportement bizarre de son amie et de son
frère . Celui-ci , c'était clair , avait subitement renoncé , comme promis , à ramener les documents volés pendant l'attaque du Phare , jugeant qu'il y avait certainement mieux à faire pour lui , maintenant , de sa vie , que d'avouer toute cette histoire à-propos de celle qu'il avait aimée depuis le premier jour et qui avait été la compagne , même infidèle , de sa jeunesse !
Quelques mauvaises langues de vipères de ces milieux soi-disant bien informés prétendirent qu'il avait peut-être servi d'agent
double , manipulé par des services secrets adverses , qui , reconnaissant en lui une aide efficace , le gardait sous surveillance afin de noyauter , pour leur compte une organisation clandestine .
Quant à elle , malgré la haine sourde qu'elle éprouvait pour celui qui l'avait laissé froidement mourir en temps que future
épouse , elle avait ressenti paradoxalement aussi , dans sa chair , un grand manque , celui d'une maîtresse pour son amant de jeunesse , prétendu membre de l'armée ennemie !
C'est ainsi que la presse locale parla ensuite , un peu plus tard , de la disparition mystérieuse d'une actrice parisienne en balade , écrivant dans un article " qu 'on aurait fait récupérer son corps de même que celui d 'un photographe breton venu ici surprendre les goélands et les cormorans argentés . "
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - V - Île Vierge - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PHOTOGRAPHE " , copyright 2024 .
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LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - IV - Valise Bleue .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Première Partie -
LE PHOTOGRAPHE
( Cycle de L'Etoile XXVII )
IV - Valise Bleue
" Comment fuirais-je le pays
Qui enferme tout l'univers ,
Là où s'en va Tristan ,
Veux-tu le suivre , Isolde ? "
Richard Wagner - " Tristan et Isolde "
( Tristan und Isolde , 1857 )
11 - Une fois le devoir accompli , n'a-t-on pas le droit de prendre la fuite ?
Quelle heure pouvait-il bien être , se demanda-t-il , et qui sait vraiment où sont reliés ces étranges fils du Destin , silhouettes anonymes se croisant pour se perdre ensuite sans aucune raison visible dans le dédale indéchiffrable d'une existence éphémère ? La vie est si insidieuse , changeant à son gré le cours d'une journée jugée banale , pouvant prendre à votre insu les traits d'une fille illuminant de sa beauté le clair-obscur d'une cavale endormie . Ce nouveau jour serait humide et gris , certainement , mais elle en surgirait au petit matin comme une lionne effarouchée par le silence alentour ... Et maintenant , nul ne pouvait prononcer un seul mot sans risquer de troubler le fragile mystère de cette aventure .
Le jeune homme , une fois descendus l'escalier du phare quatre à quatre , avait sorti d'une poche de sa veste une paire de jumelles , se mettant à observer la côte , où ils avaient laissé leur bateau , dans la crainte d'y trouver quelqu'un vers l'embarcadère .
Tandis qu'au travers des nues grisâtres le soleil pointait son doigt lumineux sur une roche noire affleurante au large , il en vit brusquement surgir , débarquant d'une chaloupe , un commando de soldats vêtus de la même couleur , encapuchonnés , fusils mitrailleurs en main !
- Nous sommes pris au piège ! , s'écria-t-il à celle qui l'attendait en bas des marches , nous n'avons plus le choix ! Courons vers l 'autre ponton !
Songeant alors qu'elle en saurait peut-être plus qu'il n'avait voulu jusque là lui en dire , sa compagne , tout en cachant son beau regard de tristesse aux reflets mordorés , mi-émeraude , mi-fougère , dissimulé derrière une paire de binocles rondes noircies du feu du ciel , se mit à douter : - Tu fais partie de leur bande , hein ? , lui lança-t-elle .
- Ce n 'est pas moi , je t 'assure ! Je crois qu 'ils cherchent des documents volés ...
- Curieux , non ? , lui répondit-elle avec rage . Mais qui es-tu donc ?
Alors , elle le fixa de ses yeux fauves , l'air interdit , juste avant de tomber en larmes contre lui .
- Pourquoi tout ce cinéma ? , se contenta-t-il de lui demander , n'ignorant pas qu'elle faisait partie de la Comédie-Française .
Mue par sa tendresse , elle essaya , vu l'urgence de la situation , de faire un geste pour le calmer . Mais il se dégagea , rétif afin , tout en essuyant ses lunettes d'une main nerveuse , de l'entraîner à toute vitesse de l'autre côté de l'île !
12 - Ajustant avec soin son petit chignon de fortune , elle se couvrit du vieil imperméable paternel que ses cheveux fins paraient de leur blondeur lumineuse .
- J 'ai si peur de te perdre ... , la supplia-t-il encore , pleurant presque , mais cherchant son revolver dans sa poche .
- Voyons , tu dois te tromper , lui répondit la jeune femme , lui pressant la main pour essayer de l'assagir et de calmer sa colère en même temps qu'elle parlait .
- Moi , reprit-elle , je ne suis rien d 'autre , tu sais bien , qu 'une pauvre campagnarde pas très intéressante .
A moitié rassuré par cette pointe ironique teintée d'un ancien reproche , il se mit à feindre la passion , songeant inconsciemment : tu ne sauras jamais , ma petite
chérie , d 'où peut naître le germe de mon désir , ni où se dévoilera le masque de ma
mort !
13 - Cette pensée fut à l'origine d'un vrai cataclysme : les images du passé d'un autre , d'une manière impitoyable , tel un horrible vomissement des gouffres de l'Enfer , commencèrent de jaillir à la surface de son esprit confus . Tout lui revenait en pleine figure , le premier clin d'oeil de cette tentatrice , devenue l'amie de son frère , et les sortilèges d'hier qui empourpraient maintenant son visage , le secouant encore de terribles convulsions !
Le photographe , ou plutôt le militant , se revit avec elle au temps de leur école de théâtre , la dernière fois qu'il l'avait croisée dans la cage d'ascenseur , à Paris .
- Pourquoi ne m'as-tu alors jamais rien dit ? Pourquoi ? , lui répéta-t-il avec une sorte de colère contenue , tandis que le sang lui montait à la tête , et que des bouffées de chaleur enflammaient tout son être d'un impérieux désir de la tuer !
Paralysé tout à coup par l'angoisse après les mots terribles qu'il venait de
prononcer , il sentit son coeur battre à coups redoublés dans sa poitrine , à cause aussi , peut-être , de l'étreinte épouvantable qu'il lui faisait subir .
Il se rappela l'époque où elle faisait partie d'un groupuscule autonomiste des environs de Brest , la ville de ses études . L'enquête interne d'un " camarade " , très discrète , avait naguère conclu à sa demande à un " regrettable incident " lorsqu'on avait constaté la disparition d'un important fichier photographique pouvant compromettre tout le réseau .
Mais victime de dénonciation , puis suspectée par la suite , il avait alors décidé de dissimuler leur liaison compromettante avec la complicité de l'aîné de sa famille , quelqu'un qui , plus tard , victime de chantage , serait chargé d'infiltrer ses anciens collègues , travaillant lui aussi , parfois , sous couverture pour arrondir ses fins de mois , celle d'un pianiste itinérant de vague renommée internationale et qui , pour le même prix , n'hésiterait pas à lui rendre la monnaie de sa pièce en lui volant sa fiancée !
- Que me veux-tu ? , se mit-elle un soir à
larmoyer , sentant son bras peser sur le sien comme un boulet , comme une croix qu'on doit traîner jusqu'à un rivage d'épouvante !
Peut-être en ce jour de leur première rencontre l'avait-elle mal évalué , tombant sous son charme à son insu , victime d'un coup de
foudre pour lui , le mauvais ange perdu sur cette maudite planète , soi-disant fils préféré du vieux militant nationaliste breton , son maître , qui en avait fait aussi son héritier spirituel !
- Tu n'es qu'un menteur ! , lui lança-t-elle un jour dans un sursaut de désespoir , celui-ci n'osant répondre à sa voisine qui paraissait accablée par le sinistre paysage crépusculaire et le refrain de la pluie , triste et monotone , se mêlant au bruit de leurs pas sur le gravier ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - IV - Valise Bleue - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PHOTOGRAPHE " , copyright 2024 .
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LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - III - Enlèvement .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Première Partie -
LE PHOTOGRAPHE
( Cycle de L'Etoile XXVII )
III - Enlèvement
" Il se peut que vous soyez mort et que j'erre encore parmi les vivants ... "
Anna de Noailles - "Exactitudes "
- Méditation sur la Mort , III , Rupture .
( 1930 )
9 - Ce soir-là qui précéda la fête , ou bien l'avant-veille , se rapprochant , en effet , de l'ovale du miroir sur le mur , elle avait eu du mal à distinguer davantage la consistance réelle de ses traits .
Peu à peu , elle eut le sentiment d'y apercevoir le fantôme d'un autre visage , pâle reflet d'abord , l'effleurant puis , sans cesse la caressant avant de replonger dans la clarté fascinante d'une source bien plus profonde que ses yeux d'eau , inépuisable vestige pouvant encore lui rappeler , par sa ressemblance , la créature née d'une lointaine matrice ayant , comprit-elle , choisi de s'incarner en elle pour la suivre !
Alors , voyant surgir de l'abîme cet ange plus merveilleux que n'en créa jamais la force de l'imagination , manifestation considérable qui pouvait soudain , comme un éclair de foudre , déchirer le voile obscurcissant son
âme , elle réalisa que c'était lui de nouveau , mais en même temps quelqu'un d'autre au plus profond de sa chair , ce photographe , aveuglant rayon de lumière au beau regard jaillissant de son front transfiguré !
Ce fait la troubla au plus haut point , mais ce qui l'avait le plus bouleversée , pendant le bref instant de cette apparition , c'était qu'il s'était mis ensuite , lui ressemblant tellement qu'elle avait cru , sans en être bien sur au
début , reconnaître en lui son double , à lui transpercer le coeur de son oeil vif , glaive impitoyable et tranchant comme le verre de la glace !
Devant elle s'ouvrait un mystère , comme une porte d'épouvante !
" Pourquoi devrais-je la franchir et me précipiter dans le gouffre ?
Telles seraient aussi ses craintes lorsqu'elle pénétrerait , le surlendemain , dans
l'église , après une nuit d'enfer , et tandis qu'affluaient sous son crâne en feu d'autres questions ne cessant de la harceler sur la sincérité de ce fiancé qui ne lui avait jamais permis d'éclaircir de si longues absences pendant ses tournées et concerts , toutes zones d'ombre d'un passé trouble où elle s'était également beaucoup agacée de la duplicité de soi-disant amis croyant la protéger ...
Mais qui aurait l'audace , en plus , pensait-elle , au passage de l'émouvant spectacle convenu de deux tourtereaux se tenant par le bras sur le parvis , de caresser pour eux l'espoir d'un avenir encore favorable ? Sous son voile de mousseline , la mariée , sensible aux avares lueurs d'un été maussade , les gratifieraient plutôt d'un terrible sourire de vengeance !
" ... Maintenant qu'ils sont sortis de là , entendrait-elle pourtant , qu'ils se sont retrouvés , les pauvres , pour le prix qu'ils ont payé , souhaitons leur la paix , le bonheur ... "
10 - La ligne brumeuse de la côte avait disparu à l'horizon bleu-vert des rêves d'éternité , au-delà du décor grisâtre des pays de l'Aber , les laissant à bord d'une barque chétive d'où ils venaient de débarquer . Grimpant à pas vif chaque degré de la tour , le fugitif ne savait plus très bien ce qui lui arrivait , se sentant déboussolé , comme saisi par le tourbillon d'un gigantesque maelström , sorte de dévidoir entraînant en lui , dans un épouvantable fracas , tout ce qui l'approchait !
Devant lui , l'escalier se changea en spirale incendiaire brûlant les yeux du breton d'une lueur insupportable , précipitant son regard dans une sorte de labyrinthe infernal où la lumière finissait par exploser en milliers de gouttelettes incandescentes !
Le déferlement de la houle contre la pierre de granite , s'accentuant considérablement , l'avait précipité en hauteur dans cette espèce de conduit vertical paraissant onduler dans sa tête à toute vitesse comme un serpent , pareil au tangage d'un navire , vers l'invisible gouffre d'un ciel marin !
" La goutte se forme sur le rebord du toit de l 'âme ... " , songea-t-il , frissonnant
d'effroi .
Puis l'orage s'était calmé .
Sous le voile ténébreux des hautes murailles sombres , l'épouvantable abîme des flots noirs bombardés d'étincelles multicolores laissait place à une mer maintenant devenue huileuse et sans histoire où la couleur de leurs âmes de fer blanc se mettait à luire contre la roche .
Ils avaient voulu partir en pleine nuit , sans réfléchir , néanmoins prisonniers d'un réseau tentaculaire de sentiers et de routes , pour aller bien plus loin , de l'autre côté d'eux-mêmes , par-delà cette réalité qu'ils trouvaient vraiment insupportable ! Attirés depuis longtemps l'un vers l'autre , ils s'étaient retrouvés sur cette île de leur jeunesse au pied d'un immense contrefort caressé par le friselis monotone soufflant du large , tant l'apparence maritime , après la tempête , peut s'avérer changeante , fugace et capricieuse .
Il n'y avait âme qui vive .
Redescendu du phare avec une valise bleue , l'homme se mit à réfléchir un moment , marchant seul sur l'herbe verte et mouillée de bruine , se demandant qui avait pu créer ce monde étrange où la destinée humaine doit parfois se recroqueviller en noyau d'ombre au recoin de dunes obscures , dans le tréfonds d'abysses ténébreuses ...
Levant la tête , il fut frappé par la lumière au-dessus de lui , semblant sonder , comme l'oeil dans la tombe , le moindre de leurs
gestes !
Lorsqu'elle l'accueillit au coin de la
porte , elle comprit que son essence même devait être l'amour puisqu'il possédait ce don d'apaiser son angoisse depuis qu'elle avait perçu au loin les doux battements de son coeur calmant le sien dans la tourmente ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - III - Enlèvement - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PHOTOGRAPHE " , copyright 2024 .
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LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - II - Mariage .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Première Partie -
LE PHOTOGRAPHE
( Cycle de L'Etoile XXVII )
II - Mariage
" Ce rêve de partage , de complétude , d 'une réponse trouvée dans la solitude de la plage n'était-il qu'un reflet dans un miroir ? Le miroir s 'était brisé ... "
Virginia Woolf - " Vers le Phare " , II , 6 - Le Temps Passe .
5 - Il avait roulé en 2CV depuis Brest , ramenant son frère , grand gaillard de 22 ans qu'elle n'avait guère vu , prétendait-elle , auparavant , sinon sur une photo devant sa boutique . Pourtant , c'était grâce à lui , en partie , qu'elle avait pu continuer de rêver à " sa " Bretagne natale , lui parlant , sur de rares cartes dédicacées , de son futur travail et de son nom d'artiste , de son désir , plus tard , de devenir , comme lui , " professionnelle " !
- Tu vois , mon vieux , demain , c 'est le grand jour ! Une chance que tu n 'ais plus rien de cassé , lui dit-il en riant , ç 'aurait été dommage ! Elle nous guette avec tant d 'impatience !
Il lui avait montré un cliché de sa fiancée , Clara , en costume de belle paysanne des environs de Guipavas où , le lendemain , prendrait place la procession du mariage . Il y aurait là , outre une cinquantaine de gens du voisinage alentour et d'amis divers des quatre coins de la région , les parents de l'heureux élu avec ceux de la promise , revêtue d'une longue robe blanche et d'une couronne de fleurs , à qui le père , très ému en queue de cortège , donnerait le bras , dans son plus beau costume du dimanche .
Puis , la plus jeune des trois soeurs de la famille lirait le " Cantique des Cantiques " face à l'assemblée silencieuse :
" Toute la nuit , j 'ai cherché
Celui que mon coeur aime ...
Je l 'ai cherché ,
Je ne l 'ai pas trouvé ...
Avez-vous vu
Celui que mon coeur aime ? " ( 5 )
Ensuite , on aurait droit , comme de coutume , au généreux sermon du Recteur , aux promesses des candidats " jusqu 'à ce que la mort nous sépare ..." suivies des échanges d'anneaux devant les deux témoins figés par l'angoisse ...
Puis, on irait au calvaire local en procession car , disait-on , cela portait plutôt bonheur aux amoureux d'y faire un voeu !
La veille au soir , on s'était déjà mis à fêter cette vie nouvelle dans la cour de ferme , chacun levant son verre et chantant des airs traditionnels , dansant le Léon , la gavotte ou l'an-dro ! ( 6 )
Quelque curieux amateur de musique avait même encouragé le futur mari , enivré de cidre et de chouchenn , à s'essayer au micro à cette langue très récemment redécouverte , la sienne , en vérité , assez difficile , sans doute mais pourtant si belle , selon lui , qu'il adorait , se fendant même d'une " gwerz " en comptant les étoiles du peuple de ses ancêtres dans le ciel merveilleux juste au-dessus de lui , celles d'une terre de promesse éternelle enfin retrouvée !
" An hani a garan ' m eus kollet da viken ... "
( 7 )
6 - Se revoyant plus tard sur la plage , la comédienne se souvint de ce premier jour où il s'était embarqué avec elle pour l'Île Vierge ,
" petite goutte frémissante au coeur de
l 'océan " , tellement désireux , lui avoua-t-il alors , de mieux la connaître !
Là-bas , le phare mystérieux , planté comme un arbre au milieu des flots déchaînés , les avait dévisagés d'un air ironique , son oeil jaune doutant , sans doute , qu'ils se sentissent assez fort pour grimper l'escalier jusqu'à sa plateforme et deviner son terrible secret !
- Hommes en quête d 'image idéale , n 'avez-vous pas peur de mes jaillissements d 'écume et de sel rougissant vos prunelles de pauvres marins aveugles ? , leur hurlait sans cesse la chanson folle du vent de mer s'engouffrant pleine de furie depuis les grandes montagnes des flots abyssaux jusque dans l'immense cage de l'escalier tournant !
- Suis donc ton âme , elle connaît le chemin ! Pourquoi chercher ailleurs ton double qu 'en ce délire étrange de ma vertigineuse immensité ? , paraissait lui répondre le sémaphore avec orgueil .
- Ô , Roi du monde , entends-tu bien le chant sacré de mes profondeurs ? , psalmodiait à son tour la houle du grand large .
7 - " Moi , je n 'en ai pas besoin , j'ai mon propre miroir " , leur avait alors par défi murmuré la timide sirène observant , curieuse , dans l'éclat d'un morceau de verre poli par l'iode , cet homme nouveau , débarqué brusquement au centre de son paysage , qui venait vers elle comme un amant . Ressentir de la tristesse , désormais , lui semblait
inutile . Toute vie , après tout , n'était , pour elle , que flux et reflux , sève océane s'écoulant depuis l'immuable éternité jusqu'aux vagues immenses reflétant le continuum d'une inépuisable énergie ...
Mystère du sang ?
N'était-elle pas l'une d'elles , créature éphémère parmi tant d'autres , fragile ondoiement de pensée collective , inexorable conscience d'un étrange frémissement liquide ?
- Une Bretonne ne naît-elle pas toujours de la mer ? , se demandait-elle parfois , questionnant son image devenue floue , renvoyée par la grande vitre de la salle-à-manger parisienne qui commençait de disparaître et se dissoudre dans le décor devenu instable de son pauvre esprit malade ? Et ne pourrais-je , moi aussi , supporter les tempêtes surgies des profondeurs de ma conscience au gré de son imprévisible fantaisie ?
A cette époque , elle cherchait juste à vouloir , tel un pâle reflet , vivre dans le rêve du pianiste , illusion de l'amour , un peu comme un coquillage à la couleur grisâtre se laisse caresser par le feu scintillant d'une étoile sous-marine avant d'être englouti , songeait-elle avec pitié .
- Curieuse espèce que la nôtre ! , conclut-elle ensuite amusée , perpétuellement en recherche d'un contre-jour idéal ou d'une autre définition possible à une changeante identité .
8 - Dès lors , le musicien , de tout son possible , avait tenté de lui répondre , tandis qu'elle s'efforçait elle-même , balbutiante , intimidée , peut-être , dans cette apocalypse des âmes ne commençant vraiment que lorsque baisse la lumière , d'écarter le voile insidieux qui , jour et nuit , s'entremêlait à leurs songes de beauté , voulant les empêcher de correspondre aux sentiments et pensées venant de leur simple nature humaine , les encerclant , au contraire , aux ténébreux confins d'un autre monde émergeant majestueusement de l'infini , d'octaves d'une profondeur et d'une hauteur tellement mystiques , insaisissables, qu'elle désespérait de pouvoir jamais les comprendre !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - II - Mariage - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PHOTOGRAPHE " , copyright 2024 .
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Notes :
5 - " Cantique des Cantiques " 3 , 1-3 .
6 - Danses du pays breton .
7 - " Celle que j'aime , je l 'ai perdue à
jamais ... "
Complainte ( gwerz ) bretonne écrite par l'abbé Jean-Baptiste Oliero
( 1856 - 1930 ) sur une mélodie vannetaise .
LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - I - Tempête .
LA NEBULEUSE DU CRABE
- Première Partie -
LE PHOTOGRAPHE
( Cycle de L'Etoile XXVII )
I - Tempête
" Où est la fêlure par où l'on peut apercevoir l'universel désastre ? "
Virginia Woolf - " Les Vagues "
1 - L'amour n' est-il qu'une illusion , le monde un vaste décor de music-hall ou de théâtre , et les mots pour le décrire , joués par tant d'acteurs , ne semblent-ils , trop souvent , qu'un masque dissimulant à nos yeux les douloureuses confidences de leurs âmes ?
Néanmoins , dans ces ténèbres du crépuscule où , perdu dans la foule , nous errions vers l'autre incognito , nous tombons parfois par miracle sur celui qui avait peur , sans doute , jusqu'ici , de découvrir son double , quelqu'un qu'il nous arrivait de trouver seulement quand nous ne le cherchions plus , mais que depuis longtemps nous souhaitions reconnaître sans rien dire , finissant par le rejoindre au plus beau soir d'une rencontre , parmi le public des apparences !
"J 'ai rêvé de vous en secret , déclamait l'artiste , j 'ai pensé que vous cherchiez votre chemin dans ma nuit , tout comme moi dans la vôtre , et que nous finirions par nous aimer un jour ... Cette infinie douceur cachée en vous comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la découvrirai-je ? Ce beau sourire de lumière arraché à l 'étoile de ma Mort , me le redonnerez-vous ?
2 - Le soleil déclinant sur le parc , laissait ses derniers feux brûler le fronton des quelques façades du Palais-Royal qu'un photographe , en ce jour de feuilles mortes , bravant plutôt de l'oeil enjôleur de sa caméra les rares passantes pressés le long des jardins d'automne , préféra snober .
" Qu'aurais-je pu faire d'autre ? , s'était-elle auparavant demandée pendant que son âme prisonnière s'était vue obligée de laisser fuir en cachette , dans un terrible sentiment d'angoisse mêlé de culpabilité , cet ami d'enfance , et que son fiancé d'aujourd'hui , parti le matin même , était obligé , s'était-il excusé ensuite au téléphone , sans lui avouer qu'il allait prendre , lui aussi , un bateau pour l'île d'Ouessant , de répondre à un parent réclamant son aide .
Elle était restée si seule en fin de
compte , et pour si peu de temps , prétendaient-ils chacun de son côté , blottie dans cette chambre sous les combles , parmi les bibelots et livres de jadis , comme inexorablement échouée au milieu de ses rêves tels ces quelques arbres bordant de leurs sinistres silhouettes décharnées les allées sombres du vaisseau-fantôme où elle demeurait ...
" Mais comment vivre sans lui ? , se torturait-elle néanmoins , pensant à l'un ou
l'autre et fixant , pour s'endormir , l'horloge ancienne au visage pitoyable comme si elle ne parvenait qu'à lui rappeler le sien , pendule murale dont les aiguilles , " deux caravanes traversant un désert " , sonnaient le glas de sa solitude ...
( 1 )
D'ailleurs , l'avaient-ils jamais aimée ? Le pire tourment , c'est le doute , finit-elle par conclure à la fin d'un hiver agité , se levant en pleine obscurité pour contempler , l'air songeur, ce mirage de Lune à la surface glacée des eaux de la fontaine , si frémissantes naguère ...
Lorsqu'il il n'est pas partagé , l'amour peut-il jamais mourir ? Comment se produit le retour de la clarté quand on revient du royaume invisible ? Tant de questions l'agitaient dans tous les sens , l'empêchant de dormir au pied du piano silencieux . Car ils avaient fui , s'inquiéta-t-elle soudain , l'un prétextant une recherche d'inspiration pour son nouveau disque et l'autre profitant peut-être d'un faux-semblant pour mettre un terme définitif à leur duo ?
3 - Alors , guettait-elle , comme on attend la venue d'une hirondelle de printemps , le retour du pianiste ! Mais les notes , parfois , vous pèsent si lourds qu'aucun oiseau ,
trouvait-elle , ne peut s'envoler de la partition !
Parfois Dieu calme la tempête , souvent , l'homme la laisse éclater !
- Qui apaisera la mienne ? , implorait-elle au matin de si jeunes ans . J'ai beau rêver d'un héros de Shakespeare pour m'aimer uniquement sur scène , j'ai tant de mal à l 'imaginer sans lui ! ( 2 )
Ces après-midis , l'orage hurlait sa plainte aux branches dénudées et noires des grands tilleuls taillés en marquise , pendant que des nues
d'épouvante , roulant à la surface des toits , ruisselaient de neige et de pluie sur leurs
tuiles , pénétrant , comme elles tombaient en elle , infiniment , le bois des charpentes vermoulues :
- Des blessures si intimes , gémissait-elle , qu'elles ne doivent se murmurer qu 'à l'oreille d 'un ange , tel un brûlant secret !
Certain soir , elle avait suivi une copine au concert , se sentant , dans ce cabaret de la rue de Beaujolais , transportée par l'alcool et par la voix chaude et souple d'un ténor aux prunelles expressives , luisant comme des pépites , qui s'amusait à leur psalmodier d'une ardeur infatigable , parvenant à donner à chaque mélodie , dans la religiosité de l'auditoire , comme le faisait son amant , sa couleur unique , des extraits de Schubert , Messager , Fauré ou Saint-Saëns ... A moins qu'elle ne fût particulièrement charmé par une frappante ressemblance avec les traits de son premier soupirant , frère de son actuel compagnon ?
Puis , quelque phrase de Proust , elle
aussi , lui revenait en mémoire , évoquant
" l 'angoisse de la musique et ses élans brisés par des chutes profondes " ... ( 3 )
4 - Pourtant , celui qu'on n'attendait
plus , qu'elle avait longtemps désespérément espéré , retrouva , un beau jour d'été , la demoiselle d'ancien satin , d'aurore diaphane , avec son chapeau fleuri dans un grand champ de fêtes gracieuses , femme limpide et simple qui , au devant de lui , s'était avancée en toilette claire et nuage de soie , cygne majestueux glissant sur le lac scintillant de leurs futures nuits étoilées !
Folie d'un soir s'était tue . N'allait-il plus disparaître , maintenant , le prince bien-aimé ?
N'allait-il pouvoir enfin guérir tous ses désespoirs les plus secrets , versant sur ses plaies ouvertes la magie , l'enchantement d'un baume séraphique aux divines harmonies ?
" Ta face est ma seule patrie ,
Elle est mon royaume d'amour ! ( 4 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LA NEBULEUSE DU CRABE - Première Partie - LE PHOTOGRAPHE ( Cycle de L'Etoile XXVII ) - I - Tempête - Février 2024 - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " LE PHOTOGRAPHE " , copyright 2024 .
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Notes :
1 - " Les Vagues " ( The Waves , Virginia Woolf , 1931 ) .
2 - " La Tempête " ( The Tempest , 1610 -
1611 ) , l'une des dernières pièces de William Shakespeare .
3 - " Les Plaisirs et les Jours " ( Les Regrets , Rêveries Couleur du Temps - IV - Famille Ecoutant la Musique ) , Marcel Proust , 1896 .
4 - Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus ( 1873 - 1897 ) .
Roll et Virginia ( Cycle de L'Etoile XXV ) - VI - Table des Matières .
Cycle de L'Etoile XXV
( Livre 25 )
ROLL ET VIRGINIA
VI -Table Des Matières
1 - Préface / Dédicace
Miracle
2 - Première Partie
La Quête
I - Rencontre - II - Quasimodo - III - Transfusio - IV - Alchimie - V - Le Chant du Cygne .
3 - Seconde Partie
L 'Enlèvement
VI - Nativité - VII - Nuits d'Absence - VIII - Cauchemar - IX - Déluge .
4 - Epilogue
X - Conscience .
5 - L'Etoile Bleue ( Cycle de L'Etoile 17 )
Résumé
6 -Table des Matières
DAN AR WERN - ROLL ET VIRGINIA ( Cycle de L'Etoile
XXV ) - VI - Table des Matières - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " ROLL ET VIRGINIA " , copyright 2023 .
( Cycle de L'Etoile XXV )
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