derriere le miroir ...
Derrière le Miroir ... - V - La Tempête .
- C'est ici que tu habitais ?
Timidement , le père avait répondu :
- Oui .
15 - Ensuite , ils avaient repris la route forestière de Brocéliande . Un de ses oncles , Paol Jagu , y avait possédé une maison où , autrefois , Goulven venait passer quelques jours de congé avec sa mère . Il y avait couru , enfant , dans les bois , le long de tous ces chemins d'aventure dont il ne savait plus maintenant s'ils appartenaient à sa mémoire ou aux légendes qu'on lui avait racontées jadis . Il avait voulu revoir la fontaine de Barenton . Le sentier s'enfonçait sous les arbres de la légendaire forêt , qui avait cette immobilité particulière des lieux où le temps semble avoir renoncé à passer . Les enfants rieurs couraient devant . Sa femme , Vivian , parlait avec eux . Goulven , lui , avançait plus lentement , songeant à l'enfant qu'il avait été lui-même , à sa chère maman disparue , remariée avec l'homme qui avait autrefois pris leur destin en main pour lui montrer la route qu'il devrait suivre afin de devenir pilote et commandant de bord , ce Ronan Kermeur que Maël détestait , le surnommant " l'étranger " . Tout cela , aujourd'hui , lui semblait bien loin , lorsqu'ils aperçurent un groupe de touristes qui s'étaient rassemblées dans la clairière , tout autour de la fontaine . Au milieu , parlait un homme encore jeune , sans estrade ni micro , debout sur une simple pierre , vêtu d'un jean de toile et d'une chemise de coton , sa voix portant avec une étonnante facilité .
- Le monde que nous connaissons actuellement se termine ! , proclamait-il avec force et conviction .
Quelques personnes de l'assemblée opinaient de la tête .
- Il faut cesser de vivre comme nos pères nous ont appris à vivre ! L'ancien monde reposait sur la peur , la compétition , la possession , s'efforçant de nous faire croire que nous étions séparés les uns des autres . Mais cette séparation n'était qu'une illusion !
L'ancien aviateur , à cette écoute , éprouva une émotion si violente qu'il stoppa net sa marche , pensant à toutes ces années écoulées comme à une parenthèse , revoyant soudain Brest et les couloirs de la fac , où le visage lumineux de Sinead , avec son rire sonore et ses cheveux noirs , le fascinait pendant leurs interminables discussions , le soir , à la bibliothèque , à-propos de livres qu'il avait aujourd'hui complètement oubliés . Goulven , pourtant , resta quelques secondes figé , sans bien comprendre . Il observa l'homme de nouveau . Ses cheveux , plus longs qu'il ne l'aurait imaginé , encadraient un visage d'une finesse presque féminine dont le regard brillait d'une intensité qui lui était inexplicablement familière . Il venait soudain de réaliser que ce n'était pas elle qu'il venait , par hasard , de retrouver , mais leur fils , Maël , véritable sosie de sa mère , de retour ici , après des années d'une inexplicable disparition ! Le Guern , incrédule , se pénétra du spectacle qui se produisait . Des jeunes gens , quelques couples , des hommes et des femmes plus âgés , faisaient honneur à celui qu'on avait longtemps méprisé , l'écoutant respectueusement , buvant , sous la voûte forestière , avec une attention presque religieuse , chacune de ses paroles devant lui , son père , qui aurait pu sourire de l'étonnant miracle de ces retrouvailles inattendues , si tout ce qu'il avait cru reconnaître quelques instants plus tôt ne lui revenait autrement , comme un boomerang : la voix , les gestes , la colère , et cette manière de défier le monde avec une vérité révélée ! Alors , près de cette fontaine où la légende disait que Merlin l'Enchanteur avait rencontré Viviane , au coeur même de Brocéliande , il se demanda si son passé ne l'avait pas attendu derrière le miroir d'eau magique des apparences !
Bien sûr , il ne savait pas encore pourquoi , mais le prédicateur tournant tout à coup la tête en sa direction , leurs deux regards , tels deux éclairs de foudre , se rencontrèrent , faisant ainsi ressurgir le passé de celle qui parlait de l'Irlande et de la Bretagne comme de deux terres blessées qui attendaient leur délivrance , de celle qui rêvait d'une révolution qui ne serait pas seulement politique , mais humaine , de son grand amour , enfin , qui , après la naissance de Maël , avait disparu sans explication pour rejoindre ailleurs , très loin de la péninsule celtique , une communauté dont il n'avait jamais réellement retrouvé la trace ! ( 3 )
Il jeta un bref coup d'oeil du côté de l'orateur descendant de la pierre à cause de la pluie menaçante , pendant que l'assemblée commençait à se disperser , s'approchant craintivement de lui , voulant engager enfin cette conversation qu'il attendait depuis si longtemps .
- C'est toi ?
L'autre , alors , changea de couleur tandis qu'au-dessus d'eux s'amoncelaient d'énormes nuages . La rumeur d'un premier coup de tonnerre , suivie d'un zig-zag bleuâtre , déchira bientôt le ciel . De grosses gouttes s'abattirent sur le perron de la source , précédant une violente averse . Un effroyable orage , une mini-tempête concentrant toute la noirceur du monde , se mit à agiter les bois en furie tandis qu'il le fixait d'une étrange expression de robot , lui lançant avec une violence inattendue , avant de s'éloigner dans la foule au plus vite , cette formule sévère et froide , presque expéditive :
- Je n'aime pas être mis devant le fait accompli !
16 - Le pauvre homme resta seul au bord du sentier sous les arbres , prostré , incapable de le suivre . Autour de lui , ses enfants , qui avaient seulement vu leur père s'approcher d'un inconnu et revenir brusquement , comme frappé par une douleur invisible , ne comprenaient rien . Sa nouvelle compagne , Vivian , vint vers lui .
- Goulven ? Qu'est-ce qu'il y a ?
Il ne répondit pas quand elle lui prit doucement le bras . Les enfants s'étaient rapprochés à leur tour , fixant leur père avec inquiétude , sans comprendre pourquoi cet homme qu'ils connaissaient si solide , si maître de lui-même , semblait anéanti soudain .
- Papa , tu es malade ?
Goulven secoua la tête . Il aurait voulu leur expliquer , leur dire qu'il venait de retrouver un être disparu depuis tant d'années , leur avouer que cet homme qu'ils avaient vu parler devant la fontaine était son fils , leur demi-frère , le petit garçon qu'une femme avait abandonné autrefois .
Mais comment raconter cela ? Comment leur expliquer que , lorsqu'il avait regardé pendant quelques secondes l'eau de la fontaine , il avait cru reconnaître une femme disparue dans le visage d'un homme et reconnu une morte dans le visage d'un vivant ?
Son épouse le serra contre elle . Il se laissa faire .
Les enfants demeuraient silencieux . Tout autour d'eux, la forêt avait retrouvé son calme . Il repensa à Maël et , pour la première fois , comprit que , peut-être , le garçon qu'il avait toujours cherché n'était pas seulement son fils perdu , mais qu'il était devenu le prophète d'un monde auquel lui-même n'appartenait plus .
17 - De retour à Fontainebleau dans le silence de sa maison , le pilote , qui ne parvenait pas à oublier la terrible scène de Brocéliande obsédant sa mémoire , entreprit de faire des recherches sur son ordinateur .
Il trouva d'abord le nom de Mael Ó Réaltaín , responsable , en provenance de Californie , d'un centre de bien-être et de régénération , le " Club de L'Etoile " , situé à Paimpont , dans lequel on proposait , selon le site , des retraites , des conférences , des stages , genre de centre de médecine régénérative où l'on parlait de transformation intérieure , de régénération , de nouvelle conscience , d'une humanité appelée à franchir une étape nouvelle . Un mot revenait souvent : Renaissance ! ( 4 )
Goulven , songeant au sermon de son fils dans la clairière , pensait à Sinead , à ses discours de jeunesse , à ses rêves de révolution . Sans doute était-ce la même passion devenue adulte , ils voulaient changer le monde . Il regarda la photographie du directeur du Club , il n'y avait plus aucun doute . C'était bien son fils ! Et par quel autre impénétrable signe du destin , réfléchit-il , avait-il donné à son autre garçon le nom du roi Arthur , et celui de Morgane à sa fille ?
Quel serait leur Graal à eux deux , cette nouvelle mission mystérieuse que les chevaliers doivent accomplir lorsque la présence du sacré leur échappe , cette quête de ce qui a été perdu après l'absence ? Ne devraient-ils pas , à leur façon , sauver , comme leur aîné , le Royaume ? Lui n'avait jamais voulu être Merlin , bien que ce fût son surnom , puisqu'on l'appelait " l'Enchanteur des Cockpits " , mais juste un bon père . Et pourtant son " rebelle " d'Irlandais , dans une tentative désespérée de trouver une lumière , une parole , une croyance , avait grandi sans lui , parti chercher ailleurs ce qu'il n'avait pas su lui donner . ( 5 )
Le vieil homme , ressentant une étrange douleur , éteignit l'écran , demeurant quelques minutes , pensif , dans l'obscurité . Puis il ralluma sa lampe . Sur son bureau se trouvait une feuille blanche . Il la regarda longtemps . Dans sa vie d'aviateur , il avait parlé à des milliers de personnes , donnant en avion ses ordres par toute la Terre , annoncé des départs , des arrivées , des changements de cap . Il avait traversé le ciel . Mais jamais il n'avait trouvé les mots pour parler à son fils . Il prit un stylo . Sa main tremblait légèrement . Puis il resta immobile , ne sachant pas encore ce qu'il allait lui dire . La feuille blanche attendait ...
FIN
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - V - La Tempête - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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Notes :
3 - Merlin rencontre Viviane / La Dame du Lac près d'une fontaine alors qu'elle est encore jeune . Vivian ( figure mariale spirituelle ) est ici associée à Sinead , morte à trente-trois ans . Dans les textes du " Lancelot en Prose " ( XIIIè siècle ) , Viviane est une figure de pureté absolue , presque intouchable , qui n'a pas de relation charnelle avec Merlin qu'elle enferme dans une bulle de verre ( ici , un cockpit ) pour s'en protéger .
4 - Maël , prénom celte ( irlando-breton ) signifiant " Prince " ou " Chef " .
- Ó Réaltaín signifie , en gaélique : " descendant de la petite étoile " .
5 - La Quête du Saint-Graal , pourrait se lire ainsi comme la réconciliation symbolique entre Arthur et Merlin ( Maël et son père ) , si l'on transpose cette idée dans la théologie chrétienne comme une tentative de réconciliation entre l'humanité d'Arthur et ses Chevaliers ( le Christ et ses Apôtres ) d'avec Dieu le Père incarné par " Merlin " , le commandant de bord ( Mon Dieu , pourquoi m'as-tu abandonné ? )
Derrière le Miroir ... - IV - Le Cri du Milan .
11 - Le silence de l'ermitage n'était interrompu que par le souffle du vent dans les banians . Assise en tailleur , les yeux clos , la jeune femme s'efforçait d'oublier jusqu'à son propre nom . Le maître répétait que toute souffrance venait de l'attachement , que les visages n'étaient que des reflets passagers sur l'eau du monde . Elle voulait le croire , ayant , depuis plusieurs jours , presque réussi à faire taire les voix de son ancienne vie . Un cri aigu fendit soudain le silence ! Elle ouvrit les yeux . Très haut dans le ciel tournoyait un milan noir . L'oiseau montait sans battre des ailes , porté par une invisible colonne d'air , avant de s'incliner lentement vers l'horizon . Pendant un instant , son profil lui rappela celui d'un avion disparaissant dans l'azur . Ensuite , malgré elle , revint le visage de Goulven . Elle le revit rêvant du ciel comme d'autres rêvaient de liberté , qui étudiait avec cette patience obstinée qui l'avait toujours distingué d'elle , ses cartes aéronautiques .
Puis , un autre visage apparut . Celui de Maël . Elle chercha à retrouver les traits de l'enfant , mais tout se brouillait déjà dans sa mémoire . Seuls , demeuraient son regard étonné et sa petite main qui s'était refermée un jour dans la sienne . Alors , brève comme l'éclair d'un glaive , une douleur traversa son cœur ! Elle se demanda quel âge il pouvait avoir , désormais , tandis que le milan royal poursuivait son ascension jusqu'à devenir un simple point noir dans l'immensité ... Savait-il seulement qu'elle pensait toujours à lui ? Soeur Sinead baissa la tête . Lorsque la cloche de méditation retentit de nouveau , elle ferma les yeux . Mais , cette fois , ce n'était plus le vide qu'elle contemplait . C'était un ciel breton où un avion traçait une ligne blanche au-dessus de l'océan celtique ...
12 - Son nom commença à circuler autrement . Sa voix , rauque et fragile à la fois , trouva un public . Les chansons qu'elle écrivait parlaient d'exil sur la Terre , de révolte contre la violence et de prière pour l'Irlande , et pour toutes ces patries invisibles que chacun porte en soi . Son visage aux cheveux courts , presque masculins , devint celui d'une génération qui refusait les frontières comme les conventions .
Les journalistes célébraient son authenticité sans savoir que , derrière cette liberté revendiquée de Madone , demeurait un enfant abandonné . Goulven , pour l'instant , ne cherchait plus à la retrouver . Chaque escale , chaque décollage , chaque nouvel appareil qu'il apprenait à maîtriser , l'éloignaient davantage de celle qu'il aimait encore .
Il comprit peu à peu que le ciel , qu'il traversait sans cesse , lui demandait le même sacrifice que la mer avait jadis exigé des anciens marins bretons quand ils acceptaient que celles que l'on aime disparaissent derrière l'horizon sans jamais revenir . Il ne lui restait que l'enfant . Maël grandissait auprès d'Anna , sa grand-mère , dans cette Bretagne dont Sinead avait pourtant rêvé la renaissance avant de l'abandonner elle aussi . Le pilote s'efforçait d'être un père lorsque ses permissions le lui permettaient . Mais il sentait déjà se creuser entre eux une distance inexplicable , son fils ressemblant de plus en plus à sa mère : les mêmes traits fins , le même regard perçant de rapace presque insaisissable , la même sensibilité farouche . En le contemplant , son père avait parfois l'impression de voir un miroir où son propre reflet s'effaçait au profit de celui de Sinead . Mais derrière ce visage d'enfant , se cachait déjà une énigme qu'il ne savait pas lire ...
- Tu ne sais donc rien , mon pauvre ?
Quelques jours plus tard , Goulven s'étant procuré un vieux journal irlandais , lut , au milieu des pages consacrées à la musique , un bref article relatant la nouvelle de sa mort . Sinead était décédée à trente-trois ans d'une rupture d'anévrisme , dans une chambre d'hôtel dont personne ne retiendrait jamais le numéro .
Le journaliste évoquait la voix singulière d'une chanteuse devenue , en quelques années , l'étoile montante d'une génération perdue , en rupture avec toutes les autorités , parlant d'un destin foudroyé , d'une gloire naissante et de concerts malheureusement interrompus , d'une liberté qui avait fini par se retourner contre elle . Son " ex " relut plusieurs fois ces quelques lignes très évasives qui ne disaient rien de leur progéniture , n'évoquant jamais , d'ailleurs , la vie privée de la chanteuse . Il ne pleura pas . Il éprouva seulement cette étrange impression que le passé venait de se refermer comme une porte dont on n'entend plus que le verrou .
Une question l'obsédait pourtant . Comment annoncer à son fils que sa mère ne reviendrait jamais ?Lorsqu'il rentra en Bretagne , la réponse l'attendait déjà . Maël , qui s'absentait sans cesse , avait , cette fois , complètement disparu . Sa chambre était vide . Quelques vêtements manquaient , de même que les rares photographies de la défunte qu'Anna conservait précieusement dans un tiroir . Personne ne savait dire où il était parti . Des voisins juraient l'avoir vu monter dans un train , d'autres prétendaient qu'il suivait un nouveau groupe de jeunes marginaux depuis quelque temps . Les gendarmes recueillirent un signalement sans grande conviction . Sa grand-mère , si attaché à lui malgré ses escapades fréquentes , ne s'en remit jamais , n'arrêtant pas de répéter en sanglots que son petit-fils reviendrait , qu'il finirait bien par pousser la porte de la maison comme autrefois . Chaque soir , elle laissait une lampe allumée derrière la fenêtre , comme si cette faible lumière pouvait guider un enfant perdu à travers la nuit .
L'hiver suivant , son cœur céda . Au cimetière , tandis que les cloches du village s'éteignaient dans le vent venu des Monts d'Arrée , Goulven comprit qu'il était désormais le dernier dépositaire d'une histoire secrète dont tous les autres protagonistes ne parleraient plus . Maël , emportant avec lui la part la plus cachée de celle-ci , semblait s'être enfui , comme cette ultime chanson de l'irlandaise , " Le Cri du Milan " , derrière le miroir des apparences :
" L'avion revient quand meurt le vent ,
Je ne sais plus où tu es ,
Milan royal qui danse avec le ciel d'été ,
Je t’ai perdu ... je le sais pourtant .
Ton avion a trouvé son chemin ,
Qui vient dériver loin de moi ,
Ton cerf-volant danse avec le mien ,
Je t’ai perdu ... je ne sais toujours pas pourquoi ...
Your airplane found its way ,
Just drifted far away ,
Your red kite dances with the sky ,
I lost you ... still don't know why ...
Your plane returns when the wind dies ,
Don't know where yu've gone ,
As your red kite dances with the sky ,
I lost my son ... "
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - IV - Le Cri du Milan - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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Notes :
2 - Ashram , ermitage ou centre spirituel où l'on peut suivre l'enseignement d'un maître spirituel hindou .
- Goa , état de la côte sud-ouest de l'Inde , ancienne colonie portugaise où se sont établis des groupes de " hippies " .
* " Les Gens Absents " ( 2004 ) , chanson de Francis Cabrel sur son album " Les Beaux Dégats " , copyright 2004 Francis Cabrel / Chandelle Productions - Columbia - Sony Music Entertainment - Tous droits réservés .
Derrière le Miroir ... - III - A la Recherche d'un Garçon Perdu .
Puis Maël vint au monde , ce petit être qui aurait dû sceller leur union , mais qui en révéla au contraire toute la fragilité . Passé sa naissance , la mère disparut quelques semaines plus tard seulement , sans prévenir . Aucun mot ni aucune adresse , pas d'explication . Comme si elle s'était dissoute dans ce brouillard qui , le matin , montait parfois de la rade de Brest avant d'effacer jusqu'à la ligne d'horizon . L'enfant fut alors confié à Anna , la maman de Goulven , qui l'éleva avec une tendresse toute silencieuse , ne posant jamais la moindre question sur cette jeune guerrière Irlandaise dont le souvenir flamboyant faisait souffrir son fils et le hantait pendant son sommeil !
7 - Depuis ce jour , le futur pilote eut parfois l'impression que deux êtres s'étaient perdus en même temps que lui , la femme qu'il avait aimée et le garçon qu'elle avait abandonné , qu'il n'avait jamais vraiment eu le temps de connaître . Celui-ci grandit auprès de sa grand-mère , dans cette vieille maison bretonne où les légendes se transmettaient aussi naturellement que les prières du soir . C'est elle qui lui parlait de la Bretagne comme d'un pays vivant , dont la mémoire circulait encore dans les landes , les chapelles et les menhirs , qui lui apprit les pardons , les chants anciens , les noms des saints oubliés qui, disait-elle, avaient une âme vivant au creux des rochers . Pourtant , c'était bizarre , à mesure qu'il grandissait , semblait s'éveiller en lui un autre héritage . Car , physiquement , Maël ressemblait de plus en plus à sa mère . Sa figure fine , ses yeux d'un bleu presque transparent , ses cheveux coupés très courts lui donnaient un air presque androgyne qui rappelait irrésistiblement Sinead et sa célèbre coupe à la garçonne . Ceux qui avaient connu la jeune Irlandaise en éprouvaient un étrange malaise , comme si son ombre continuait de vivre à travers son fils . Mais la ressemblance ne s'arrêtait pas aux traits du visage . Sans avoir jamais connu sa génitrice , l'enfant retrouvait peu à peu ses convictions , parlant de liberté , de justice pour les peuples oubliés , dénonçant les frontières , les dominations et toutes les formes d'autorité qu'il jugeait arbitraires . Presque mot pour mot , son discours semblait faire écho à celui que l'anarchiste tenait autrefois dans les amphithéâtres de la faculté de Brest . Ce paradoxe fascinait Anna . Le rejeton qui revendiquait les idéaux révolutionnaires de sa mère demeurait profondément attaché aux traditions qu'elle lui avait transmises , pouvant défendre avec la même passion les langues minoritaires , les coutumes bretonnes et les vieux pardons de jadis , persuadé qu'il n'y avait aucune contradiction pour lui entre la liberté des peuples et la fidélité à leurs racines . Pendant ce temps , Goulven était parti à Paris poursuivre ses études . Les séjours près de son fils devenaient de plus en plus rares . La distance silencieuse qui s'installait entre eux , moins faite d'indifférence que d'absences accumulées , grandissait avec Maël éloigné de son père , tandis que celui-ci avait parfois le sentiment douloureux que son enfant lui échappait un peu plus chaque année . Sans doute était-ce cela , au fond , ce que ressentait ce " garçon perdu " , d'être un égaré dans le monde avançant entre deux héritages , deux mémoires et deux absences , ne sachant encore laquelle finirait par l'emporter .
8 - Il arrivait à Maël de demeurer de longues minutes devant le miroir de la vieille armoire d'Anna . Il y retrouvait les traits de cette mère dont il ne possédait qu'une photographie jaunie . Plus les années passaient , plus cette ressemblance devenait troublante .
" Tu as son regard " , lui disait parfois sa grand-mère .
Cette simple phrase suffisait à l'inquiéter . Il se demandait alors ce qui , en lui , lui appartenait réellement . Son visage ? Ses idées ? Sa manière de marcher , de parler , de sourire ? Était-il lui-même , ou seulement le prolongement d'une femme disparue avant qu'il ait pu la connaître ? Et ce trouble , s'étendant peu à peu à son propre corps dans lequel , à l'adolescence , il ne se sentait pas toujours à l'aise , avec son allure fine , ses cheveux qu'il gardait plus longs ou plus courts selon les saisons , les remarques parfois maladroites de ceux qui le croisaient , faisait grandir , en lui , un malaise qu'il n'aurait su nommer puisqu'il ne pouvait même pas en parler avec son père absent .
Ce silence , d'ailleurs , n'était pas fait de honte , mais de crainte , Goulven ayant déjà perdu Sinead , et son fils redoutant qu'en lui confiant ses doutes , la jeune Irlandaise ne revienne , par son enfant , lui rappeler un souvenir trop vivant pour effacer cette fuite jugée horrible par son père . Alors il se taisait . Seule Anna semblait comprendre qu'il existe des questions auxquelles il ne faut pas répondre trop vite . Elle ne cherchait jamais à le définir . Elle lui répétait simplement que chaque être humain , parfois , met une vie entière à découvrir son véritable visage . Maël ignorait encore combien cette phrase deviendrait le fil invisible de son existence !
9 - Et Goulven , de son côté , fâché de la distance que prenait avec lui son fils un peu plus chaque jour , se contentait d'une vieille photographie de Sinead tenant Maël dans ses bras quelques heures juste après sa naissance .
Il remarquait , néanmoins , que son fils avait exactement le même regard que sa mère . Alors , fermant lentement l'album , une question le traversait , lancinante : était-il encore à la recherche de la femme qu'il avait perdue , ou du garçon qu'il n'avait jamais vraiment connu ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - III - A la Recherche d'un Garçon Perdu - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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Derrière le Miroir ... - II - L'Héritier de l'Ombre .
On parle volontiers de la Bretagne comme d'une terre de lumière . Les photographies nous montrent ses ajoncs dorés et ses bruyères qui courent jusqu'à l'horizon des chapelles de granit où les coiffes des pardons dansent , au milieu des vagues , comme ces petites taches blanches des voiliers parmi l'écume des falaises découpées de l'Atlantique . Les touristes viennent y chercher une terre demeurée fidèle à elle-même , presque hors du temps . Mais celle-ci a plus d'un visage . Dans les campagnes de l'Argoat , il y en avait un autre , loin des stations balnéaires et des cartes postales de circonstance , là où des familles entières survivaient dans des maisons de pierre où l'humidité pénétrait les murs comme un hiver sans fin . Les enfants quittaient souvent l'école trop tôt pour aider aux travaux des champs . Les hommes embarquaient pour la pêche ou s'exilaient vers les arsenaux et les usines .
Les femmes reprisaient le linge , raccommodaient les vêtements jusqu'à l'usure complète , économisant chaque morceau de pain comme s'il s'agissait d'un trésor !
Anna Le Guern , qui n'avait jamais appris à se plaindre , appartenait à ce monde ignoré . Veuve avant d'avoir vraiment connu le bonheur , ou peut-être abandonnée - Goulven ne l'avait jamais su avec certitude - , elle élevait seule son fils . Les voisins l'aidaient parfois d'un panier de pommes de terre ou d'un fagot de bois , mais chaque famille étant pauvre , la solidarité ne faisait que partager le manque .
Le soir , lorsque le vent , descendant des Monts d'Arrée , faisait trembler les vitres , la femme s'asseyait près du foyer presque éteint , regardant longtemps les flammes sans rien dire . Puis , elle marmonnait en breton , d'une voix si basse que son garçon devait tendre l'oreille :
- N'eo ket an ezhomm ' ra ar gwashañ ...
( Ce n'est pas le besoin qui fait le plus mal ... )
Ensuite , elle s'interrompait , comme si la suite appartenait à un secret trop lourd pour être confié à un simple enfant , celui-ci , des années plus tard , se mettant à comprendre que la pauvreté ne résidait pas seulement dans des poches vides , mais qu'elle s'installait durablement dans le regard des gens d'ici , leur apprenant à demander pardon d'exister , à penser que le monde appartenait toujours à ceux de la grande ville étrangère , à se croire inférieurs .
Très tôt , le gamin s'était juré de rompre cette maudite chaîne . Il quitterait la Bretagne . Il s'envolerait comme un goéland , loin de ce monde cruel . À dix mille mètres d'altitude , il n'y aurait plus ni humiliations , ni fermes délabrées , ni chaussures trop petites , ni mois noirs d'hiver sans chauffage . Là-haut , les frontières disparaitraient sous les nuages de l'oubli , et même le passé , pensait-il , ressemblerait à un mauvais cauchemar ! Il ignorait qu'une trace de vie , même infime , en changeant de nature ou de lieu , ne meurt jamais . Même s'il s'amusait souvent à penser que son " Jumbo " ne mettait qu'une demi-heure à gagner triomphalement le large , et , bien au-delà de la péninsule armoricaine , à mettre le cap en direction de l'Amérique , ce qu'il avait laissé en apparence derrière lui , cette vieille misère , cette honte muette , cette peur de manquer , ne s'étaient pas évanoui avec le temps de vol . Ayant trouvé un autre refuge , elles avaient grandi avec la mémoire de Maël .
Non pas sous la forme d'une pauvreté seulement matérielle , mais comme une blessure plus profonde encore : celle d'un homme persuadé d'avoir été oublié avant même d'avoir été aimé . Goulven sentit alors un frisson lui parcourir l'échine .
Depuis des années , le père croyait que son fils , qui ne lui parlait plus , lui reprochait son absence . Et si ce n'était pas cela ? Et s'il lui reprochait d'avoir voulu effacer leurs origines , comme on se débarrasse d'une vieille photographie ou d'un nom dont on rougit ? Cette pensée lui fut plus insupportable que toutes les insultes . Car il comprit soudain qu'en cherchant à fuir la misère de son enfance , il avait peut-être laissé mourir la seule richesse qu'Anna lui avait véritablement transmise : une dignité silencieuse , forgée dans l'épreuve , que lui-même avait confondue avec la honte .
Au dehors , le vent s'était levé . Il apportait cette odeur de terre humide et de bruyère venant de la forêt , qui précède les pluies d'orage . Il ouvrit la fenêtre , et , pendant un instant , crut que la voix de sa mère remontait du fond de la nuit , mêlée au souffle de l'océan . Ce n'était plus un souvenir . C'était un appel !
4 - Un jour de vacances , prétextant la visite d'un site historique , il conduisit sa petite famille où il était né , leur montrant la vieille masure de sa jeunesse , désormais vide , où , leur expliqua-t-il , on ne possédait presque rien , sinon l'espérance et le vent lointain venu de la mer . L'hiver , où , dans le froid piquant , l'on apprenait très tôt que le silence coûtait moins cher que les paroles , tandis que le feu de tourbe peinait à réchauffer les murs , les pierres grises , mangées de mousse , retenaient l'humidité des longues nuits bretonnes .
Gagnant difficilement sa vie à d'obscurs travaux ménagers , la mère comptait chaque sou comme on compte les jours de grâce avant une tempête , rien , par ailleurs , ne semblant destiner son Goulven à franchir ces frontières invisibles qui séparent les humbles de ceux qui dirigent le cours des choses . Pourtant , chez lui , il existait une richesse que personne ne pouvait mesurer . L'enfant , qui observait le ciel avec la même attention que d'autres contemplent les livres sacrés , voyait les oiseaux lui enseigner déjà la liberté , les nuages , les chemins invisibles , les étoiles d'un monde infiniment plus vaste que les collines de son enfance . Et si les avions qui traversaient parfois l'azur n'étaient , pour les habitants du village , qu'un grondement lointain , pour lui , ils étaient des promesses d'avenir ! Certes , pensant qu'ils n'auraient rien compris à cette sordide réalité , le taiseux qu'il était devenu depuis cette époque , n'en avait jamais parlé aux personnes qui partageaient son existence actuelle , si différente , à son avis , qu'il n'aurait pu évoquer l'autre sans honte , et que c'était inutile de les troubler par des récits de misère . Cependant , pendant son sommeil , ou durant les longues heures de traversée aérienne , il se souvenait parfois de monsieur Mauron qui , à l'école communale , avant tous les autres , l'avait aidé , devinant que , là où le reste de la classe ânonnait péniblement , ce brillant élève , à la mémoire " photographique " , ne retenait pas seulement les leçons du maître , mais possédait une intelligence peu commune , lui cachant qu'il voulait comprendre non seulement les causes , les lois , les rapports secrets entre les nombres , mais aussi les phénomènes naturels régissant l'ordre mystérieux de l'univers !
C'est ainsi que l'instituteur commença discrètement à lui prêter des livres . D'abord quelques ouvrages de géographie , puis des récits de grands explorateurs , des traités simplifiés d'astronomie , enfin des ouvrages de mathématiques dont certaines pages demeuraient obscures mais dont la beauté fascinait déjà le jeune garçon .
- Tu iras plus loin que nous tous , lui disait-il parfois . Mais ne crois jamais que ton intelligence te suffira . Elle n'est qu'une semence . Le travail seul pourra lui permettre de porter du fruit .
Ces paroles s'enracinèrent en lui comme un commandement . Chaque soir , après avoir aidé sa mère , il étudiait jusqu'à ce que la lampe à pétrole s'éteigne . Il remplissait des cahiers de calculs , recommençant les démonstrations , puis apprenait des listes de mots d'anglais dont il pressentait déjà qu'ils lui seraient un jour nécessaires , même s'il en ignorait encore l'utilité . Les autres enfants dormaient , lui poursuivait son ascension silencieuse ...
5 - Son maître ne fut pas le seul à remarquer cette volonté . Dans un bourg voisin vivait un ancien pilote de l'aéronautique , Ronan Kermeur , oublié de presque tout le monde , et dont l'âge avait un peu ralenti la démarche mais non la vivacité d'esprit . Le vieil homme possédait encore un sextant , quelques cartes aériennes jaunies , des photographies d'appareils aujourd'hui disparus , de même que plusieurs carnets de vol aux marges toute couvertes de notes illisibles .
Pourtant , s'il ne chercha jamais à prendre la place d'un père disparu , c'est auprès de lui que le jeune homme réalisa peu à peu qu'il existait deux manières de recevoir un héritage , par l'hérédité ou par le cœur . Le destin lui ayant refusé la première , la vie se chargerait heureusement de lui offrir la seconde , lui faisant comprendre ainsi qu'un véritable chef ne cherche pas à être admiré , mais qu'il doit fixer le cap , assumant la responsabilité de guider les autres , quand ceux-ci ne veulent bien suivre qu'une route incertaine . C'est ainsi qu'il eut la chance de suivre cette figure paternelle au fil des dernières années de la présence sur terre de celui-ci , ami fidèle ne s'imposant jamais , dont la présence rassurante et les conseils discrets construisait patiemment par l'exemple , en la clarifiant , sa destinée ...
( A Suivre )
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DAN AR WERN - Derrière Le Miroir ... - II - L'Héritier de l'Ombre - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Derrière le Miroir ... " , copyright 2026 .
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