le jaspe du cercle d'or
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - V - Souvenirs .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Première Partie -
Hallucinations
" Vers le petit enfant , la mère s'est penchée .
Je veux revoir ses yeux ,
Leur regard est mon étoile ... "
Hermann Hesse - " Le Dernier Eté de Klingsor " *
V - Souvenirs
" The ghosts of the dawn Moving near , They pass through your sorrow And leave you quite still , Sitting among souvenirs ... " **
Dan Fogelberg - " Souvenirs "
3 - Assis chaque jour devant son bureau face à une feuille immaculée , il tentait de capter une étincelle d'imagination , mais les mots lui échappaient , rien ne venait jamais plus comme avant . Perdues quelque part entre la beauté de la mer et le mystère des landes , ses images s’évaporaient comme une empreinte persistante dont il sentait encore la trace sous les paupières , mais dont il ne pouvait plus vraiment saisir la substance . La vraie couleur et le sens des termes lui manquaient , comme un goût qu’on a sur la langue mais qu’on ne peut pas nommer . Plus il cherchait à s’en rappeler , plus il perdait la moindre impression de ce rêve , comme du sable glissant entre ses doigts .
Fixant alors le blanc du papier devant lui , toujours vide malgré ses heures d'application , l’angoisse le gagnait peu à peu , une lourdeur s’accroissant à mesure qu’il réalisait qu’il ne retrouverait peut-être jamais celle qu’il avait entrevue . C'était bien là , néanmoins , qu'elle le défiait , se disait-il , muette , comme pour lui rappeler son incapacité à capturer la splendeur d'une telle évocation !
Jour après jour , il était revenu à son écritoire , hanté par ce fantôme caché derrière un voile sombre qu’il savait unique , mais qui lui échappait à chaque instant , le faisant douter de lui-même , et se demander s’il avait vraiment vu quelque chose ou s’il n’avait été que le jouet d’une illusion . Pourtant , ce chemin perdu au fond de lui , il restait convaincu qu’un jour , il finirait par le retrouver , cette brèche ouverte pendant la nuit vers un univers qu’il n’avait fait qu’effleurer .
Il avait ainsi passé des nuits , cherchant à faire naître à nouveau , entre espoir et frustration , celle qui , en lui , n’était plus qu’une ombre .
4 - Tiens , qu'est-ce que tu fous là , Anton ? , lui avait-elle jeté simplement , d'un air de défi , lorsque , au bout d'un long voyage , il était enfin parvenu à la retrouver du côté de Charlottesville , en Virginie .
Allongé sur son lit , tout seul dans sa chambre du " Wellington " , à New-York , il avait auparavant compris , quelques temps plus tôt , le sens caché de cette pêche miraculeuse née " d 'éclats de verre dans le flot bleu frangé de pourpre " , et revu passer devant ses yeux l'étrange personne ensuite disparue dans la nuit comme s'envolent par milliers feuilles d'automne et flocons de neige , " memorabilia " d'autres photos jaunies dans cette sombre forêt de nos souvenirs ... D'ailleurs , ce fut ce simple mot , sur une carte postale du tabac du coin , qui fut , pour lui , un déclic . Elle lui avait parlé d'une clé , celle d'une maison lointaine où , quelque part près de Monterey , elle avait vécu , seul vestige après qu'on ait détruit sa maison
d'enfance ... ( 2 )
5 - Maintenant , la jeune femme lui laissait entrevoir , sans rien dire , que ce livre contenait une histoire d'amour entre eux non terminée . Au plus profond de lui , il ressentait son appel brûlant à la retrouver , à la croiser à nouveau , comme s’il s’agissait d’un amour perdu dans les ombres d’une jeunesse inavouée . Chaque matin , tentant de se rappeler son visage , le seul souvenir de son regard voilé lui revenait .
Mais il se sentait envoûté par cette apparition , se mettant à errer dans les reliques du grenier , parti à la recherche de vieilles et rares lettres qu'il avait reçues d'elle autrefois , croyant que le hasard ou le destin les ramènerait jusqu'à elle . Puis , les jours passant , la frontière entre rêve et réalité s'estompait . Dévoré par cet espoir insensé de retrouver celle qui hantait ses nuits , cette inconnue qui semblait le connaître mieux que lui-même , il lui écrivit enfin !
6 - Mais où est la mort ce soir ? , lui avait-elle demandé tandis qu'un épais manteau blanc ,
dehors , couvrait le sol , où est " l'âme qui demeure en nous , vivante , et qui ouvre , grâce à l'Amour , toutes les portes du Royaume de Dieu ? "
" Qui connaît notre fin dernière , lancés du centre de l'univers dans le noir , dans l'éternel espace ? "
( 3 )
- Et n'étais-je vraiment pour toi que ce sourire d'ombre ? , bredouilla-t-il avec peine parmi les ailes brisées des mornes oiseaux déchus du papier peint flottant sur les fleurs verdâtres des tentures délavées .
Tous deux s'étaient promenés dans le joli parc de Monticello , il n'avait cessé de revivre cette scène auprès d'elle brièvement retrouvée les jours suivants , dernières heures passées près d'elle depuis tant d'années ! Peut-être pour ça , réfléchit-il ensuite , qu'ayant pu lire en cachette avant son départ , le lendemain , cette phrase restée si mystérieuse et bien triste dans sa mémoire sur le journal de la demoiselle : " Dear inspector , and now my love ... / Cher inspecteur et maintenant , mon amour " , il était reparti le coeur brisé ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - V - Souvenirs - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright
2024 .
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Notes :
2 - " Les Vagues " ( The Waves , 1931 ) par Virginia Woolf ( 1882 - 1941 ) .
3 - " Un Lit de Ténèbres " ( Lie Down in Darkness , VII , 1951 ) par William Styron ( 1925 - 2006 ) , auteur , essayiste américain .
" Souvenirs " ( 1974 ) par Dan Fogelberg ( 1951 - 2007 ) sur son album du même nom - Copyright 1974 Dan Fogelberg / CBS Inc. - Epic Records - Full Moon productions - All rights reserved .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - IV - Création .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Première Partie -
Hallucinations
" Vers le petit enfant , la mère s'est penchée .
Je veux revoir ses yeux ,
Leur regard est mon étoile ... "
Hermann Hesse - " Le Dernier Eté de Klingsor " *
IV - Création
" Il se peut que vous soyez mort et que j'erre encore parmi les vivants ... "
Anna de Noailles - " Exactitudes "
- Méditation sur la Mort , III , Rupture .
( 1930 )
1 - En effet , que peut-il y avoir d 'autre ? , marmonna-t-il dans les affres d'un sommeil trop agité , tandis que son corps , paraissant graviter dans un nuage blanchâtre traversé de violents éclairs d'électricité , régressait peu à peu jusque à la taille d'un foetus . Et puis , tout à coup , se mit à crier en lui ce bébé d'une vie nouvelle , sorti du ventre de la Mère ! Car c'était pour lui seul , sans doute , qu'il y avait eu ce brisement trouble , comme un sursaut de l'univers !
L'Ange de la Mer créatrice , au coeur duquel s'était répandue la divine liqueur , dut , pourtant , laisser le Saint Graal , au réveil , à la garde de l'Elu de Dieu regagnant le Temple aux Portes d'Or , pendant que l'Homme redevenu pur l'espace d'un
songe , à l'intérieur de sa petite chaloupe de
cristal , s'éloignait peu à peu , avec tristesse , de l'éther vaporeux baigné de l'aube rouge d'un phare que reflétaient encore ses yeux mouillés d'aube opaline incrustée de pierres précieuses , pures lumières perlant d'ondes-gouttelettes caressées par la fécondante chaleur du Soleil levant !
2 - Fascination que ce moment suspendu où , entre rêve et demi-jour , l'artiste effleure l’inspiration totale , quasi divine , mais se réveille pour découvrir que , brusquement , tout lui échappe ! C’est comme si l’univers littéraire entier s’était dévoilé l’espace d’un bref instant , lui offrant une vision aussi vive que fugace , et en même temps , tout s’était effondré au réveil , laissant un sentiment d’impuissance face à la page blanche . La contradiction entre l’intensité de cette révélation nocturne et l’oubli cruel au matin est d’une force incroyable !
La feuille , alors , devient presque un miroir du possible , comme un rappel douloureux de ce qui s'est lentement dissipé , sans doute , l'histoire de sa propre véritable vie . C’est une belle métaphore de la création littéraire , où l’on sait que quelque chose d’immense se cache dans les profondeurs de l’inconscient , mais où l’angoisse de ne pas réussir à l’attraper dans le filet des mots crée une tension créative , un défi à surmonter , tel cet iceberg dont on ne verrait que la surface , mais qui , soudain , va vous engloutir !
Mettons que l'auteur Anton Gouvelioù , qui avait passé les dernières semaines dans un état d’errance à chercher en vain , de minute en minute , l’étincelle salvatrice qui lui aurait permis de commencer enfin son prochain livre , avait connu , certes , beaucoup trop d'idées de naufrage !
Mais des espoirs d'être sauvé ? Chacun s’éteignait sitôt qu’il posait la plume sur le papier , cette page immaculée devenant , pour lui , comme une sorte de gouffre fatal , un mur invisible en face de son impuissance !
Une nuit cependant , complètement épuisé par de multiples tentatives infructueuses , le romancier finit par s’endormir , l'esprit en quête de cette essentielle vérité qui , pour l'instant ,
lui échappait . C’est alors que , dans la lourdeur de son sommeil , un monde s’ouvrit à lui . Tout y était si net , si intense qu’il n’avait plus aucun doute : c’était là le récit qu’il cherchait à écrire . Il y vit , d’abord , le spectacle d'un fabuleux paysage , une terre où le ciel semblait pulser comme une matière vivante , y rencontrant des personnages dont le visage lui parut étrange et familier à la fois , des êtres qui , semblant contenir des fragments de lui-même , lui parlèrent aussitôt , chacun avec sa propre voix , de sa propre
histoire , et les mots qu’ils prononçaient résonnaient en lui d'une signification troublante , comme s’ils révélaient des vérités éternelles !
Mais au centre de cette vision chimérique se trouvait une figure éclatante , une femme au visage voilé , qui tendait vers lui un ancien grimoire .
- Écris cela ! , lui ordonna-t-elle dans un murmure qui semblait venir des confins de son cerveau . Il lui prit des mains le manuscrit, sentant sous les doigts de la fée la texture des pages de même que les reliefs des mots inscrits lui brûlant le crâne . Les symboles , dansant à l'intérieur en ballets de lettres d'or , y changeaient souvent de forme , et cependant , il en comprenait intuitivement le
sens , un secret qu’il savait être la clé de son œuvre , la réponse , frémissant en lui , à cette terrible angoisse créatrice qui le hantait !
Soudain , tout se mit à trembler . La scène s’effaça en une cascade de couleurs et de sons qui s’effilochaient . Le dormeur lutta pour essayer d'en retenir les images , les mots , les visages , puis , brusquement , il s’éveilla . La chambre était encore plongée dans la pénombre , l’aube commençait à percer au loin . Les mains tremblantes d’excitation , l’esprit encore engourdi , Anton se redressa , tendant désespérément le bras vers son carnet pour y consigner ce qu’il venait de vivre !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - IV - Création - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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* " Le Dernier Eté de Klingsor " ( Klingsors Letzter Sommer , 1919 ) - Soirée d 'août , nouvelle de Hermann Hesse ( 1877 - 1962 ) , romancier , philosophe allemand .
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