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Dan Ar Wern Official Website

Le Livre de Virginia - Virginia's Book - Levr Virginia - VI - 3è Partie - I - La Belle et l'Empereur .

14 Octobre 2014 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LE LIVRE DE VIRGINIA

Paseo-a-Orillas-del-Mar-sorella-1909.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Troisième Partie

 

 

" Vers le petit enfant , la mère s'est penchée .

   Je veux revoir ses yeux ,

  leur regard est mon étoile ... " 

Hermann Hesse - " Le Dernier Eté de Klingsor " 

 

 

I - La Belle et l'Empereur

 

" La mer ... ne fait pas penser à la vie des hommes , mais elle réjouit notre âme , parce qu'elle est , comme elle , aspiration infinie et impuissante , élan sans cesse brisé de chutes , plainte éternelle et douce . "

Marcel Proust - " Correspondance " , 1892 .

 

           Elles venaient d'arpenter toutes deux , se tenant par la taille , le bord de mer en cette trop chaude et humide soirée du mois d'août 1898 où la houle , montant du plus profond de leur conscience à vagues ininterrompues , ramenait à la surface de leurs yeux bleu-vert quelque vision d'épave glissant en friselis d'écume soyeuse avant de s'échouer sur la rive , souvenir ancien d'une onde indicible née de l'île familière et lointaine des jours enfuis ...

           Des gamins jouaient encore sur la plage à la tombée du jour , nuées de petits garnements endimanchés marchant sans pitié dans l'eau fraîche du crépuscule , essaims d'âmes frivoles de jeunes roitelets et princesses tentant en vain de rattraper leur boule blanche et ronde avant qu'elle ne s'écrase , aveugle , sur maints châteaux de sable d'un royaume si patiemment construit ... ( 1 )

          Vanité , se persuada-t-elle songeant à l'Ecclésiaste , persistant à les regarder courir à travers la grande vitrine de sa chambre comme on voit par le hublot d'une cabine le sillage cotonneux d'un navire s'effacer peu à peu devant l'appel inéluctable de la tempête ... ( 2 )

Oh , sans doute serait-elle reveillée par l'orage pendant la nuit qui , chaque fois s'assombrissant davantage , annonçait l'embrasement d'un ciel immense transpercé de toutes parts d'éclairs fulgurants !

          Là-bas , surgis du grand large , " du livide horizon des solitudes " , comme l'écrivait un poète français , des vents galoperaient tels des chevaux sauvages contre la côte éclaboussée de fureur océane ! ( 3 )

Et les feux rougeoyants du phare balayant avec placidité l'espace depuis le cap Henry auraient bien du mal à s'imposer de nouveau face aux convulsions frénétiques paraissant comme d'habitude , sous la surface , agiter de mille tremblements les flots bouleversés ! 

         Ce rafiot misérable s'efforçant de regagner le port les remarquerait-il ? , se demanda-t-elle alors , fixant sa carène sombre dansant avec peine sur la crête immaculée des lames d'émeraude vertigineuses !

Notre trajectoire sur cette terre ... , se mit-elle à réfléchir avec la tristesse de ses quinze ans , le bruit de la pluie battant contre le carreau , tenant dans ses mains le portrait de sa chère maman pour mieux comparer celui-ci au visage de la vieille femme assise à la même place , tous les jours , sur le banc face à l'infini ...

 

         - Ce n'est pas possible , tu sais bien que j'ai à peine connu ma vraie mère ! , avait-elle seriné à sa cousine Lily dans le hall prestigieux du " Princess Ann Hotel " pavoisé de ses lourdes tentures et fanfreluches bordeaux pistache . ( 4 )

Passé le piano-bar jusqu'à " l'Aquarium " , ainsi nommait-on le restaurant , la conversation s'était poursuivie  le long de la coursive illuminée de ce véritable paquebot terrestre où , conviée à la fête fleurie des sacro-saintes vacances d'été , une gentry tapageuse étalait sans vergogne un luxe ostentatoire et de mauvais goût , flânant d'un oeil distrait devant les boutiques ...

       

         Lui , c'était un vieux bonhomme au costume élimé coiffé d'un chapeau tyrolien sans âge qui , chaque après-midi à la même heure , marchant d'un pas tranquille , un peu absent , venait s'asseoir en silence auprès d'elle sur son banc de bois blanc pourri par l'iode .

Il paraît que l'on ne guérit jamais de ses blessures ...

Certains parlaient de lui comme d'un empereur déchu ayant jadis fait courber la moitié de la planète ...

Quant à elle , sa réputation de pauvre courtisane amnésique rongée par l'alcool et ruinée par le jeu laissait dans l'ombre tout un passé de gloire lorsque sa mine altière et sa beauté ravissante faisaient , prétendait-on , tourner toutes les têtes , mettant plus d'une couronne à ses jolis pieds !

         Que pouvaient-ils se dire pendant plus d'une heure ?

Nul ne voyait sur leurs visages d'ombre qu'un sourire désespéré , narquois , face au soleil couchant ...

         Puis elle regagnait son domicile en fiacre , une pension minable de la rue Granby , quartier populaire de Norfolk ...

( 5 )

 

 

( A Suivre )

 

 

 un banc face a la mer

                                      

DAN AR WERN - Le Livre de Virginia - VI Troisième Partie - I - La Belle et l'Empereur - Octobre 2014 - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " Le Livre de Virginia " ( Suite de : " Laura " , Auberive XIV ) , copyright 2013 .

                              ___

Notes :

1 - Note 18 Auberive 13 - " La Porte Océane " , 7 .

2 - " Vanité des Vanités ! Tout est vanité ! " ( Ecclésiaste / Qohelet 1 , 2 )

     " Tout est vanité et poursuite du vent ... " ( Ecclésiaste / Qohelet 1 , 14 )

3 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , II , 3 - IV , par Victor Hugo ( 1802 - 1885 )

       Cape Henry , au nord-est de Virginia Beach ( Baie de Chesepeake sud , état de Virginie - US )

4 - " La Demeure Enchantée " , I , 1 - La Jeune Fille et la Mer .

       Princess Ann Hotel " , un des plus anciens établissements de Virginia Beach .

5 - Rue Granby à Norfolk , port de Virgine fondé en 1622 au sud des " Hampton Roads " , à l'entrée de la baie de Chesepeake .

 

Tableau : " Paseo a Orillas del Mar " ( Promenade au Bord de la Mer , 1909 , détail ) par Joaquin Sorolla y Bastida ( 1863 - 1923 ) , peintre espagnol valencien .

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