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la montre fantastique

La Montre Fantastique ( Nouvelle ) .

2 Mars 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #LA MONTRE FANTASTIQUE

La Montre Fantastique ( Nouvelle ) .
 
 

 

La Montre Fantastique
 

 

 

 

 

 

 

" On se penche sur la ruine calcinée par le feu du ciel :

  on espère y surprendre les secrets de l'inspiration ... "

Maurice Barrès - " L'Abdication du Poète " ( 1914 )

 

 

 

 

 

1 - La veille du mariage , Yann Kerjean retourna sa boutique sens dessus dessous . Les tiroirs de noyer claquaient , les vitrines tremblaient sous ses doigts nerveux . La montre n’y était plus , la  montre Droz à gousset décoré de fleurs de lys qui devait sceller son avenir , comme elle avait scellé le passé de sa famille . Une montre suisse au boîtier d’or patiné , au verre légèrement voilé par le sel et les ans , dont le tic-tac semblait parfois trop hésiter , comme si le temps lui-même doutait de la bonne voie à prendre . Il ferma les yeux , revoyant son grand-père Jakez , penché sur la table de la cuisine , murmurant presque :
- Cette montre ne se donne pas , vois-tu ? Elle se mérite . Et surtout ... ne la perds jamais de vue !

Il n’avait pas écouté . Ce précieux bijou avait été , disait-on , repéché en 1801 sur  la côte Pen Lann de l'île de Groix , dans l’épave d’un navire en provenance de Saint-Domingue à destination de Lorient , le " Santez-Anna " , qui portait le nom de la famille Kerjean . L'ancêtre Corentin , vieux loup de mer , autant marchand que contrebandier , parfois sauveur , parfois pilleur , avait navigué un peu partout , sur toutes les mers du globe : un homme traitant la mer comme le temps , qui croyait , sans doute , pouvoir les dominer . L'ironie suprême était que le mécanisme de cette montre miraculeusement récupérée par des hommes qui n’étaient ni tout à fait des sauveteurs , ni tout à fait des voleurs , pourtant , s'était retrouvé bloqué sur l'heure précise de la catastrophe ! ( 1 )

Son père lisait peu . Son grand-père presque rien . Les silences , chez les Kerjean , pesaient plus lourd que les aveux . Les archives ne s'étalèrent pas trop sur ce fait divers , la gazette locale du jour ne mentionnant que brièvement le violent orage ayant calciné le navire et quelques passagers du bord , comme ce " comte de Montmorin , qui , " heureusement " , revenant , en compagnie de sa fille Marie et de leur cousin Charles de Montfort , des îles Caraïbes " , furent sauvés du naufrage " ... A cette époque , on préférait d'ailleurs parler de commerce ou d’audace , plutôt que du contenu des cales . C'était le temps  des traversées lointaines , des cargaisons mal définies , des routes qui évitaient les ports officiels ... ( 2 )

Discrètement , la montre , en même temps que la prospérité , était entrée dans la famille . Et peut-être aussi que le déclin , se disait , à part lui , Yann , qui se souvenait encore de l'étrange histoire que sa grand-mère lui racontait , le soir , au coin du feu et du récit qu'elle lui avait souvent répété avec une précision trop nette , de cette bizarre trouvaille sur la grève , comme s'il s'agissait d'un conte de fée ! Pourtant , chaque fois qu’il en observait les aiguilles - reparties pour une minute , sans raison apparente , au jour de sa naissance , avant de s'arrêter à nouveau - il se demandait si le temps n’avait pas simplement réclamé son dû , et si la montre avait , en ce moment-là , mesuré autre chose que son malheur et celui de sa pauvre maman , qu'une fatalité médicale avait emportée si jeune , à cause de la difficile venue de son bébé au monde et d'un cœur trop fragile !

2 - Il s'était souvenu de ce soir-là où il était descendu au sous-sol , en ce lieu où l’humidité rongeait les murs de l'arrière-boutique . C'était là que reposaient des objets que l’on n’exposait plus . Puis , il avait fait basculer deux rayonnages de livres dans une armoire bretonne " Renaissance " aux portes finement sculptées . La montre , dont il avait d'abord perçu , très étonné , le son du tic-tac lent , trop régulier , se trouvait bien à l’intérieur de ce vieux meuble jamais ouvert , dans un petit coffre , posée , intacte , comme si elle n’avait jamais disparu . Mais , lorsqu’il avait essayé d'en enfiler le bracelet , celle-ci s'était brusquement arrêtée . Et dans le reflet du verre , il avait vu  autre chose que son visage : un corridor obscur , fait d’eau et de cordages fantomatiques , de bois brisé et de silhouettes figées comme des spectres !

L’air était soudain devenu plus dense , la lumière plus sourde , pendant qu'il réalisait que la montre ne mesurait plus le temps , mais qu'elle tentait obstinément de le retenir dans un éternel présent .
Douce et lointaine , une voix monta en lui comme une source claire , cristalline .
- Ne te retourne pas !

Tout de suite , il la reconnut . C'était son Eliza , sa fiancée aux yeux pleins d’amour et d’effroi mêlés , qu'il vit apparaître , toute pâle , derrière lui , vêtue de la robe qu’elle porterait le lendemain pour la cérémonie . 

- Yann ... Si tu me regardes , je reste ici ! Ne tournes pas la tête !

Il voulut protester , lui poser mille questions . Mais la montre vibrait dans sa paume , comme un cœur impatient , lorsqu'il comprit enfin qu'il avait remonté le temps trop loin , jusqu’à ce point fragile où tout pouvait se rompre , pour la retrouver .

- Je taime ! , se mit-il à lui crier alors comme un fou .

Il marcha . Un pas . Puis deux . Le tic-tac s’était accéléré , battant aussi fort que son pouls . Le corridor se refermait déjà . Le temps exigeait son dû ! La jeune fille , quant à elle , pleurait derrière lui de plus en plus . À un souffle du retour , il douta . Comment offrir une telle montre à cette admirable femme qu’il ne pouvait déjà plus voir ? Comment l'aimer sans certitude ?

Par malheur , il se retourna ! Et le monde se brisa dans un silence absolu !

3 - Il était resté longtemps immobile devant la porte du buffet , la clé encore dans la serrure , à écouter , dans le silence , les derniers sanglots de la femme disparue . La montre n’avait jamais été exposée , songea-t-il , trop ancienne et trop chargée d'histoire , trop liée à un drame dont on ne parlait partout qu’à voix basse , un modèle signé Jaquet-Droz , fabriqué , apparemment , en Suisse , à La Chaux-de-Fonds , mais entré secrètement dans la famille par une sorte de fatalité mystérieuse . ( 3 )

D’ordinaire , elle reposait dans ce tiroir , enveloppée dans un cuir usé qui sentait la cire et le sel . Cependant , quelques jours plus tard , quand il voulut rouvrir le meuble , il constata qu'elle n'était plus là , bien qu'à l'étage supérieur , dans la bijouterie du passage de la Pommeraye , aucun coffre n'avait été forcé , aucune vitrine fracturée !

Il avait bien des clients discrets , des collectionneurs qui posaient trop de questions , des amateurs d’objets rares . Certains connaissaient , sans doute , la rumeur de cette montre retrouvée après un naufrage , au large de Lorient , dans l’épave d’un navire qui portait autrefois le nom des Kermeur . D’autres , peut-être , en savaient moins , mais devinaient qu’il y avait là plus qu’un mécanisme ancien . Tout indiquait , pour finir , qu'il ne s'agissait pas de l'oeuvre d'un simple amateur , mais , au contraire de l'acte ciblé d'un professionnel assez habile . 

Car , en général , un voleur laisse toujours quelque trace : un oubli , une précipitation , une odeur étrangère ? Ici , rien . Comme si la montre avait simplement cessé d’être là , comme si la marée ou le temps n'étaient venus qu'afin de récupérer cet objet qu’on leur avait trop longtemps dérobé .

Le mariage était proche . Faire l'offrande à sa promise de ce cadeau généreux lui avait d'abord paru être un geste de confiance en ce qui n'avait pesé ni sur la conscience familiale , ni sur la sienne . Après tout , de quoi s'agissait-il ? Juste d'un débris que la mer avait , comme tant d'autres , jeté sur le rivage . Mais à mesure que la date approchait , s’était insinué en lui un malaise , une question qu’il n’osait pas formuler , mais qui revenait toujours à la même heure , tard dans la nuit :

- Et si certaines choses ne se transmettaient qu'en détruisant ? , se demanda-t-il en rêvant à sa mère .

On lui avait dit qu’elle était morte en le mettant au monde , comme on racontait aussi souvent , dans la famille , par habitude , qu'un voyage en mer pouvait être dangereux . Complication chirurgicale , cœur trop faible , concours de circonstances ? Qui peut expliquer la fatalité ? Dans les souvenirs flous de l’enfant , ne résistait qu'un détail : la montre avait été posée sur la table ce jour-là . Son père l’avait sortie de son étui , presque solennellement , comme pour marquer le moment de sa venue .

Yann , pourtant ,  n’avait jamais su si ce souvenir était réel ou reconstruit . Mais à partir de ce jour , la montre , ayant regagné sa cachette à l’heure exacte du crépuscule , avait cessé , pour toujours , d'être visible . 

Il se leva , fit quelques pas dans la boutique . Derrière la vitre , la galerie s’animait lentement , les rares passants de l'heure matinale devant ignorer tout de ce qui se tramait ici sournoisement .

- Qui aurait eu intérêt à posséder la montre ? , s'interrogea-t-il à voix basse . 

Désirait-on seulement qu’elle ne change pas de main ?

Et si elle refusait ? , pensa-t-il encore . Si elle choisissait ?

L’idée lui parut absurde , mais elle s’imposa peu à peu , avec la force d’une évidence ancienne . On parlait , chez les Kerjean , parfois , de la montre comme d’un repère vivant , jamais comme d’un porte-bonheur . Un simple témoin ne protège pas . 

Le soir , il referma le tiroir vide , comprenant que la disparition n’était peut-être pas un vol , mais un avertissement , quelque chose , ou quelqu’un d'inconnu , ayant jugé que le moment n’était pas arrivé . Ou qu’il était déjà trop tard ?

4 - Plus troublé encore , il pensait à une autre histoire que son père lui avait racontée par un soir d’ivresse maîtrisée . Pendant l’Occupation , disait-il , des officiers allemands fouillèrent un manoir dominant la mer , non loin de Camaret , la demeure du poète Saint-Pol-Roux .

Cependant , d'après la rumeur , ils n’y avaient cherché ni tableaux , ni manuscrits , mais un objet précis , décrit avec une minutie obsessionnelle , une montre suisse ancienne , supposée avoir transité par La Chaux-de-Fonds , qui aurait été liée , par des raisonnements que personne ne pouvait vraiment plus comprendre aujourd'hui , à une lignée disparue . 

On murmurait même le nom de Louis XVII .

Il n’avait jamais su s’il fallait prendre cette histoire au sérieux . Pourtant , ce détail l’avait toujours troublé : ils n’avaient rien emporté d'autre . Comme si c'était seulement cet objet qu’ils cherchaient , lié peut-être aux recherches de certains savants nazis sur la maîtrise du temps , 
Ce souvenir lui revint avec une netteté si obsédante que , le lendemain , la boutique était fermée . 

On raconta plus tard que le bijoutier , désespéré du départ de sa femme , avait disparu sans laisser de trace . Certains curieux jurèrent l’avoir vu marcher seul sur la côte de Camaret , parlant au vent , tenant une lettre contre son cœur , tandis que d’autres , l’oreille collée contre la porte close , prétendirent avoir entendu parfois , tout au fond de l'échoppe , un tic-tac discret , comme un rappel cruel : jamais le temps ne regarde en arrière ! Quant à lui , le pauvre , il se demandait si la montre , autour d’elle , comme une invisible faux détachant l'âme du corps , n’avait pas , au fil des siècles , focalisé les plus effroyables malédictions !

Longeant le château de sable en ruine du poète , bâti par un certain Philippe , selon la légende , il alla se planter tout au bout de la falaise , face à l'abîme de Pen-Hat , essayant en vain de détourner sa pensée de certaines questions qui n'avaient pas été faites pour être résolues toutes ensemble . Pourquoi le nom de l'architecte ressemblait-il à celui du roi tentant d'assassiner Louis XVII , lui dont le père avait déjà voté la mort du souverain guillotiné ?

Etait-ce l'ombre de Coecilian , le fils du " Magnifique " tombé au champ d'honneur , qu'on voyait faire fuir , en riant comme un fou , les douze cormorans des sept sabliers de la plage ?

Les gens de Kerbonn affirmaient que , certaines nuits , lorsque le ciel se couvrait d'une lueur anormalement froide , la montre se remettait à battre contre son coeur , toujours à la même heure , celle où l'Etoile divine était tombée du firmament ... 

( 4 )

 

FIN
 
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DAN AR WERN - La Montre Fantastique ( Nouvelle ) - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " La Montre Fantastique " , copyright 2026 . 
                                           
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Notes :
 
1 - Une Etoile Qui Tombe - Seconde Partie - Le Cercle des " Gardiens " - VIII - Les Kerjean de Nantes - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved . " Une Etoile Qui Tombe " , copyright 2025 .
 
2 - Les Compagnons de L'Etoile ( Cycle de L'Etoile XXIX ) - XI - Adieu Copyright 2024 Dan Ar Wern / OmniScriptum & International Book Market LTD - All rights reserved .

3Henri-Louis Jaquet-Droz ( 13 octobre 1752 à La Chauds-de-Fonds - 15 novembre 1791 à Naples ) , fils de Pierre , horloger neuchâtelois de la fin du XVIIIe siècle .

   - " Le Fils de Louis XVI en Suisse " de Paul F. Macquat , 1922 .

4 - " Les Sabliers " ( 1892 ) , de Saint-Pol-Roux ( 1861 - 1940 ) , poète symboliste français .

 

 

 
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