le jaspe du cercle d'or
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Troisième Partie - L'Enquête - XV - La Passagère .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Troisième Partie -
L'Enquête
" Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
( Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "
XV - La Passagère
" L'Ange s'était assis sur une pierre . Je le voyais , ou plutôt , je n'apercevais plus que sa silhouette qui ressemblait à la statue d 'un dieu étranger , et le clair nuage qui lui faisait un manteau et qui planait silencieusement dans les ténèbres comme l'auréole d'un saint ... "
Annemarie Schwarzenbach - " Tod in Persien " ( La Mort en Perse , 1935 - 36 , II - L'Ange et la Mort de Yalé )
24 - Bien sûr qu'il nia tout , même si on avait fini par mettre la main sur l'objet sans doute soigneusement dissimulé , disaient-ils , dans la mallette de sa " chérie ", qui avait si vite et curieusement disparu ! Selon eux , le frère de l'ancien chef Grüber , un prénommé Wilhelm , s'était envolé jadis d'Afrique du Sud vers l'Angola avec des armes provenant d'Europe de l'Est , en échange desquels l'UNITA avait donné , à l'époque , l'équivalent de 6 millions de dollars en pierres précieuses ! L'enquête avait conduit les agents sur les traces d'un certain mécène appelé Nemo , milliardaire ayant fait fortune dans les mines de diamants , dont un filon majeur , en Islande , était justement destiné à
couvrir , par l'intermédiaire d'un casino , toutes ses activités criminelles générées par les nombreux conflits africains . ( 15 )
- Mais à qui feras-tu croire ça ? , lui avait répondu le flic d'un air menaçant , lorsqu'il avait tenté de lui raconter une fable pour le berner . Ce bijou , vous l'avez volé , toi et ta mystérieuse passagère ? Où maintenant se cache-t-elle ? , insista le type , associant inconsciemment la disparition de la jeune fille à celle du joyau caché dans son bagage de cabine , dont on venait de l'informer dans le plus grand secret !
- Elle était ta complice , n 'est-ce pas , tu savais bien qu'elle était chargée du transport ? Mais l'autre avait découvert le pot aux roses ! Qu'est-ce que vous en avez fait ?
Il leur avoua que pour les gens du voisinage , il n'était qu'un intellectuel à l'air un peu égaré , genre de poète au charme désuet , qui , dans un appartement exigu du 19ᵉ arrondissement , sous les toits gris du vieux Paris , s'efforçait d'écrire sans beaucoup de succès , d'ailleurs , des romans que personne ne lisait . Mais , ce dont il ne parla pas , c'est , derrière la façade peu glorieuse d'une modeste activité complémentaire de vendeur de chemises , de son autre vie d'intermédiaire clandestin qui opérait dans l’ombre de cercles de contrebande d’informations et d’objets précieux . Car sa plume , utilisée pour rédiger des récits fictifs d’espionnage , servait en réalité de couverture à des activités bien plus réelles .
Ce qu'il n'avoua pas , non plus , c'est que , la veille , avait débarqué chez lui une jeune femme blonde au regard perçant qui s'était présentée sous le nom de Grüber , celle-ci lui en ayant rappelé une autre , Ilse Stern , alias Odile Dürrenbach , bien connue des années auparavant , qui avait prétendu avoir été étudiante à Strasbourg en histoire de l’art , puis , dans la capitale , était devenue l'obsession fugace de ses souvenirs . Mais selon Marina , elle n’était pas alsacienne , elle était sa mère , un agent secret de la redoutée police de l’ex-RDA !
Et sa fille lui avait expliqué qu'elle était maintenant traquée par les membres de son ancien réseau , un groupuscule désespéré tentant de dissimuler des secrets embarrassants datant de l’époque de la Guerre froide . Elle ajoutait qu'elle avait besoin d’Anton , non pour ses talents littéraires , mais pour son rôle de passeur d’objets et de secrets , puis , glissant une enveloppe dans ses mains , lui avait demandé de la suivre à Berlin .
25 - Après des heures d’interrogatoire , il fut relâché , faute , prétendirent-ils , de preuves irréfutables , mais , bien sûr et surtout , parce que le bijou était un faux . Lorsqu’il se rendit à l’opéra de
Berlin , lieu du rendez-vous donné par la jeune fille, il trouva une place vide et une lettre glissée sous un siège , avec , à l’intérieur , quelques phrases de réconfort :
" Cher ami ,
Je suis désolée de t’avoir impliqué . Cette breloque était notre seul espoir de sauver ma mère , mais il portait aussi trop de poids . Si tu lis ces mots , c'est que je ne pouvais plus attendre . Retourne en France , tu es plus en sécurité loin de tout cela . Oublie-nous !
Ta Marina ."
Seul dans la grande salle vide, le sentiment d'avoir été manipulé submergea Gouvelioù . Mais quelque part , sous la douleur de la trahison , une étrange fascination persistait . Qui étaient vraiment les deux femmes ? Quelle vérité se cachait derrière leurs mensonges ? Derrière les dernières paroles de la passagère , dans la cabine :
- Imagine-toi que " L'Offrande Musicale " figure au programme ! , avait-elle ajouté avec entrain .
- Une musique divine , s'était-il efforcé de lui répondre sur un ton de forfanterie destiné à lui cacher sa peine tout en lui faisant comprendre avec un semblant d'humour qu'il avait déjà été vaguement mis au courant de tous ces détails , mais que le véritable présent , pour lui , désormais , c'était
elle , et que ce qui lui faisait mal , c'est qu'il aurait juste voulu lui parler encore un peu de temps !
- Mais le programme a changé , lui avait-elle lancé d'une moue interrogative , jetant un oeil curieux sur son bagage de cabine , tandis que , peu après , l'éblouissement de son sourire à nouveau réapparu , exaltait toute la beauté de son corps d'adolescente , la montrant savourant , en apparence , un vrai moment de bonheur !
- Aujourd'hui , ce sera plutôt le concerto de Brahms ! ( 16 )
Lui , cependant , restait sur la défensive malgré sa jeunesse et son charme .
- Tu sais , je te connais depuis longtemps , j 'ai ton livre dans ma chambre , lui confia-t-elle enfin , glissant certainement , en cachette , l'écrin dans son sac de voyage pendant une courte absence aux toilettes . L'idée de ce simple constat le laissait complètement songeur ! Du moins , c'était le scénario qu'il avait imaginé , sans en connaître , pour l'instant , d'explication plausible .
26 - Un tantinet médium , il pensait davantage à un scénario alternatif conçu par quelqu'un d'insaisissable ou d'invisible , presque , le metteur en scène , peut-être de toute cette histoire bizarre , celui qu'on n'attendait pas ! Puis il réalisa tout à coup qu'une force irrésistible l'attirait vers elle , ne sachant plus très bien si elle était encore vivante ou déjà partie , la voyant planer , la nuit suivante , dans sa chambre du " Schweizerhof " au-dessus de l'immobile forme de son enveloppe charnelle aperçue plus bas , par un des hublots fêlés d'une cabine imaginaire d'avion , comme l'ombre d'un nouveau corps ne pesant presque plus rien qu'une plume d'Ange sur l'onde fluidique , et pourtant , si lourde qui l'accablait , en ce moment précis , dans l'intérieur de sa prison ! ( 17 )
La croix qu'il sentait lourdement porter autour de son cou , dans ce reflet visible d'une double peine de son âme , telle une coque de navire ou d'aéroplane à moitié brisée en deux , paraissait n'être plus qu'une vague sulfureuse , une brûlure intolérable du ciel , empoisonnée par la maladie d'une existence pécheresse qu'il n'arrivait plus ni à concevoir , ni à contrôler !
- Approche donc , mon vieux ! Quelle sorte de voyage a été ta vie ? , pleurait mentalement son ancienne amie américaine . Sache que , si toute chair , un jour , doit disparaître , l'Amour , lui , ne meurt jamais !
- J 'ai posé ma main sur toi ! , lui murmura cet Ange noir un peu plus tard , le fantôme de la revenante errant plus ou moins dans sa mémoire de rêveur lorsque le soir , enfin , celle-ci lui apparut pendant qu'il s'efforçait de trouver du calme pour dormir un peu après une journée aussi chaotique . Prodige ! Il avait soudain ressenti , comme avant , sa présence !
- Vois-tu , disait-elle , chaque être est animé de deux forces complémentaires , paradoxalement interactives par le Sang de la Rose fragile de son âme céleste , rosée de vie coulant sur la tige douloureuse des épines de mort de sa Rédemption !
Par conséquent , cette fleur si précieuse est double , mais j 'ai pris le bulbe du Lys Blanc qui doit reparaître un jour , illuminant le ciel d 'un éclat de mon sourire avant la dernière
chute ... L'autre , hélas , là ou ailleurs , vous laissera d'abord sa griffe , son empreinte sauvage et ténébreuse , plus belle en apparence , mais pour le plus grand malheur de l'humanité !
" J'espère qu'elle s'intéressera aussi au violon ! , se mit-il à délirer d'un sourire amer jusqu'au bout de cette rocambolesque rêverie , voyant la jeune artiste obligée , pour finir , de plaider devant le jury des circonstances atténuantes : le chantage de Grüber obligeant sa fille à l'enlèvement de celui qui voulait le faire chanter ! Cette nouvelle histoire s’écrivait peu à peu dans son esprit , peut-être sa meilleure , jugea-t-il , pour un nouvel ouvrage . Mais pour la vivre, il faudrait qu’il reste à Berlin , cette fois de son plein gré , décidant alors d'appeler au téléphone son vieux pote Gwennole de " Breizh Dieub " , grand pêcheur de haute mer devant l'Eternel , en qui il avait une confiance absolue , pour lui venir en aide .
( A Suivre )
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Notes :
15 - UNITA ( Uniao Nacional para a Independência Total de Angola = Union Nationale pour l'Indépendance Totale de L'Angola ) , mouvement anti-colonial angolais fondé le 13 mars 1966 devenu parti politique après l'indépendance du pays .
16 - " L'Offrande Musicale " ( Musikalisches Opfer , 1747 ) de Johann-Sebastian Bach ( 1685 - 1750 ) , sur un thème de Friedrich II. der Grosse ( 1712 - 1786 ) .
- Concerto pour piano et orchestre n°2 , en si bémol majeur , op.83 , de Brahms , composé entre 1878 et 1881 .
17 - Berlin Schweizerhof , Budapester Strasse 25 , 10787 Berlin , situé en face du zoo , le " Grosser Tiergarten " ( Grand jardin des animaux ) , parc du centre de Berlin situé à l'ouest de la Porte de Brandebourg .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Troisième Partie - L'Enquête - XIV - Complot .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Troisième Partie -
L'Enquête
" Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
( Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "
XIV - Complot
" Il y avait dans tout cela l'ombre tenace et pénétrante
D'un formidable secret et d'une révélation suspendue ... "
H.P Lovecraft ( 1890 - 1937 )
" Les Montagnes Hallucinées " ( 1931 )
22 - Le lendemain , Gouvelioù embarqua sur son vol avec un étrange malaise au creux de l'estomac . Bien sûr , il lui avait encore fallu laisser s'enfuir trop vite celle qui , l'espace d'un instant , avait su déchirer , transfigurant sa pauvre
vie , un coin du ciel sombre au-dessus de lui . Pareil à un coup de soleil , pensa-t-il de la marque laissée par cette nouvelle rencontre éphémère d'une heure passée ensemble !
- Je devrai bientôt te quitter , malheureusement , mon cher , s'était-elle mise à lui bredouiller , d'ailleurs , pour donner le change , sans prendre conscience des conséquences de cette formule machinale qui permettait souvent d'échapper plus vite aux obligations mondaines . Mais je suis sûre que tu viendras me voir un jour à l'opéra ! , avait-elle rajouté en saisissant avec chaleur sa main pour le remercier , lui précisant qu'elle y était étudiante , y pratiquant le chant choral en plus de son instrument préféré .
Il se leva de son fauteuil avec l'intention de dégourdir un peu ses jambes , plutôt subjugué par le maquillage et le déguisement qu'elle avait , par précaution , prétendait-elle , empruntés . Regardant par le hublot , il remarqua quelques traces de l'orage nocturne ayant agité la veille , sous son crâne , un ouragan bien plus dévastateur , certainement , que celui frappant la campagne déserte survolée par l'avion . Dans son
délire , il avait presque tout oublié , sinon quelques bribes de la soirée d'hier , mais en voyant l'horizon mystérieux couronné de nuages toujours très menaçants , le voyageur chercha plus loin que le flot de verdure entourant la cité berlinoise . Il frissonna de plus belle en revivant les affreuses turbulences qui avaient précédé l'atterrissage !
23 - Ils sortirent bientôt de l'appareil ... Les joues de l'adolescente au teint diaphane s'étaient brusquement enflammées . Pour sûr , elle n'en menait pas large , ayant , sans doute , réalisé trop tard son audace et ne sachant plus maintenant comment se faire pardonner . Car pour lui , c'était vraiment la fin du voyage . À l'aéroport de Tegel , à la
douane , lors du contrôle des bagages , les choses tournèrent mal . D'un air de triomphe , un agent de sécurité , visiblement bien informé , sortit un objet de son sac , une sorte de petit écrin censé contenir , croyait le touriste , un simple souvenir pour son amie , mais qui , en réalité , abritait un bijou dont le voyageur clama par la suite avec force ignorer la présence , une broche ornée d’un rubis de pacotille , que l’on disait disparue des archives de la STASI * , et qui renfermait un minuscule compartiment secret cachant un microfilm .
Il fut donc interpelé , accusé de trafic et recel d’objets d’art , mais , tandis qu’il protestait en vain , Marina , qui l’attendait de l'autre côté des portiques , fit mine de ne rien voir . Et lorsque leurs regards se croisèrent , celle-ci , sous sa perruque noire et son chapeau bleu , lui lança un sourire énigmatique avant de disparaître soudain dans la foule !
On l'avait appréhendé , lui expliqua-t-on , parce que , travaillant en équipe avec Interpol sur une affaire de trafic de diamants , la police allemande avait à peu près réussi , alors qu'on venait juste d'arrêter un complice débarquant d'un autre appareil , à démanteler tout un réseau dont ils supposaient , selon certaines informations , qu'il était le chef .
- Tout ce que je peux vous répondre , moi , c'est que je n 'ai rien fait de mal , je vous assure ! , tenta de se justifier le pauvre écrivain qui avait l'air de tomber des nues !
( A Suivre )
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* Police secrète de l'ancienne RDA .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Troisième Partie - L'Enquête - XIII - Détresse .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Troisième Partie -
L'Enquête
" Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
( Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "
XIII - Détresse
" Je me suis jeté à genoux devant elle ,
Et l 'ombre du Paradis a enveloppé mon âme ... "
Gustav Meyrink - " Le Golem " ( 1915 ) , 11 - Détresse .
20 - Depuis l'année dernière , date de sa venue en France , lui confia-t-elle , sa famille , symbole honni de l'Establishment , avait coupé les ponts .
- Vous savez , c'est mal vu , là-bas , de faire trop de vagues , d'être différente , et même de faire parler de soi " , avait-elle précisé d'une voix troublante et sourde , avec son léger accent germanique .
Bientôt , la conversation fut lancée . Sa mère était en danger , traquée par les anciens du Parti parce que , disaient-ils , quelqu'un de sa famille avait trahi , mais surtout parce qu'ils pensaient qu'elle était un agent double , ayant livré le secret de la bombe nazie aux français ! Jusque là , elle n’avait pensé à personne d'autre que lui , prétendait-elle , pour faire appel de son innocence et leur expliquer , par l'intervention du maire de Plougorn , qu'elle n'avait rien à se reprocher . Mais il fallait venir vite à son secours car elle allait sans doute mourir , Grüber , son père adoptif la surveillait de près , n'étant qu'un affreux tortionnaire l'ayant faite enfermer jadis au pensionnat d'Halberstadt , au pied du Harz , dont elle n'avait pu s'enfuir que grâce à l'aide d'un complice . ( 14 )
Dans ce Paris post-Guerre froide , chacun , porteur d’une mémoire familiale compliquée , devait donc s’allier pour sauver Ilse , qui avait passé toute sa vie tiraillée entre deux mondes et deux identités . Par ce sauvetage , Anton allait sans doute , pensait-elle , découvrir une vérité brutale, mais peut-être aussi la nature véritable de son amour pour cette Allemande de l’Est devenue Alsacienne par la force de l’Histoire , une femme qu'il croyait perdue à jamais !
Pourtant , comment pouvait-elle soupçonner que la pseudo organisation bretonne à laquelle il appartenait , cachait en fait une cellule de renseignement du contre-espionnage français ? N'était-ce pas complètement absurde ?
21 - Puis , il eut l'occasion de lui faire entrevoir ses propres problèmes , de lui avouer qu'il se sentait parfois très seul ici , loin de chez lui .
- Bon , s'enquit-elle , à moitié ivre , et le tutoyant encore , penses-tu que tes Bretons soient meilleurs que les autres ? Qu'ils méritent tant de
sollicitude ?
- Marina ...
- Je dois me sauver , maintenant , coupa-t-elle , frissonnante . Je suis venue seulement pour ... pour te remercier , pour m'excuser de ma fuite , ce matin . Mais j'ai eu si peur , c'était bizarre ...
Elle avait la chair de poule .
Tout était resté dans l'ombre , se dit-
il , n'étant pas parvenu à déchiffrer le moindre de ses mystères . L'alcool , pourtant , les avait rapprochés .
Peut-être avait-il aussi pensé qu'elle lui mentait , que tout n'avait été préparé à l'avance , avant l'entretien , que pour le mettre sur une fausse
piste ?
Surtout lorsqu'elle lui avait parlé de ce Paol
Kemener , constatant que son visage blêmissait davantage .
- On doit se méfier de tout le monde ... Pas très chouettes , les relations paternelles !
Ce soir-là , il aurait juste voulu en savoir plus de ses insinuations , puisque , chez elle , on n'avait rien trouvé , aucun document significatif , aucune trace exploitable . Mais , tout de même , Il avait réussi à obtenir d'elle un furtif baiser , sans parler de l'assurance précieuse d'une prochaine visite .
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Notes :
14 - Halbertstadt , ville allemande , chef-lieu de l'arrondissement de Harz , située dans l'ouest du land de Saxe-Anhalt .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Troisième Partie - L'Enquête - XII - Révélations .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Troisième Partie -
L'Enquête
" Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
( Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " . )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "
XII - Révélations
" Nous voilà chargés de la transmutation , de la résurrection , de la transfiguration de toutes les choses ... "
Rainer Maria Rilke - " Correspondance " ( Lettre à Sophie Giauque du 26 novembre 1925 ) .
18 - Alors , d'un coup d'oeil , elle lui montra la pochette d'un des vieux disques de sa mère , posé sur le piano , puis , imperturbable , se mit à chantonner le début de la fameuse " Urlicht " , composition de l'un de ses musiciens préférés , Gustav Mahler , qu'elle interpréta de sa voix de jeune déesse majestueuse :
" O Röschen rot !
Der Mensch liegt in grösster Not ! " ( 12 )
On aurait dit le chant divin d'une
Sylphide !
- Moi , mon truc , c'est plutôt le jazz ! , finit-il par lui avouer d'un sourire aguicheur , mas gêné ...
Tandis qu'elle s'efforçait de reprendre sa respiration , l'hôte se mit à fouiller dans le " frigo " pour cacher son trouble , à la recherche d'une improbable bouteille de whisky écossais , bafouillant avec peine quelques mots de circonstance :
" Vous avez trouvé facilement ? Je ne m'attendais pas ...
Le matin même , avant d'arriver au
bureau , il avait été prévenu par son ex-patron , qui avait été le représentant du réseau " Breizh Dieub " , caché en pleine capitale française , un petit cercle de bretons communistes farouchement attachés à leur identité , dont le chef suprême , avec qui il s'était fâché depuis , l'accusant de traîtrise , n'était autre que son père , ancien maire de Plougorn , pas très loin de la base de l'Île Longue . ( 13 )
Monsieur Kemener , chef de rayon de " L'Aiguille D'Or " , lui avait bien dit de se méfier de cette fille comme ils auraient dû le faire en 1971 , quand Odile était apparue , cette jeune étudiante raffinée , parlant un français presque parfait , légèrement connoté d'une pointe d'accent alsacien qui la rendait singulièrement attachante . Les membres du cercle s'étaient peu méfiés d’elle , et celle-ci avait réussi rapidement à s'intégrer , parlant de sa chère Alsace et des injustices dont elle se sentait si proche . Mais en fait , elle leur cachait un lourd secret , n’étant ni alsacienne , ni même française . Elle venait de
Leipzig , en Allemagne de l’Est , et ses réelles motivations s'avéraient plus obscures , car
son oncle , cadre influent du Parti communiste est-allemand , l’avait envoyée ici pour infiltrer ce cercle régionaliste , soupçonné d'entretenir des liens pouvant déstabiliser la République . Leur but était clair , il s'agissait de glaner des informations sur les réseaux indépendantistes régionaux tout en surveillant leurs alliances avec d'autres groupes politiques , mais aussi , plus concrètement , de faire parvenir , sous forme de microfilms , dans des livres ou partitions musicales , certains renseignements essentiels sur l'armement nucléaire .
Au fil des réunions , l'allemande avait attiré l’attention d'Anton , jeune homme à la fougue débordante , engagé et convaincu que sa Bretagne méritait d’être défendue à chaque instant . Fasciné par sa personnalité complexe , il finit patiemment par percer la carapace de froideur qu’elle s’efforçait de maintenir pour entamer avec elle une liaison passionnée , tandis qu' Odile , sous son masque , découvrait enfin , pour la première
fois , l'expression de sentiments sincères . Mais tout se compliqua très vite ! Elle était non seulement tombée enceinte , se sentant déchirée entre sa mission spéciale et cet amour naissant , mais encore , elle fut dénoncée à la police !
Le temps joua aussi contre elle . Des rumeurs d’une possible trahison commencèrent à circuler autour de sa famille . Quelqu'un , chez elle , étant mis en accusation pour avoir comploté contre le Parti , elle reçut un ordre strict : abandonner tout en France et retourner immédiatement en Allemagne de l’Est .Toutefois , les charges contre cette Madame Kempf furent bientôt suspendues , la plainte rapidement retirée sur intervention du Parquet , semblait-il , ou bien du Ministère des Affaires étrangères , car l'accusée avait bizarrement disparue !
C'était une affaire ultra-sensible , Il fallait faire profil bas . C'est ainsi que , sans laisser
d’explications , sans même un mot d’adieu , elle disparut de la vie d'Anton , emportant son lourd secret avec elle .
Puis , les années passèrent pendant qu'il poursuivait sa vie , hanté par ce départ inexplicable et n'étant même pas au courant de la naissance de sa fille . Quand le mur de Berlin tomba , il avait presque oublié cette histoire , l’ayant rangée parmi ses souvenirs douloureux !
19 - Sirotant sa vodka orange , la jeune fille parut peu se soucier de ses angoisses .
" Vous comprendrez , lui expliqua-t-elle d'un
sourire , on ne doit pas trop s'étonner des frasques de ma mère ...
A l'époque , il se rappelait qu'elle était souvent vêtue à la mode " Hippie " , d'un jean serré et d'une sorte de chemisier de soie blanche à fleurs brodées , qui laissait deviner le galbe de sa
poitrine , et coiffée d'un petit chapeau cloche , style 1920 .
Il aurait souhaité connaître plus de détails , mais il se sentit perturbé par la pâleur de
ses traits . Ce n'est qu'au bout du deuxième verre qu'elle fit mine de s'épancher sur son épaule .
Instinctivement , d'un geste brusque , il lui avait pris la main . Son audace la fit tressaillir .
( A Suivre )
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Notes :
12 - " Ô Petite rose rouge ! - Urlicht ( Lumière des Origines , 1893 ) , chant du recueil " Des Knaben Wunderhorn " ( Le Cor Enchanté de L'Enfant , 11 ) , par Gustav Mahler .
13 - L'Île Longue ( Enez Hir , en langue bretonne ) , presqu'île dans la rade de Brest servant de base aux sous-marins nucléaires de la marine française .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Troisième Partie - L'Enquête - XI - Une Curieuse Visite .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Troisième Partie -
L'Enquête
" Ihr seht euch nicht wieder ,
der Tag ist vorüber , es dämmert die Nacht " .
( Vous ne vous reverrez plus ,
Le jour s'en est allé , voici la nuit qui tombe " )
Christian Friedrich Hebbel ( 1813 - 1863 ) - " Sie Sehn Nicht Wieder "
XI - Une Curieuse Visite
" Pour cet instant de trouble étrange
Où l 'on entend rire les anges ... "
Jean Ferrat - " Je Vous Aime " *
16 - Il la dévisagea, bouche bée , sur le seuil de sa porte , au sixième étage , ne sachant quoi
lui dire . Comment avait-elle pu trouver si vite son adresse ? Apprendre à l'écouter , d'abord , se raisonna-t-il , quand elle commençait déjà par séduire son âme . Après une journée d'enfer , il était en plein marasme lorsque retentit soudain
l'interphone , vers vingt heures trente .
- J 'ai reconnu votre nom sur la boîte ... Vous travaillez à la Chaussée d'Antin , comme moi , peut-être ? , lui demanda-t-elle , rougissante , lorsqu'il répondit à son petit signe en ce lundi soir de janvier 1992 .
Elle lui parut si belle , avec son minois d'ange et ses fines lèvres d'où émanaient les plus purs accents d'un lied germanique . Malgré la pesanteur d'un premier silence , la jeune fille , comme si elle le connaissait depuis longtemps , tenta de lui cacher son trouble .
- Pourquoi êtes-vous partie si vite , ce matin ? , commença-t-il avec précaution , pensant à Clarisse , puis , retirant ses écouteurs , préoccupé par son attitude craintive , sa démarche gracieuse , qui lui évoquaient celles d'une biche apeurée .
Elle , qui ne comprenait rien à ce qu'il disait , se mit à lui parler avec une certaine précipitation , de la timidité , ignorant son trouble lorsqu'il avait remarqué sa ressemblance avec la personne figurant sur la photo qui se trouvait au-dessus de son lit , celle de l'Odile de son roman .
Le visage de l'adolescente s'était brusquement empourpré . Elle n'en menait pas large , ayant réalisé trop tard son audace et ne sachant plus maintenant comment se faire pardonner .
- Je suis confuse , monsieur , se mit-elle à bredouiller , comme si elle venait de comprendre qu'elle avait un peu trop cédé à un impérieux désir de lui faire des confidences , négligeant de savoir qui il était vraiment , sans doute quelqu'un d'autre , en fait , que cet étudiant breton soigneusement choisi , à l'époque , par l'Institut de Berlin pour une rencontre " amicale " et privilégiée avec un représentant d'une minorité de l'Ouest décadent ?
Sans doute avait-elle tenté d'atténuer sa maladresse , mais pouvait elle vraiment lui faire confiance ? Il était vrai , cependant , que tout avait changé depuis la chute du mur ...
Lui , s'il aimait bien , pourtant , l'exotisme de sa voix , se rendit compte avec dépit qu'absorbé par la routine de son travail et par la réclusion monacale de sa démarche créatrice , avait dû laisser de côté trop de belles " plantes " comme elle sans jamais pouvoir sérieusement goûter au charme de leur présence .
- Entrez , je vous en prie ...
Elle détourna légèrement la tête , et d'un geste gracile ensuite , ôta brièvement ses lunettes rondes qui cachaient deux grands yeux clairs comme l'azur .
Il était évident que cette fille venait de réussir à le libérer de certains remords inhibiteurs . Même s'il restait sur la défensive et n'avait plus l'âge des amours collégiennes , n'était-elle pas parvenue en quelques mots , par son charme , sa délicatesse , à réchauffer un peu son vieux coeur usé d'artiste , à comprendre sa solitude ?
- Aujourd'hui , c 'était un beau jour de congé , n'est-ce pas ? , lui lança-t-il d'une mine réjouie , interrogative , pendant qu'il feignait de jeter un coup d'oeil par la fenêtre aux rares jeunes passantes de la chaussée nocturne dont l'allure pressée , exaltant toute la souplesse des corps d'adolescentes , provoquait , chez lui , un rare moment de bonheur !
- Vous savez que je vous connais ? , lui confia-t-elle enfin d'un air mystérieux , se glissant , à l'improviste , dans le minuscule appartement de fortune .
17 - L'idée de ce simple constat le laissa complètement abasourdi ! Pourrait-il , ensuite , laisser s'enfuir celle qui avait déchiré un coin du voile , cette jeune colombe , qui , après avoir frôlé de ses ailes graciles , juste un instant , ce lugubre royaume où il avait si longtemps tenté de survivre seul parmi les ombres , prendrait vite son envol en emportant son secret ?
Qui était-elle , à vrai dire ? Il se leva de son fauteuil pour la retenir , avec la crainte qu'elle ne juge déplacé cet élan . Mais au contraire , elle saisit avec chaleur sa main pour le remercier .
Ne sachant quoi lui répondre , il réalisa qu'elle avait dû confondre la porte de son minable pied-à-terre sans ascenseur avec celle d'un palais , n'ayant pas eu le courage de lui préciser qu'il était désolé d'habiter ce deux pièces dans un immeuble aussi vieillot du 19è , juste au-dessus d'un troquet minable lui servant parfois de
cantine , mais qu'aujourd'hui , c'était lundi , que tout était fermé !
- A qui ai-je l'honneur ? , demanda-t-il .
- Marina Grüber . Je suis venue parce que j'ai été intriguée par votre message , lui expliqua la visiteuse .
Qu 'entendait-elle par là ? Etait-ce un malentendu ?
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Troisième Partie - L'Enquête - XI - Une Curieuse Visite - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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* " Je Vous Aime " , chanson de Jean Ferrat - Tous droits réservés .
| 1971 | 33 tours Barclay 80.427 Aimer à perdre la raison |
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Deuxième Partie - Le Romancier ( Nouvel Espoir , Scénario d'Anton ) - X - Clarisse Kempf .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Deuxième Partie -
LE ROMANCIER
( " Nouvel Espoir " , Scénario d'Anton )
" Qui êtes-vous ? que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas . Et pourtant , il me semble que je vous connais . "
ALAIN-FOURNIER ( 1886 - 1914 ) " Le Grand Meaulnes " ,
I , 15 .
X - Clarisse Kempf
" J 'ai dormi , j 'ai dormi ,
Je me suis réveillé d 'un rêve profond ... "
Nietzsche - " Ainsi parlait Zarathoustra " *
13 - " Pourquoi donc était-il resté dans ce
" foutu " magasin qui , pour lui , ressemblait de plus en plus à la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare ? Son histoire avait commencé dans une petite ville bretonne où , jeune passionné de littérature , il avait rêvé de découvrir le monde et la vie parisienne avant de devenir écrivain . Mais la vie de famille est souvent trop compliquée , ses parents , petits bourgeois de province à l'esprit trop étroit , ne partageaient ni ses ambitions , ni sa passion pour les livres qu'ils jugeaient inutiles . C'est ainsi qu'après une dernière dispute , il avait , en refusant une carrière administrative ennuyeuse déjà préparée par son
père , maire de la ville , résolu de quitter sa Bretagne natale pour Paris , bien décidé à se débrouiller seul . Une fois dans la capitale , il s'était inscrit à la fac tout en cherchant , bien
sûr , un moyen de financer ses études . Peu
après , du côté d'Haussmann , il avait trouvé un emploi de vendeur à temps partiel dans un grand magasin , lieu qui l'éblouissait autant qu'il l’effrayait avec ses lumières , ses allées interminables et ses clients pressés . Chaque jour , il jonglait entre les rayons et les caisses , tout en essayant de trouver un équilibre entre travail et cours . C'est alors qu'un après-midi , remplaçant un collègue au rayon des instruments et livres musicaux , le jeune homme avait croisé le regard d'Odile , une étudiante alsacienne qui , comme lui , rêvait de pouvoir , après un stage de piano à Berlin , parfaire ses connaissances tout en écrivant une thèse sur la vie de certains compositeurs germaniques dans la capitale française . Mais elle était venue là , lui avait-elle aussi confié , pour fuir sa propre réalité familiale qu'elle jugeait également décevante . Ils avaient alors longtemps discuté , d'ailleurs , dans un " pub " du boulevard de l'Opéra , parlant avec enthousiasme d’auteurs de province , de René Schikele , d'Anny Wienbruch ou d'Adrienne Thomas , de Youenn
Drezen , Jakez Riou et de Xavier Grall , d’idéaux en commun , bref , de tout ce que la ville jacobine pourrait leur offrir afin d'exaucer ce même désir d'inventer , en Europe , cette nouvelle patrie fédérale dont ils rêvaient tant ! Leur complicité fut immédiate . Ils passèrent de plus en plus de temps ensemble , se donnant rendez-vous dans des cafés pour lire , écrire et refaire le monde . Peu à peu , leur amitié amoureuse laissa même place à une passion violente , et ils emménagèrent ensemble dans cette petite chambre de bonne où Anton vivait toujours . ( 11 )
Pendant six mois , leur vie parut un tourbillon de concerts , de belles-lettres et de
visites partagés , les deux amants passant leurs nuits à se lire des poèmes , déchiffrer des partitions , croire à un avenir imaginaire , mais aussi à se disputer , car leur amour était aussi tumultueux que parfois , le flot de circulation sous leur fenêtre , et leurs ambitions plus grandes ,
même , que la tour Eiffel ! Un jour , après une dispute plus violente que les autres , Anton , rentrant dans leur chambre , découvrit qu'Odile était partie sans laisser de note ou d'explication , seulement un vide immense !
Cette absence l’ébranla . Pendant des mois , le fauve arpenta les lieux qu’ils fréquentaient ensemble , interrogeant leurs amis dans l'espoir de retrouver sa trace . Mais elle semblait s’être évanouie pour de bon dans le tumulte de Paris .
Peu à peu , il se résigna et comprit qu’elle l’avait quitté sans retour possible , ce chagrin finissant , tout de même , par se transformer en un moteur puissant pour son écriture et sa créativité . Dans chaque mot de chaque page , il avait mis un peu de cet amour perdu , de sa douleur et de ses déceptions . Puis un jour , bien des années plus
tard , grâce à un collègue de l'université , un éditeur accepta de publier son histoire d’amour impossible avec une jeune étudiante alsacienne dans les lumières incertaines du Paris d 'hier :
" Nouvel Espoir "!
14 - Anton s'était senti vieillir d'un seul coup , dans une vie soudain redevenue morne . Il
espérait , sans y croire vraiment , qu'un jour l'inspiration reviendrait , peut-être avec le départ de la fugitive , mais il était aussi victime
d'insomnies , repensant à l'autre fille , Laura , cette américaine qu'il avait jadis connue , pour tenter de calmer sa douleur actuelle . De retour dans sa routine quotidienne , il avait découvert que celle-ci semblait avoir " disparu " des réseaux sociaux , notamment de cet ermitage en Californie , Santa-Rosa , où on la voyait , sur l'écran , s'occuper à soigner les bêtes , mais aussi danser au milieu d'une ribambelle joyeuse ! Elle qui y avait sans doute passée les dernières années de sa vie et qui , autrefois , partageait ses instants de fou-rire et de larmes de façon compulsive , semblait s'être effacée d'un coup , comme si elle avait décidé de mourir socialement . Lui , pris de curiosité , tentait de retrouver ses traces , mais c'était comme si elle n'avait jamais existé !
15 - Ce matin-là , il se rendit à son travail après avoir traîné le long du boulevard de l'Opéra avec ce besoin d'être ballotté par la foule tout en s'abandonnant à quelque sentiment de flânerie intérieure , de laisser refluer de son corps ce flot de mille hallucinations oppressives qui le hantaient pendant son sommeil , macérant au plus profond de ses entrailles , mêlées d'une colère sourde ,
qui , à la longue , s'était transformée en désir de vengeance impitoyable ! A peine arrivé au bureau , il en vit partir , lui dit le directeur , une stagiaire , une certaine Clarisse Kempf dont il devrait , peut-être , assurer de temps à autre la
formation . Cela arrivait , surtout pendant les vacances , lorsque la clientèle étrangère affluait à la recherche des dernières pacotilles à bas prix de la mode parisienne . Mais , cette fois-ci , il fut complètement abasourdi , croyant brusquement la revoir , au-dessus des eaux sombres , traverser avec lui le Pont des Arts , vêtue d'une robe blanche , d'un manteau noir , couleurs de la Bretagne , avec une écharpe toute rouge de l'espérance farouche d'un printemps renaissant sur sa gorge !
Pris d'un frisson de fièvre et sentant son coeur battre violemment dans sa poitrine , il s'était élancé sans réfléchir , tentant de la suivre , cherchant un signe d'elle , une parole , mais elle avait déjà disparu dans la foule . Dans sa tête , qui ressemblait à un volcan , d'innombrables pensées se précipitèrent , pleines de force et de vitesse , ravivées par cette nouvelle rencontre . Son coeur avait tressailli , frémissant comme la terre lorsqu'elle s'enflamme , ravivant en lui l'envie de puiser dans son passé pour essayer d'en recoller les morceaux , tel un " puzzle " de ses amours fantomatiques dont il avait , à cause de sa timidité maladive , laissé filer les pièces . Car elle aussi l’avait marqué , mais d’une manière différente , plus douce , plus tendre , et maintenant , c'était son sosie qui , soudain , surgissait devant lui ! Et plus le souvenir d'Odile s'intensifierait grâce à la présence de Clarisse , plus le visage masqué de Laura s’effa-
cerait , sans doute , plus il serait tenté de poursuivre , pris dans un étrange triangle entre passé et présent , ce scénario qu'il avait déjà commencé d'écrire , la suite , enfin , du premier volume , qui , peu à peu , le délivrerait du brouillard où il avait , jusqu'ici , confondu la réalité avec l'imaginaire ! "
( Fin du Scénario d 'Anton )
FIN DE LA DEUXIEME PARTIE
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Deuxième Partie - Le Romancier ( " Nouvel
Espoir " , Scénario d 'Anton ) - X - Clarisse Kempf - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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Notes :
11 - René Schikele ( 1883 - 1940 ) essayiste , romancier , poète alsacien de langue allemande , membre de l'académie de Berlin - Anny Wienbruch ( 1899 , Metz - 1976 ) , femme de lettres mosellane de langue allemande de même que Adrienne Thomas ( Hertha Strauch , 1897 , Saint-Avold - 1980 ) , autrice de " Catherine Soldat " ( Die Katrin wird Soldat ,1930 ) - Youenn Drezen ( 1899 - 1972 ) , journaliste , auteur breton de " Itron Varia Garmez " ( Notre-Dame des Carmes , 1941 ) , ami de Jakez Riou ( 1899 - 1937 ) , auteur breton de
" Geotenn ar Werc'hez " ( L'Herbe de la Vierge , 1928 ) et Xavier Grall ( 1930 - 1981) , poète , écrivain , journaliste breton .
* Friedrich Nietzsche ( 1844 - 1900 ) - Ainsi Parlait Zarathoustra ( Also Sprach Zarathustra , 1883 / 1885 ) , IV , 19 , XII - Le Chant d 'Ivresse .
" O Mensch ! Gib Acht ! " ( 4ème Mouvement de la 3ème Symphonie de Mahler , 1893 ) .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Deuxième Partie - Le Romancier ( Nouvel Espoir , Scénario d'Anton ) - IX - Laura .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Deuxième Partie -
LE ROMANCIER
( " Nouvel Espoir " , Scénario d'Anton )
" Qui êtes-vous ? que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas . Et pourtant , il me semble que je vous connais . "
ALAIN-FOURNIER ( 1886 - 1914 ) " Le Grand Meaulnes " ,
I , 15 .
IX - Laura
" Il y avait un pêcheur venu sur la terre ,
Qui a veillé très longtemps
Du haut d'une tour solitaire ... "
Leonard Cohen - " Suzanne " *
11 - " Il avait toujours désiré percer dans le monde des lettres . Mais la réalité s'était
montrée , peu à peu , bien terne : il avait dû , d'abord , certains jours , dans un grand magasin du centre-ville , vendre des chemises , pour payer ses études , pauvre garçon de Bretagne échoué sous les toits de la capitale dans une petite chambre de bonne où l’air stagne , y étouffant parfois de chaleur ou transi de froid , sorte de cage où quelque rayon de soleil du nord venait parfois timidement jusqu'à lui , sans y croire , le réchauffer d'une lueur d'espérance tandis qu'au dehors , montait le brouhaha impersonnel de la rue troublant la vie d'un ermite au milieu de la grande ville .
Sur son lit , le livre de Julien Green , " Chaque Homme dans sa Nuit " , restait ouvert quand il s'absentait , phrases soulignées , pages à demi pliées de ce roman qu'il avait lu et relu jusqu'à en connaître par cœur les intrigues , celles d'un type aussi banal que lui , tourmenté , dont l'âme se cachait et se fourvoyait à la recherche de lui-même ou d'un autre introuvable , mais parvenant finalement à se sauver d'un univers d’ombres et de lumière qui ressemblait un peu au sien parce qu'il croyait qu'elles lui parlaient du profond silence bourdonnant à ses oreilles contre le mur de sa propre déréliction de locataire abandonné ! À force de le relire , il en était venu à plonger dans une sorte de songe éveillé où il traversait des paysages indistincts , des salles obscures , des montagnes de rêves et de solitude .
Oui , c'était là qu'il se tenait à l’écart , loin du
tumulte , une fois sa journée de travail finie , dans un espace où seulement quelques voix , celles de Simon & Garfunkel , " I Am a Rock " ** , venaient rompre le silence , chanson qu'il écoutait en boucle , car elle résonnait avec sa propre
réclusion , lui parlant en écho de choses qui lui échappaient mais qui l’habitaient : l'amour , la désillusion , l’amitié , l'idée d'une fuite au loin ... Ses nuits , par contre , étaient hantées par d'étranges rêveries sentimentales , cauchemars obsessionnels nés de ses anciennes liaisons quand il entrevoyait parmi elles , croyait-il , caché par un voile mystérieux , les fragments d'un visage en particulier qui l'obsédait , celui de Laura , une étudiante américaine qu'il avait connue des années auparavant , mais qui avait disparu sans laisser de traces , réincarnée sous les traits d'une étrange danseuse sortie d’un autre monde , évanescente et lointaine , qui , pourtant , réveillait en lui une chaleur familière . En panne d'inspiration depuis des mois , le jeune homme croyait pouvoir transformer cette histoire en roman , mais chaque matin , se levait avec un trou de mémoire . Tous les détails de son aventure avec cette mystérieuse fille masquée , lui échappaient . Seuls restaient un étrange vide et une fascination pour cette image floue . Dans la salle de bains , fermant alors les yeux devant sa glace , il se prenait un bref instant pour le personnage de Wilfred Ingram , cet américain d'un Sud qui va mourir , avançant à l 'aveuglette dans sa recherche d'un horizon supposé inexistant . Le monde était bien là brûlant , vibrant à quelques pas de sa porte , mais , dans le miroir des mots de son double , lui , préférait la chaleur enivrante du sanctuaire aux sons lointains des récits des autres .
12 - Mais ce jour-là , quelque chose avait changé Une note , un cri dehors , peut-être l'intensité d'un rayon de soleil qui , perçant ses paupières closes , lui avait donné l’idée qu’il pourrait peut-être , une fois , franchir le seuil de son refuge avec un nouvel espoir !
" On ne commande pas plus à ses émotions qu'on ne commande à l'amour ! , disait l'auteur .
Sans doute était-il bouleversé , comme son héros , par la présence diffuse en lui de ces sentiments bizarres profondément dissimulés qui pouvaient bien ressurgir à l'improviste comme une tempête plus imprévisible que toutes les forces de la nature qui l'entourait !
" Jamais les hommes n'agissent d'une façon tout à fait étrange que lorsqu'ils sont seuls ...
Mais le sont-ils vraiment ? Peut-on comprendre ce qui les enferme et déchiffrer des signes qu'ils ne sauront jamais vraiment reconnaître ? "
C'est ce que , tendrement , lui murmurait Phoebé Knight à l'oreille . Après tout , ne ressemblait-elle pas un peu à la jeune fille de Saint-Louis croisée jadis dans une station de sport d'hiver des Alpes ? "
( 10 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Deuxième Partie - Le Romancier ( " Nouvel
Espoir " , Scénario d'Anton ) - IX - Laura - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved -
" LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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Notes :
10 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) roman de Julien Green ( 1900 -1998 ) , de l'académie française . Le titre en est tiré d’un vers de Victor Hugo figurant dans un poème que l'auteur a relu par hasard après avoir fini l’écriture : " Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière " ( Les Contemplations , Livre 5è , " En Marche " , III - Ecrit en 1846 , II ) .
* " Suzanne " ( 1967 ) , chanson de Leonard Cohen ( 1934 - 2016 ) dans son album " Songs of Leonard Cohen " , copyright 1968 Leonard Cohen / Columbia - Sony Music Entertainment - All rights reserved - Traduite en français par Graeme Allwright ( 1926 - 2020 ) dans son album " Graeme Allwright chante Leonard Cohen " , copyright 1973 Graeme Allwright / Mercury Records- Phonogram - All rights reserved .
** " I Am A Rock " ( 1965 ) , chanson de Paul Simon sur son album " The Paul Simon Songbook " , copyright 1965 Paul Simon / Columbia Records et sur l'album " Sounds of Silence " , copyright 1966 Simon & Garfunkel / Columbia Records - Sony Music Entertainment - All rights reserved .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - VIII - Soleil Levant .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Première Partie -
Hallucinations
" Vers le petit enfant , la mère s'est penchée .
Je veux revoir ses yeux ,
Leur regard est mon étoile ... "
Hermann Hesse - " Le Dernier Eté de Klingsor " *
VIII - Soleil Levant
" O moi qui veut croître ,
Je regarde au-dehors ,
Et c'est en moi que l'arbre croît . "
Rainer Maria Rilke
( Poème d'août 1914 , traduit par Maurice Blanchot ) .
10 - " ... Tu sais , lui avoua-t-elle un soir , celle dont tu m'avais parlé , la jeune fille de ton rêve , et bien , je l'ai peut-être rencontrée ...
- Où est-elle passée ? , lui avait-il répliqué avec rage , se mettant ensuite à sangloter tandis que de petites griffures de pluie dégoulinaient du visage de l'ange au masque noir , en face de lui , qui feignit alors de ne pas comprendre celui
qui , l'ayant appelée au plus profond de son être , se montrait sans doute encore plus effarouché qu'elle par l'irruption soudaine de cette fée aux mains diaphanes ...
Fini de jouer ! , pensa la Reine Noire , bredouillant , elle aussi , quelques mots incompréhensibles , bien vite recouverts par un fracas de chevaux et de rires d'enfants qui passaient sur la route avec d'autres convives . Ne préparait-on pas une noce ? Etaient-ce des fiançailles ?
- " Le temps que j'aille voir , la belle aura disparu au coeur de la fête ! , finit-il par se plaindre .
Mais en l'apercevant au loin , ce fut comme si un nouveau souffle spirituel avait pénétré son âme d'une force rayonnante : impression fugitive , car , depuis ce monde où il lui semblait parvenir , des scènes cruciales défilaient en lui par enchantement , tel un faisceau de lumière éclairant les épaisses frondaisons d'une obscure forêt .
C'est alors qu'il crut la revoir en songe dans le même sous-bois par un beau clair de lune . Et , face à la nuit d'encre , la demoiselle dont la chevelure ondoyait , masquant sa mine radieuse , porta son regard d'azur vers le firmament constellé d'étoiles , tandis que , ayant longtemps caché l'astre nocturne , s'y évaporait un gros nuage à la mine farouche et grandiose , et que les affres d'une mortifiante question , poussières de feuilles mortes balayées par le vent cruel , après cette nuit de sommeil agité , soudain réapparurent lorsque le visionnaire vint frapper à sa porte au lendemain de l'enlèvement de celle dont il n'avait , jusqu'ici osé parler à personne sans tourner la tête , l'air gêné , la pureté lumineuse de son âme jumelle , croyait-
il , cachant l'apparence de son double maintenant disparu derrière un miroir à deux faces !
Qui la lui rendrait maintenant , se demanda-t-il ? Où était-elle ? Sinon , pensait-il à son ombre solennelle retombant toujours lourdement sur le lac ou sur lui , prisonniers d'une peine si ancienne , les effleurant comme cette branche morte où des libellules translucides glissaient sur des nénuphars blancs au coeur d'or ?
Et comment n'aurait-il pas pleuré à chaudes
larmes , croyant avoir à jamais perdu la trace de son amie chérie ?
Plus il avançait dans cette illusoire marche au pays des songes , plus les souvenirs se pressaient dans son cerveau en feu , consumé par la rage d'une flamme impitoyable ! Alors ,
l'univers , transfiguré par la toute puissance de l'invisible Esprit , semblait peu à peu céder à sa lassitude , et l'empreindre à nouveau d'un ineffable sentiment d'amour et de paix . Le jour était revenu , avec un ciel serein , d'un bleu indescriptible , où la sourde colère de tout à l'heure , exprimant le poids de l'injustice , avait fui .
Il éprouvait l'extraordinaire impression d'un paysage immobile , figé par la chaleur , tel un canevas de tapisserie aux vieilles couleurs fanées d'autrefois . Par quel miracle était-il aujourd'hui de retour , dans ce décor à jamais disparu ?
La sueur , inondant tout son corps , l'avait purifié des scories de sa douleur née le long du chemin , lorsqu'il avait cru se perdre à l'infini des landes , plus loin que la ligne d'horizon , celle-ci dominant le sombre massif où la torpeur méridienne écrasait toutes choses .
Plus loin , dans son délire , il lui avait semblé percevoir encore des voix de
moniales , pénétrées de cette joie insondable qui les unissait au Créateur , dans cette fusion cristalline où vibrent les choeurs angéliques , voies supérieures de l'éveil et de l'illumination . Transportés vers les hauteurs , ces chants célestes se fondirent dans une harmonie toujours plus grande . Sa petite chambre , plongée dans la pénombre , île noire sur l'océan de verdure aux multiples résonnances , fut illuminée de lumières multicolores striant le ciel , magnifiques feux d'artifice dans la splendeur indicible du soleil levant .
Le veilleur avait fini par s'y rendormir sur sa peine avant de partir en trombe de chez lui , se redressant tout à coup . Mais il était déjà trop tard .
Le quartier tout entier se réveillait de sa somnolence , et , par la fenêtre , il ne vit plus rien qu'une fugitive créature s'échappant d'un
immeuble délabré ...
Rien , désormais , ne descendrait plus des entrailles du ciel , pas même un cri , pas même un murmure !
FIN DE LA PREMIERE PARTIE
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - VIII - Soleil Levant - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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* " Le Dernier Eté de Klingsor " ( Klingsors Letzter Sommer , 1919 ) - Soirée d 'août , nouvelle de Hermann Hesse ( 1877 - 1962 ) , romancier , philosophe allemand .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - VII - L'Aube du Jour ...
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Première Partie -
Hallucinations
" Vers le petit enfant , la mère s'est penchée .
Je veux revoir ses yeux ,
Leur regard est mon étoile ... "
Hermann Hesse - " Le Dernier Eté de Klingsor " *
VII - L'Aube du Jour ...
" Parfois dans votre vie , vous ferez un voyage . Ce sera le plus long voyage que vous ayez jamais fait .
C’est le voyage pour vous retrouver . "
Katharine Sharp ( 1865 - 1914 ) , philosophe américaine .
9 - Quand j'avais cru , ombre parmi les
ombres , la reconnaître en songe derrière son
voile , aussi présente que la vie peut l'être en se cachant , je ne m'attendais guère à revoir ce complice et lumineux sourire , né soudain de ses lèvres roses de jeune fille , papillonner vers moi qui croyais depuis longtemps bien mort cet éphémère instant de ma jeunesse , trace d'un souvenir lointain , vite évanoui ...
Etait-ce bien la même , d'ailleurs , cette beauté fragile pouvant seule vous sauver de l'insignifiance ?
- Peu importe les rêves , me dit-elle , quand l'Arlequin danse en ribambelle au milieu du Carnaval de la " Mort Rouge " , soupirant , derrière un masque , après sa Colombine ! N'as-tu vu venir à toi aussi , du fond de l'espace , le rayon lumineux d'une étoile filante ? , me confia mon amie . Etait-ce pendant ton sommeil où , s'approchant au milieu des massifs de lys blancs au coeur violet , celle-ci devint un grand soleil où rayonnait une figure ayant parfois la force d'un homme , parfois la douceur d'une femme , être double , androgyne , changeant de manière imperceptible comme la surface d'un lac gelé que , loin de la rigueur de l'hiver , mille couleurs de joie printanière font revivre ?
( 5 )
- L'eau finira-t-elle par vaincre le rocher ? , lui répondis-je alors , tandis que quelque chose en nous , noyé dans la douceur du clair-de-lune , brûlait d'un immense désir de l'Eternel , et
parfois , dans la frénésie de cette extase incendiaire , il m'arrivait , pressentant l'incompréhensible , de voir scintiller aussi dans le noir , comme des diamants merveilleux , les yeux d'une belle demoiselle à son image , irradiés de tous côtés par ceux d 'un insatiable amant , deux escarboucles de lumière dévorante !
- Notre vie commence au berceau dans une certaine innocence , peut-être , au regard bienveillant d 'une mère et d'un père , puis , passé l'insouciance des jeux d'enfant , l'apprentissage enthousiaste de la jeunesse , on poursuit son voyage , traversé de choix plus ou moins difficiles , de multiples vicissitudes , jusqu'à essayer de survivre et d 'oeuvrer sur ce chemin des âmes que nos parents nous ont montré avant même de vouloir y construire une famille nouvelle , comme eux , dans un autre paysage désolant dont il ne restera bientôt plus rien que poussière jaunâtre dispersée aux quatre vents de vieilles photos-souvenirs , dans une maison disparue ...
- Alors , que suis-je venu faire ici ? , lui demanda son image , reflétée dans le miroir . Et
que signifie , en ce bas monde , le passage de ton Eurydice morte à vingt ans ?
- Chère amie , cette infinie douceur cachée en toi comme une rose délicieuse et légère de mon jardin de souffrance , la retrouverai-je un jour ? Et ce beau sourire de lumière arraché à l'Etoile de ta Mort , me le redonneras-tu ?
- J 'ai la tête couverte de rosée , les cheveux trempés des gouttes de la nuit ... Je dois m'en aller au loin , dit un jour l'enfant du Soleil à son fiancé . Je ne sais ce qu'il y a en moi , quelque chose me pousse en avant ... ( 6 )
- Mais pourquoi vouloir partir , la suppliait-il , et quitter celui qui , vraiment , vous ressemble et vous couvre de son ombre ?
- Chaque jour a une aube , un crépuscule ... Et ça me brûle comme un feu de l'enfer ! , lui répondit l'étrangère , voyageant au bout de ses forces . Je n'en peux plus ! ( 7 )
- Peut-être faudrait-il apprendre à trouver d'abord le désert de ta solitude , lui murmurait , pour la consoler , la voix de l'Ange , écho d'une rivière des larmes de la nuit , chapelet de gouttelettes fines tombant du flanc de la Montagne Sainte sur la Vallée Heureuse du bout du monde ? ! ( 8 )
- Alors , le bonheur serait là ?
- Mon pauvre ami , n'entends-tu pas ce vent du crépuscule chassant au-dessus du lac les nuages ? Ne vois-tu pas l'errance de leur vie éphémère s'achever douloureusement sur le toit du Temple des Abîmes , tandis qu'un dernier rayon du Soleil triomphal , son amant , se joue de la masse sombre de la Lune au ténébreux sanctuaire , par un éclat sur l'eau de son regard , montrant leurs visages moqueurs , tout biscornus , leurs guenilles ridicules : " Les nuages , les merveilleux nuages ... " ?
( 9 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - VII - L'Aube du Jour - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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Notes :
5 - " Le Masque de la Mort Rouge " ( The Mask of the Red Death , 1842 ) , nouvelle fantastique d'Edgar Allan Poe ( 1809 - 1849 ) , auteur américain .
- " Mort à Venise " ( Der Tod in Venedig , 1911 ) , nouvelle de Thomas Mann ( 1875 - 1955 ) , prix Nobel de littérature ( 1929 ) , auteur allemand .
Colombine , Arlequin = personnage de la "Commedia dell 'arte " italienne .
6 - Cantique des Cantiques , V , 2 .
7 - " La Mort en Perse " ( Tod in Persien , 1935 ) - L'Ange , par Annemarie Schwarzenbach ( 1908 - 1942 ) , écrivaine , aventurière suisse .
8 - " La Vallée Heureuse " ( Das Glückliche Tal , 1940 ) , par Annemarie Schwarzenbach .
9 - "Petits Poèmes en prose ou le Spleen de Paris " ( 1869 ) - I - L'Etranger , par Charles Baudelaire
( 1821 - 1867 ) , poète français .
* " Le Dernier Eté de Klingsor " ( Klingsors Letzter Sommer , 1919 ) - Soirée d 'août , nouvelle de Hermann Hesse ( 1877 - 1962 ) , romancier , philosophe allemand .
Image : " Journey " , de Katharine Sharp .
LE JASPE DU CERCLE D'OR - Première Partie - Hallucinations - VI - Fugue .
LE JASPE DU CERCLE D'OR
pour Stefan Zweig
- Première Partie -
Hallucinations
" Vers le petit enfant , la mère s'est penchée .
Je veux revoir ses yeux ,
Leur regard est mon étoile ... "
Hermann Hesse - " Le Dernier Eté de Klingsor " *
VI - Fugue
" Que peut-on savoir même des gens avec qui on vit chaque jour ? questionna-t-elle .
Ne sommes- nous pas tous des prisonniers ? "
Virginia Woolf - " Mrs Dalloway " ( 1925 )
7 - Elle était partie un 4 juillet , jour de l'Indépendance , le laissant tout seul avec cette plaie béante qui , à l'époque , même si elle faisait semblant de ne pas la voir , dégoulinait du glaive sanglant qu'avait planté dans son coeur le charme de son sourire d'ingénue . La nuit dernière , alors qu’il se laissait emporter par le sommeil , il avait senti à nouveau l’écho de ce calvaire oublié . Le paysage , les personnages , les symboles se reformèrent , comme si ce monde enfoui depuis trop longtemps dans la douleur de son corps l’attendait patiemment pour renaître de l'oubli . Mais cette fois , il n'avait plus peur de raviver une blessure qui , ayant mis à peu prêt deux ans pour guérir , appartenait , jugeait-il , aux illusions maladives de sa jeunesse , et s’abandonnant complètement , prêt à tout pour saisir ce mystère , il ne voulut pas davantage y résister , s'apprêtant à céder à cette vision troublante d'une femme au visage masqué par un voile se tenant devant lui , immobile , dont les yeux , qu'il entrevoyait à travers de la dentelle fine , semblaient vouloir le percer de leur intensité , comme s'ils cherchaient à rouvrir en lui une cicatrice .
Elle lui tendait toujours le même livre , un ouvrage ancien , relié de cuir vermeil , épais de lourds secrets qui , à chaque mot , ses doigts se posant sur les pages , lui faisait revivre avec stupeur sa propre histoire , qu'il n'avait pourtant jamais écrite , chaque chapitre lui dévoilant un souvenir , une pensée intime , un sentiment , que des photos illustraient , résumant la trame même de toute son existence !
8 - Et si , là-bas , vers l'ouest , au-delà de la ligne océane , son âme fiévreuse avait tenté de dessiner l'amour en un cercle plus large , s'était-il mis à délirer tout en sueur , pensant encore , sans doute , aux paysages tourmentés de sa presqu'île du Maine jusqu'où pouvait l'avoir conduite le vent de sa folie ?
Que s 'était-il donc passé ? , se demanda-t-il enfin , sa tête alourdie par une terrible migraine .
- Pardon , mais je devais noter plus vite le
" fugato " de ton oeuvre ! , tenta-t-elle de lui expliquer un peu plus tard , fâchée que son attitude lui paraisse équivoque et sa fuite irréfléchie , chuchotant à son oreille , après un dernier canon , des explications quelque peu embarrassées .
Que puis-je te dire de plus ? , ajoutait cette sirène mystérieuse lorsque , au début d'un nouveau jour , seul sur une route du bord de mer , il crut la retrouver .
Tu n 'entends pas cette immense voix qui hurle sa plainte étrange alentour dans une langue
inconnue ? J 'ignorais peut-être où était notre vraie patrie avant de me mettre au piano l'autre soir , lui avait-elle confié , mais désormais , je crois que cela change ... Rappelle-toi notre romance !
" Il est un pays Bien au-delà des étoiles , Mon âme , Où la Rose ne pourra se faner ... "
( 4 )
Son angoisse avait disparu dans le souvenir de ce poème qu'elle aimait tant , sur une musique de Bach . Il aurait voulu s'en souvenir avant que la belle ne disparaisse comme les lumières de l'aube , rayon de Lune au bout de l'horizon !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - LE JASPE DU CERCLE D'OR- Première Partie - Hallucinations - VI - Fugue - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " LE JASPE DU CERCLE D'OR " , copyright 2024 .
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Notes :
4 - " My Soul , There is a Country " , poème de Henry Vaughan ( 1622 - 1695 ) , poète métaphysique gallois , dans son recueil intitulé " Silex Scintillans " ( Silex Flamboyant , 1650 ) .
* " Le Dernier Eté de Klingsor " ( Klingsors Letzter Sommer , 1919 ) - Soirée d 'août , nouvelle de Hermann Hesse ( 1877 - 1962 ) , romancier , philosophe allemand .
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