memento
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 12 ) - Teachers .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
IV - Nice
( 12 -Teachers )
Pour Leonard Cohen
" Are you the teachers of my heart ? "
Leonard Cohen - " Teachers " *
12 - Mais il ne s'agissait pas simplement d'une balade agréable au long d'un sentier bordant le littoral . Julien Gracq , lui , nous proposait , dans l'une de ses oeuvres , d'emprunter le " Grand Chemin " de sa mémoire pour y déchiffrer les méandres tortueux d'une destinée fugitive et secrète , celle d'un pauvre voyageur sur la Terre . ( 74 )
Périlleuse entreprise que celle de vouloir aller plus loin que l'apparence !
On ne sait pas pourquoi , en effet , la dramatique symphonie de " La Comédie Humaine " présente , bien souvent , l'inachèvement comme symbole , ou symptôme , d'une faiblesse architecturale incompréhensible .
( 75 )
" Tout meurt , l'âme s'enfuit et , reprenant son lieu ,
Extatique , se pâme au giron de son Dieu . " ( 76 )
Alors , que penser d'un tel parcours ?
Mon âme éperdue y dessinait un rêve , celui d'un jeune homme en quête d'explications .Tel visage du passé s'y promenait comme une ombre , et sa trace évanescente venait y mourir aussi , sur les rives incertaines d'une adolescence d'autrefois .
J'entendais sa voix particulière , dont le timbre mélancolique résonnait au travers de l'espace , au milieu du choeur plaintif des mélopées de l'immense tribu des Hommes .
J'écoutais cette petite chanson dont les tristes paroles réveillaient , parfois , la nostalgie de mon coeur .
LUX AETERNA ! ( 77 )
Viendrait , sans doute , le temps de refaire la route en sens inverse , me dis-je , puis de la retrouver ...
Royaume perdu de mes souvenirs trop lourds , je m'imprégnais , sans le savoir , de ta présence . Et comme ce jeune apprenti-médecin de " La Chronique des Pasquier " , mon idole d'alors , je cherchais à te déchiffrer dans la sacro-sainte parabole des " Maîtres " .
Mais qui étaient-ils , ceux-là ? Sans doute ni Rohner , ni Richet... ( 78 )
Je ne ferais jamais partie de leur élite scientifique , celle des laboratoires de recherche .
Mon pays , c'était mon âme
sauvage , ouverte à tous les vents de la jeunesse et de l'aventure , courageuse comme une caravelle solitaire à la découverte d'un nouveau monde , et terriblement incapable de comprendre cette petite route , au-dessus de la mer , que gravissait avec tant de peine ma bicyclette , vers le sommet de la montagne.
Mes lectures m'entraînaient dans une nostalgie de l'ailleurs .
C'était l'époque du " Flower-Power " ( 79 ) .
Nous avions choisi le retour du Romantisme . Tandis que ceux des Beatles , à chacun de leurs disques , devenaient plus longs , mes cheveux pousseraient donc un peu plus avec les leurs , témoignage de " notre Révolte " , manifestée par cette floraison printanière des " Sixties " ...
Je me souviens de Raoul Mille , brillant journaliste , et chroniqueur , aujourd'hui , de " Ma Riviera " , que j'avais croisé sur sa mobylette , avenue de la Victoire , avec une belle toison sur le crâne , et de grandes mèches bouclées tout autour . ( 80 )
A la Fac de Lettres , j'essayais difficilement de mettre en pratique , auprès des filles , car j'étais timide , les théories de mon professeur , l'éminent Jean Richer , qui m'initiait aux grands mystères philosophico-religieux de Novalis et de sa Fleur Bleue , comme à la poésie hermétique de Gérard de Nerval . ( 81 )
" Suis-je Amour ou Phébus ?.. , me demandais-je , Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine ;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la
syrène ...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de
la fée ... " ( 82 )
Je m'identifiais à d'autres garçons de mon âge , dont j'aurais souhaité gagner le coeur , imiter les gestes , m'inventant, pour exorciser cette crainte inavouée de l'autre sexe , ô combien terrifiant , des amitiés très pures qui n'existaient , sans doute , que dans mes rêves ...
Mais , en fin de compte , je finissais par me dire qu'ils seraient tous , garçons ou filles , bien plus accessibles dans les livres que j'aimais tant , mon refuge , et là , plus éloignés , fort heureusement , de cette force violente et terrible qui se dissimulait en moi , derrière l'usage d'une vie quotidienne routinière , avec cette angoisse impitoyable étreignant tout mon être .
Trop souvent , je me sentais comme un chien fou retenu par une laisse , coincé dans une réalité trop étrangère à " mon Amour " , et si lointaine d'un idéal jugé inaccessible .
Alors , c'était le beau visage mélancolique d'une jeune fille à peine entrevue , surgissant sur la Promenade ou dans les Collines , qui me faisait souffrir , parce que je ne la reverrais peut-être plus , que je ne saurais jamais quoi lui dire ...
Et , tel un nouvel Ulysse , je m'élançais comme Joyce , autre sujet d'étude , à la poursuite de ma nymphe Calypso , dans le dédale des rues de la Vieille Ville . ( 83 )
Les chants celtiques de Yeats me venaient aux oreilles , lorsque j'engageais avec flamme une discussion littéraire avec mon copain d'origine irlandaise , où lorsque je disputais les balles d'un tennis endiablé avec les frères écossais McLeod , à La Colle-Sur-Loup :
" La beauté d'une femme est comme un frêle oiseau
Blanc , comme un oiseau des mers
Seul quand le jour se lève après une nuit de tempête ... " ( 84 )
" Voilà pourquoi j'aime mon
paysage , écrivait Le Clézio .
" Il ne change jamais . C'est de la terre , une ville sale et bruyante , du soleil , la mer , la brume et la chaleur ...
" Je suis chaque carré de cet espace , et ma chambre , alvéole minuscule encastré dans le domaine où je suis né , m'abrite tout le temps .
Il n'y a pas d'étranger . Il n'y a pas de monde . Il n'y a pas de patrie ... " ( 85 )
Si , toutefois , lui répondrais-je . La " Cité Magique " dont parlait Max Jacob en évoquant sa ville natale , faisait écho aux accents lyriques de mon professeur d'histoire-géo du Parc Impérial , André Compan , célèbre spécialiste du " Païs Nissart " . ( 86 )
Ainsi , " ma " lointaine Bretagne vivait en moi par sa langue , peut-être un peu différente de celle de Francis Gag , mais tellement belle !
( 87 )
" Que te dirais-je ? , confiait le poète de Quimper . Que je suis un exilé breton ? Que mon coeur y est toujours , dans ce pays , que je m'ennuie de lui , et que je n'ai de ma vie jamais fusionné avec rien d'autre ? " ( 88 )
Rien d'autre ?
Sur les plages de 68 , alors que , tout autour , c'était la révolte , je regardais l'infini .
" A l'ombre des jeunes filles en fleurs "
( 89 ) , je me passionnais pour la vie de Jacques Thibault , militant pacifiste de " L'été 14 " , qui devait me ressembler un peu . ( 90 )
Donnant plus de distance , le clapotis des vaguelettes berçait ma conscience assoupie de fugitif : Saint-Laurent-Du-Var , c'était encore la campagne , et les " tubes " de Simon & Garfunkel , au milieu des champs de roseaux , des marécages , confortaient ce sentiment d'exil intérieur et de solitude ...
" I am a Rock , I am an Island ... " ( 91 )
Qui étais-je , à cette époque ?
Je ne croyais pas à l'engagement social , ou bien , peut-être , n'avais-je pas encore renoncé " au vertige de l'individu " qui possède son langage à lui et chemine avec sa propre folie dans une Quête du Graal toute personelle .
" Celui qui a su s'accepter comme tragique , celui qui a su être le héros de sa vie , a des chances de comprendre le monde .
Il s'est fait homme , et la société peut naître en lui " , note Le Clézio ( 85 ) .
Plus tard , je découvrirais avec un tremblement de fièvre , l'illustration symphonique de cette thèse consolatrice , dans le merveilleux poème de Richard Strauss , " Une Vie de Héros " ( 92 ) .
Mais , en attendant , j'avais " vu le soleil se coucher sur le paysage ... Et la nuit s'était mise à tomber ... comme ça , petit à petit , avec ses grands et terribles glissements d'ombre terne " .
" Et le reste avait cessé d'être visible " ...
( 85 )
Puis , en suivant vers le large une silhouette fugitive de navire s'effaçant dans l'infini , je repensais à Hugo : " Être abandonné , c'est être délivré ... " ( 93 )
FIN
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 12 - Teachers ) - Tous droits réservés - " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
74 - " Carnets du Grand Chemin " , par Julien Gracq , José Corti , 1992 .
75 - " La Comédie Humaine " , cycle romanesque d'Honoré de Balzac , composé de 1830 à 1850 .
76 - " Les Tragiques " ( 1616 ) , Livre VII , par Agrippa D'Aubigné .
77 - " Luc Aeterna " , par György Ligeti , musique du film " 2001 , L'Odyssée de l'Espace " ( 2001 , A Space Odyssey ) , par Stanley Kubrick ( 1968 )
Original Soundtrack , Copyright 1968 , Polydor International . All rights reserved .
78 - " Chronique Des Pasquier " , cycle romanesque de Georges Duhamel ( 1933 -
1944 ) , comprenant dix volumes . Tome VI , " Les Maîtres " , Mercure de France , 1937 .
79 - Slogan hippie des années 60/70 .
80 - Raoul Mille ( 1941 - 2012 ) , auteur de " Ma Riviera " , 4 volumes , éditions Giletta-Nice-Matin ( 2002 - 2005 ) , " Les Amants du Paradis " ( Prix Interallié 1987 ) , etc ...
Avenue de la Victoire = ancien nom de l'avenue Jean Médecin .
81 - Jean Richer ( 1915 - 1992 ) , professeur émérite à l'Université de Nice , écrivain , auteur de " Aspects ésotériques de l'oeuvre littéraire " , Dervy , 1980 , de " Gérard de Nerval , expérience vécue et création ésotérique " , Trédaniel , 1987 .
82 - " El Desdichado " ( 1853 ) , in " Les Chimères " ( 1853 ) , par Gérard de Nerval .
83 - " Ulysse " ( Ulysses ) - 1922 - par James Joyce ( 1882 , Dublin - 1941 , Zurich ) , romancier , poète irlandais expatrié .
84 - Patrick et Philippe Mac Leod ( 1954 - 2019 ) , poète mystique français
d'origine écossaise .
" L'Unique Rivale d'Emer " ( The Only Jealousy of Emer ) , seconde des quatre " Pièces pour Danseurs " ( Plays for
Dancers ) , jouée à Londres en 1916 , par William Butler Yeats , poète irlandais ( 1865 , Dublin - 1939 , Roquebrune-Cap-Martin ) .
85 - " L'Extase Matérielle " , Gallimard , 1967 , par Jean-Marie-Gustave Le Clézio , né à Nice en 1940 .
86 - Max Jacob ( Morven le Gaélique , 1876 - 1944 ) , poète , romancier , peintre né à Quimper ,
André Compan ( 1922 - 2010 ) , écrivain niçois , félibre , auteur de " Histoire de Nice et de son Comté " ( 2001 ) et de " Glossaire raisonné de la langue niçoise " ( 2002 ) , Serre éditeur , etc ...
87 - Francis Gag ( 1900 - 1988 ) , écrivain de langue niçoise , homme de théatre , metteur en scène , auteur de " Lou sartre Matafiéu " ( 1922 ) , " La Pignata d'Or " ( 1936 ) ,
etc ...
88 - " Lettre à Jean Cocteau du 8 mars 1926 " , in " Max Jacob / Jean Cocteau , correspondances 1917 - 1944 " , cité par Béatrice Mousli dans son livre intitulé " Max Jacob " , collection " Grandes Biographies " , Flammarion , 2005 .
89 - " A L'Ombre des Jeunes Filles En Fleur " ( 1919 ) , Gallimard , Prix Goncourt , second tome d' " A La Recherche du Temps Perdu " , roman de Marcel Proust dont l'écriture s'élabora de 1908 à 1922 .
90 - "Les Thibault " ( 1922 - 1940 ) , cycle romanesque de Roger Martin Du Gard , Tome VII , " L'Eté 1914 ".
91 - " I Am A Rock " , chanson de Paul
Simon , 1965 , Pattern Music LTD , Sony Music Entertainment Inc. / COLUMBIA . All rights reserved .
92 - " Une Vie de Héros " ( Ein Heldenleben ) - 1898 - , par Richard Strauss ( 1864 - 1949 ) .
93 - " Les Travailleurs de la Mer " , Victor Hugo ( Déjà cité : " Gilliatt et la Pieuvre " ) .
" Toi , tu m'as vu , tu m'as aimé dans le pays des ombres ... "
Saint Augustin
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* " Teachers " , a song by Leonard Cohen , Copyright 1966 , Project Seven Music , in " Songs of Leonard Cohen " , Columbia , 1968 , Sony Music Entertainment Inc .
" Douleur d'Amour " ( Détail , 1899 ) , par William Bouguereau .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 11 ) - Jeux de Vagues .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
IV - Nice
( 11 - Jeux de Vagues )
Pour Claude Debussy
11 - Nous ne savons rien , sans doute , sinon que l'écume du large , ourlant le sable , y ronge impitoyablement les nombreux châteaux de nos illusions , de nos pauvres
songes , découvrant peu à peu , enseveli sous nos pieds , comme un chemin d'âme bordé de croix vers d'insondables profondeurs . Mais cet autre monde , où , parfois , nous partons la nuit nous aventurer , n'est , sans doute , qu'un univers double où , telles des sirènes , se faufileraient d'étranges créatures venues nous visiter . Le jour aussi , longeant ses sentiers d'abîmes , la mer nous appelle de ses jeux de vagues , de ses reflets d'ambre ou des flots majestueux nous ramènent , par la force du ressac et le mouvement de sa houle , aux pays lumineux d'une jeunesse trop tôt disparue .
J'allais le long de la pointe Saint-Hospice , marin solitaire , pensant au périple au long cours devant , à l'avenir , me conduire sur une côte lointaine , à l'autre bout mystérieux de ma mélancolie .
" Croyez-vous au Paradis ? , me demandait Xavier Grall . J'ai rêvé ma vie avant de l'accomplir ... " ( 72 )
Avec cette espèce d'aurore naissant en mon coeur , mes yeux parvenaient à s'ouvrir davantage , forçant mon esprit à mieux concevoir l'immensité des lointains ! Puis , j'avais fini par m'asseoir sur un muret faisant face au moutonnement contrasté de l'eau agitée de mistral , m'amusant à voir voler mes soeurs les mouettes moqueuses dont l'étrange cri de rage hurlait secrètement en moi , dans le scintillant clair-obscur des ondes , ces mots d'une langue maternelle enfin retrouvée , la mienne , me permettant de retraverser ce gouffre énorme pour pouvoir , au-delà , rejoindre mon vrai corps !
Quelle n'avait été ma surprise , en effet , depuis que j'avais entrepris , grâce aux cours par correspondance de madame De Bellaing , d'apprendre les premiers rudiments du " brezhoneg " dans le livre de Roparz
Hemon : " Alanig an Tri Roue " ! ( 73 )
A ma patrie , lignes et couleurs donnaient maintenant ses vraies formes , bien différentes , malgré tout , de cette péninsule que je m'efforçais , chaque fois , de circonscrire sur l'Hexagone * , et si ma famille y ressemblait encore à un sombre archipel , je comprenais , moi , l'îlot déserté , qu'une petite lueur du phare mystérieux se cachant derrière les arbres venait subitement éclairer mon ciel impétueux !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 11 - Jeux de Vagues ) - Tous droits réservés - " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
72 - " L'Inconnu me Dévore " , 1984 , de Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète , écrivain , penseur breton .
73 - " Alanig an Tri Roue " , AL LIAMM , 1950 ( Couverture de Xavier De Langlais ) , conte en langue bretonne de Roparz Hemon ( 1900 - 1978 ) , linguiste , romancier , penseur breton .
Geneviève dite Vefa De Bellaing ( 1909 - 1998 ) , militante , écrivaine bretonne .
* Hexagone = la France limitée au territoire métropolitain .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 8 , 9 , 10 ) - La Fille de Rosporden .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
IV - Nice
( 8 , 9 , 10 - La Fille de Rosporden )
Pour J.M.G Le Clézio
" Ich hatte viel Bekümmernis "
Johann Sebastian Bach ( 1685 - 1750 ) ,
Cantate BWV 21 .
8 - Premiers balbutiements de l'amour , premières interrogations ... Dehors , souffle le vent de la révolte ( Mai 68 ) , mais
dedans , l'on se sent en prison .
Difficile de sortir de sa coquille . On ne veut plus grandir . ( 47 )
" Mon âme a son secret , ma vie a son mystère ,
Un amour éternel en un moment conçu ... "
Résonnaient en mon coeur ces stances mystérieuses du Sonnet d'Arvers ( 48 ) .
N'y cherchaient-elles pas l'écho tourmenté de ma peine , pour y enfouir la Beauté de leur questionnement ?
" Qu'y a-t-il au fond de moi pour que j'aie si mal ? , interroge Lucile avec désespoir . Qui suis-je pour éprouver avec une telle intensité le désir profond de n'être plus rien ?... "
( 49 )
La fascination du néant , " cette immense tristesse profonde , comme un puits noir " qu'évoque Le Clézio ( 50 ) .
J'avais fait mien l'émerveillement de Belphégor , dans le film envoûtant de Claude Barma , lorsque Laurence , "mieux qu'un vers d 'Apollinaire " , exprime sa nostalgie des " Echelles du Levant " , ces villages qui lui ressemblent , portes vers l'Orient que la poussière et la chaleur écrasante du Soleil enfouissent dans le sable du désert .
" Qui est Belphégor ? , lui demande André . Toi , tu as une âme ...
" Justement l'âme , finit-elle par lui répondre avec dédain , j'ai horreur de ça ; ça vit
caché , loin de la lumière , collé au corps ; ça a des goûts étranges ... ( 51 )
Jean-Paul , poète romantique d'outre-Rhin , souffre de la même angoisse , avant de connaître l'illumination révélatrice venue du Ciel . N'avoue-t-il pas à Goethe : " Après la mort , au moins , on apprend ce qu'est
le Moi " ? ( 52 )
Dans le roman d'Oscar Wilde , Dorian Gray croit voir enlaidir , peu à peu , son âme , dans un tableau de jeunesse qui reproduit magiquement tous les péchés commis par son modèle . ( 53 )
Et que lit donc ce peintre flamand , dont l'itinéraire est une quête hasardeuse vers la création , sur le visage inquiet d'Esther , où l'on décèle " une tristesse ancienne et profonde " ?
Serait-ce l'image d'un enfant , celui d'une bien-aimée ou d'une parente disparue ?
Ou bien celle de la Vierge éternelle , à la
" pureté merveilleuse " , qui hante son être insatisfait d'une question fondamentale .
Mais pourra-t-il vraiment se justifier de sa
vie , de son art ?
" Des signes de Dieu traversaient-ils encore aujourd'hui le monde , ou ne s'agissait-il que de simples prodiges de la vie ? " ( 54 )
Telles étaient les questions lancinantes qui , plus ou moins consciemment , troublaient mon jeune esprit .
Paradoxalement , j'avais beau essayer de raisonner cette angoisse , l'idée de mourir un jour , de vieillir , ou même de rester seul après le départ d'un proche , ma mère , par exemple , m'était insupportable et pouvait se transformer en cauchemar . En même temps , je souhaitais mieux connaître toutes les pensées de celles et ceux croisés dans la ville ou au lycée , dont le charme énigmatique m'attiraient par une sorte de magnétisme inexplicable ! Qui étaient-ils vraiment ? Dans quelle contrée mystérieuse devais-je les rejoindre ? Où donc s'envolait-il , mon joli rêve au coin d'une rue ?
" Il est des êtres beaux comme un matin du monde ... " ( 55 )
Allaient-ils s'évanouir , eux aussi , telle Eurydice au pays des sortilèges ?
Pourtant , " les miroirs sont les portes par lesquelles la mort vient et va " , dit Heurtebise à Orphée . ( 56 )
L'un des plus beaux films d'Hitchcock , " Vertigo " ( Sueurs Froides ) , montre un homme victime de sa faiblesse et d'un handicap , un peu comme le héros grec ou moi-même , tombant amoureux d'une créature de rêve , dont l'existence est en sursis . Madeleine semble victime , en effet , d'une obsession maladive qui hante sa conscience coupable d'un véritable chemin de ténèbres . Sans doute aussi parce qu'elle lui ressemble , s 'imagine-t-elle véritablement possédée par le souvenir de Carlotta Valdez , une aïeule devenue
folle , et qui s'est suicidée peu après qu'on lui ait pris son enfant .
" Johnny , un fantôme , est-ce que c'est amusant ? , demande avec une apparence de légèreté Miss Marjorie Wood , l'amie éconduite , qui souffre en silence d'un amour non partagé .
C'était aussi l'implorante prière d'Esther , incarnant son peuple juif de même que ma mère celui d'Armorique : " Il faut que je le retrouve , cet enfant , mon enfant . Je ne peux pas vivre sans lui , c'est mon unique petit bonheur , et on me le vole . Pourquoi voulez-vous me le prendre ? , supplie-t-elle , désespérée . ( 54 )
Evidemment , pensais-je , tout ceci n'est qu'une affreuse mystification , juste un scénario de film à succès pour le fameux
" Maître " du Crime , et , pour moi , l'héritage d'un triste problème .
" Il me reste à faire une dernière chose , et je serai délivré du passé ...
Alors , le dénouement , soulignant le caractère inéluctable de toute Destinée
humaine , symbole du Jugement de Dieu qui nous échappe et nous questionne à la fois , montre , à l'image de cette religieuse surgissant " par hasard " dans le clocher du Monastère , la mort de Lucie / Judy , tombant , comme auparavant la " vraie "
Madeleine , dans le vide ! ( 57 )
Et cette image démultipliée reflète aussi les hallucinations vertigineuses d' " Une Vie de Héros " flamboyant tel un objet maléfique . ( 58 )
" Faux-Semblants " ( Dead Ringers ) , l'oeuvre de David Cronenberg ( 59 ) , illustre avec la même maestria cette pente empruntée par une passion douloureusement instinctive , lorsque celle-ci , comme un révélateur , s'insinue peu à peu , brisant l'équilibre fragile d'un couple fraternel qui croit pourtant tenir dans ses mains le fil d'Ariane et le Nombre d'Or . ( 60 )
9 - Longtemps , tel un personnage de Paul Auster , " les yeux tournés vers les lames des persiennes closes " , j'ai voulu sortir de ma chambre ( 61 ) .
Le soir , à la nuit tombante , lorsque je voyais se dessiner les ombres de la nuit dans le frémissement crépusculaire des arbres , j'écoutais , frissonnant de délice ou de fièvre , les accents impérieux de la " Symphonie Héroique " . ( 62 )
Sur la pochette du disque , figurait une statue à contre-jour de Napoléon , mains derrière le dos , fixant le sombre horizon d'un regard d'aigle , son fameux bicorne posé sur le chef . Comme lui , peut-être , j'avais dû rêver pendant des heures , méditant sur le tragique de l'existence et sur le parcours banal qui , au contraire de celui du corse , me serait réservé .
Pourtant , j'avais croisé bien d'autres lumières , qui étaient celles des Anges ...
Leur délicate joliesse m'attirait , mais aussi leur caractère énigmatique , étranger .
L'image du ver de Terre amoureux d'une étoile convenait à cette recherche d'un autre idéal , plus inaccessible et secret .
" Malheur à la Ville dont le Prince est un enfant " , dit l'Ecclésiaste . ( 63 )
Comment dépeindre , cependant , la beauté mystérieuse et pure d'une affection
véritable ?
" Autant de perdu pour le souvenir . Autant de perdu pour la souffrance " . Telles sont les paroles amères de l' abbé De Pradts lorsqu'on veut lui enlever sa raison d'être , la présence d'un jeune élève .
" La Terre a été remuée , bouleversée ; elle en sera féconde " , lance-t-il à son
Supérieur , croyant échapper à la règle , ne s'imaginant pas ainsi paraphraser à sa façon le discours de l'empereur !
( 64 )
Mais moi , qui donc aurais-je pu conquérir ou aimer ?
10 - Mon coeur était rempli d'angoisse ... Il m'arrivait de passer des heures devant la
mer , à contempler la danse des vagues scintillantes , comme autant d'âmes devant s'échouer sur la rive d'un nouveau monde inconnu .
Elle vint vers moi , éclat de soleil , lumière au bout de l'océan lointain de mon pays de cocagne , pour dissiper les ombres de ma nuit .
Je vivais reclus dans les ténèbres d'une maison sans joie .
J'étais seul au milieu d'un rêve en lambeaux d'amour inassouvi .
Mais ne retrouve-t-on pas " dans chaque instant d'une vie naissante , la splendeur de l'inaccessible et le bruissement de ce qui sera pour toujours incompréhensible ? " ( 54 )
Ma soeur l'avait ramenée de son école d'Assistantes Sociales de Montrouge , ville de la banlieue parisienne où elle avait fini par émigrer pour suivre son mari .
Je me rappelle encore la couleur de son " kabig " rouge de marin breton , la blondeur de ses cheveux coupés courts , cette luminosité chaleureuse qui entra d'un coup , comme un grand vent du large , dans notre modeste logis .
Sa rondeur joviale , sa bonhomie , la simplicité de sa mise me plurent tout de suite . Elle incarnait une beauté différente , femme nordique , étrangère à la sophistication particulière de ce coin d'exil où je survivais difficilement .
D'ailleurs , c'est à l'occasion d'une visite au Danemark , bien plus tard , que je découvris sur une toile un personnage lui ressemblant quelque peu , la " Tine " de Ancher , jeune femme pensive au bord de la Mer du Nord , dans la région de Skagen . ( 65 )
Mais il conviendrait d' en abstraire l'ambiance mélancolique et lourde , pour y mettre , à la place , pétillant dans ses yeux , du dynamisme , de la vivacité , une présence , une écoute irremplaçables .
Quant au tableau de Louis-Alexandre Dubourg , peintre de Honfleur , intitulé " Jeune Fille Assise " , il n'exprime pas l'exubérance de celle de Rosporden , même si l'aspect général extérieur , sans doute , évoque une similitude . ( 66 )
Un beau cadeau de Noël , selon moi , que d'accueillir une si enthousiaste
visiteuse , montrant tant de gentillesse à notre égard !
Ce soir-là , mon beau-frère n'ayant malheureusement pu se libérer pour les fêtes , ma famille reçut deux pauvres étudiantes qui débarquaient , bras-dessus , bras-dessous , de l'autoroute des vacances !
" Belle romance
d'aujourd'hui ... " , chanterait bientôt le " Big Bazar " de Michel Fugain . ( 67 )
Mais je n'osais penser que nos " parisiennes " , poussant leurs conquêtes bien au-delà des mirages du Sud , eussent pu souhaiter courir l'aventure en solitaire , prendre , à leur tour , la route vers le large , tel Isabelle Eberhardt , Annemarie Schwarzenbach , qui cherchèrent jadis dans le voyage une réponse au mal-vivre , à l'insatisfaction de leur jeunesse . ( 68 )
Quant à la mienne , trouverait-elle un jour le seul chemin qui put la guérir à jamais de
l'exil ?
Celui qui mène , au bout d'un interminable périple , semé d'embûches , d' hypocrisie , de trahisons , vers la Terre bénie des Ancêtres , Royaume De l'Eternel où l'âme en paix se repose .
Elle ne resta qu'un soir parmi nous , trompant mon attente , à vanter les charmes de Nice et me dire la chance que j'avais de vivre ici , sur la Côte .
La lueur d'une étoile , souvent , ne nous parvient que lorsqu'elle a , de notre coeur , si tôt disparu .
Pour la première fois , grâce à elle , cependant , j'entendis parler d'un jeune artiste qui " révolutionnait " la Bretagne en dépoussiérant la musique de son passé ... ( 69 )
Je la revis quelques temps plus tard , quand elle eut décidé de s'installer dans l'arrière-pays .
Sa maison , notre " maison bleue " ( 70 ) , devenait une sorte de refuge ou de phalanstère pour les travailleurs de l'âme et les chiens perdus sans niche et sans collier qui erraient alentour .
C'était l'époque des " Hippies " . Nous écoutions le " White Album " des Beatles , ainsi que l'envoûtant chef-d'oeuvre
" Ummagumma " , d'un nouveau groupe " underground " , Pink Floyd . ( 71 )
Je la rencontrais de temps à autre , dans la montagne , essayant de lui confier mon espoir , ma solitude .
Mais , sans doute étais-je trop jeune , et , d'ailleurs , n'avait-elle pas une autre route à suivre ?
Nous nous retrouverions tous un jour , n'est-ce pas ?
Dites-moi que oui , que c'est la vérité !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 8 - La Fille De Rosporden ) - Tous droits réservés - " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
47 - " Plus Grandir " , chanson de Mylène Farmer , musique de Laurent Boutonnat - Polydor , 1985 - Tous droits réservés .
48 - " Sonnet " de Félix Arvers
( 1806 - 1850 ) , in " Mes Heures Perdues "
( 1833 ) .
49 - " Lucile ou la Nostalgie du Génie " , par Marité Diniz , Presses de la Renaissance , 1984 .
50 - " L' Extase Matérielle " de Jean-Marie-Gustave Le Clézio , né à Nice le 13 avril 1940 - Gallimard , 1967 .
51 - " Belphégor ou le Fantôme Du Louvre " , feuilleton TV de Claude Barma ( 1965 ) , d'après le roman d' Arthur Bernède ( 1927 ) , avec Juliette Gréco , François Chaumette , René Dary , Sylvie , Yves Rénier , Christine Delaroche .
52 - " Journal Intime " de Jean-Paul ( pseudonyme de Johann Paul Friedrich Richter ) , écrivain romantique allemand ( 1763 , Wunsiedel - 1825 , Bayreuth ) .
53 - " The Picture Of Dorian Gray " ( Le Portrait de Dorian Gray ) , paru en 1890 , d' Oscar Wilde ( Oscar Fingal O' Flahertie , dit ) , écrivain irlandais ( 1854 , Dublin - 1900 , Paris ) .
54 - " Les Prodiges de la Vie " ( 1903 ) , nouvelle de Stefan Zweig ( 1881 , Vienne -
1942 , Pétropolis / Brésil ) , in " Die Liebe der Erika Ewald " ( L' Amour d 'Erika
Ewald ) , Egon Fleischel , Berlin , 1904 .
55 - " Il est des Êtres Beaux " , chanson de Gilles Servat , in " Je ne Hurlerai pas avec les Loups " , Kalondour , 1983 . Tous droits reservés .
56 - " Orphée " ( 1950 ) , film de Jean Cocteau ( 1889 , Maisons-Laffitte - 1963 , Milly-La-Forêt ) , d'après la légende grecque , avec Maria Casarès , Jean Marais , François Périer .
57 - " Vertigo " ( Sueurs Froides ) - 1958 - film d'Alfred Hitchcock ( 1899 , Londres - 1980 , Los Angeles ) , d'après le roman de Boileau / Narcejac , " D 'Entre Les Morts "
( 1954 ) , avec James Stewart , Kim Novak , Barbara Bel
Geddes . All rights reserved . Mystification qui ressemble à celle de " La Rencontre "
( Auberive , 2 - copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre ) - Tous droits réservés .
58 - " Ein Heldenleben " ( Une Vie de Héros ) , poème symphonique ( 1899 ) de Richard Strauss , compositeur allemand ( Munich , 1864 - Garmisch-Partenkirchen , 1949 ) .
59 - " Dead Ringers " ( Faux-Semblants ) , film de David Cronenberg ( 1988 ) , avec Jeremy Irons , Geneviève Bujold .
60 - Symboles de la Mythologie grecque .
61 - " La Chambre Dérobée " ( 1988 ) , de Paul Auster , né à Newark ( New-Jersey ) , en 1947 . Troisième volume de la Trilogie New-Yorkaise .
62 - " Symphonie n° 3 " , dite " Héroique "
( 1802 , publication 1806 ) , de Ludwig Van Beethoven ( Bonn , 1770 - Vienne , 1827 ) .
63 - Verset de L' Ecclésiaste ( Qohélet ) , 10 , 16 .
64 - " La Ville Dont Le Prince Est Un Enfant " ( 1951 ) , pièce de Henry de Montherlant
( Paris , 1895 - 1972 ) .
65 - Michael Peter Ancher ( 1849 - 1927 ) , peintre danois de l'Ecole de Skagen .
66 - Louis-Alexandre Dubourg , peintre de Honfleur ( 1825 - 1891 ) .
67 - " Une Belle Histoire " , chanson de Michel Fugain , in " Fugain et le Big Bazar " , Columbia , 1972 . Tous droits réservés .
68 - Isabelle Eberhardt ( Genève , 1877 - Aïn-Sefra , Algérie , 1904 ) , écrivaine
suisse , aventurière du Désert .
- Annemarie Schwarzenbach ( Zürich , 1908 - Sils , Engadine , 1942 ) , écrivaine suisse , aventurière , journaliste .
69 - Alan Stivell , " Pape " de la nouvelle musique bretonne .
70 - " San Francisco " , chanson de Maxime Le Forestier , in " Mon Frère " , Polydor , 1972 . Tous droits reservés .
71 - Célèbres groupes de musique " pop " anglaise .
" White Album " , copyright 1968 EMI Records LTD - The Beatles - All rights reserved .
" Ummagumma " , copyright 1969 EMI Records LTD - Pink Floyd - All rights reserved .
" Ach Jesu , meine Ruh ,
Mein Licht , wo bleibest Du ? "
Bach - Cantata BWV 21 .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 7 ) - Un Immeuble au Nom D'Etoile .

Eglise Russe de Nice , Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra ( 1859 ) - Note 34 .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *

IV - Nice
( 7 , Un Immeuble Au Nom d'Etoile )
Pour J.M.G Le Clézio
" On a vu un homme marcher ,
Il tenait , dans sa main ,
Une clé ... "
Nolwenn Korbell - " Ur Wech e Vo "
( Il y Aura une Fois ) *
7 - J'habitais un immeuble au nom d'étoile ... Signe prémonitoire ? Nous avions dû laisser les parcs et jardins somptueux de l'antique " Cemenellum " ( 27 ) pour émigrer vers l'ouest , du côté de l'Avenue de la Lanterne , artère célèbre chantée par Louis Nucéra ( 28 ) , qui se plaisait lui-aussi à découvrir sur un vélo les collines de Nice , peut-être à la recherche , tel ces " envoyés de la Beauté sur la Terre ", des couleurs subtiles de son inspiration d'écrivain .
Plus tard , je m'en suis voulu , comme " Le Grand Meaulnes " ( 29 ) , d'avoir préféré parfois mes courses solitaires plutôt que le clair-obscur des salles de cours de la fac . Pourtant , c'était la jeune et séduisante Madame Labarrère ( 30 ) qui , de sa voix douce , un peu " hautaine " ( 31 ) , et dans la lumière tamisée d'après-midi tardives , parlait à demi-mot d'une mystèrieuse enchanteresse , créature évanescente qu'elle
incarnait , sans le savoir , et qui me faisait rêver .
Néanmoins , lors de ces promenades , je n'avais guère conscience , en réalité , d'un quelconque attachement . La trame indéchiffrable du Destin m'avait conduit là , c'était tout .Je n'implorais pas , comme Nietzsche :
" Il me faut la lumière , l'air de Nice , il me faut la Baie des Anges ! " .
Tout ça , je l'avais sans m'en rendre compte , m'en imprégnant sur place d'une manière instinctive , renouant ainsi avec l'enfance de mon père qui , tout petit , dans une ville sans voitures , s'était échappé discrètement de la maison familiale de Saint-Roch , et , par l'avenue des Diables-Bleus ( 28 ) , grimpait maintenant les pentes du Mont-Boron pour ensuite les dévaler sur une carriole avec ses copains " nissart " .
Sur ma bicyclette , je prenais avec peine la petite route montante menant à un passé révolu , ce " chemin qui s'enfonce "
( 31 ) , dans l'arrière-pays , par les villages pittoresques de Saint-Roman-de-Bellet , d'Aspremont , vers la " citadelle " de Levens , avec son esplanade grandiose , où souffle , les jours d'hiver , ce vent froid venu des montagnes toutes proches .
Mon grand-père Marcel y avait été gendarme dans les années trente . Je ne l'ai su que par la suite . Mais je me demande encore quelle force inconsciente m'avait poussé souvent dans ce lieu inaccessible , sur les traces d'un parent bien trop tôt disparu .
Il nous avait laissé juste avant ma naissance , et pour moi , son souvenir ne vivait plus qu'au hasard de vieilles photos de l'immédiat après-guerre . Parfois , pour les regarder , je me réfugiais dans une sorte d'alcôve , attenante à la chambre
parentale . Elles étaient cachées dans un carton , sous les draps amidonnés d'une penderie sans âge . En tâtonnant , je devinais auprès d'elles , dans son étui de cuir marron , la présence mystérieuse d'une arme sans
munitions , la sienne : c'était un vieux revolver , dont il m'arrivait de faire jouer le mécanisme .
Je humais toutes ces odeurs troublantes , les associant aux images d'une vie que je n'avais pas vécue , songeant avec nostalgie aux fastes et malheurs du passé , aux aventures de Raskolnikov ( 32 ) , que j'étais entrain de lire , mais aussi , je ne sais plus trop bien pourquoi , à la roulette russe .
Sa veuve , ma grand-mère Alice , de son accent chantant du Centre , m'avait évoqué sa rencontre avec ce beau militaire des bords de Loire , me plongeant dans un autre univers , celui de leur insouciante jeunesse , morvandelle et nivernaise .
" Tout ce que j'écrirai ne dira jamais ce que je sens " . ( 33 )
C'est l'aveu d'impuissance de Marie Bashkirtseff , qu'elle exprime dans son journal
intime , publié peu après sa précoce disparition . Ce pourrait être aujourd'hui le mien .
" J'aime Nice , Nice , c'est ma patrie ! " , y note-t-elle encore en 1874 , tandis qu'elle séjournait en ce lieu un siècle auparavant . Je revois sa petite fontaine , gravée de caractères étranges , dans la rue qui porte son
nom . Cette jeune fille à peine connue me fascinait par la brièveté de son existence autant que par cette image imprécise d'étrangère ou de " Madone " lointaine que je me faisais d'elle . Et , plein d'ignorance , mon esprit naïf n'hésitait pas à rapprocher " l' éphémère Moussia " du Tsarévitch , dont je visitais parfois l'énigmatique sépulture , complètement nue et dépouillée , derrière l'église Saint-Nicolas . ( 34 )
Mais que savais-je réellement d'elle , que savais-je de lui ? Pas grand chose , sinon que sa vie devait ressembler à la mienne , aussi désespérante , et que la présence russe avait été , ici , magnifiquement affirmée par la construction d'édifices
grandioses . D'ailleurs , n'avais-je pas moi-même ce privilège incroyable d' étudier dans l'ancien palais des tsars ? Je déplorais seulement qu'on ait dû , pour des raisons de sécurité , modifier considérablement la façade originale d'un ouvrage aussi
exceptionnel . Tous ses balcons à cariatides sculptées , ses ornements , toutes ses moulures de style rococo avaient été détruits . De l'imposant " Hôtel Impérial " d' Adam
Dettloff , que restait-il , maintenant, sinon quelque vestige d'un vaisseau fantôme , ou bien l'épave sinistre d'une espérance abandonnée ... ( 35 )
Alors , qu'est-ce qu'un amour , qu'est-ce qu'un peuple , lorsqu'il est abandonné ?
En cette période troublée de l'adolescence , j'aurais eu besoin des lumières de Renan pour faire face à ces interrogations douloureuses que l' Homme affronte sans pouvoir jamais les résoudre .
" Une Nation est une âme , un principe spirituel " , affirme-t-il à l'occasion d'une brillante conférence à la Sorbonne . ( 36 )
Si maintenant j'arrive à davantage apprécier les subtilités mélodiques développées par le génie d'un compositeur , ou la richesse infinie des nuances travaillées par le peintre sur sa palette , je ne me posais même pas la question de savoir alors si , tel Nietzsche ou Marie Bashkirtseff , et , sans doute , bien d'autres anonymes , je pouvais aimer Nice . D'ailleurs , pourquoi me trouvais-je là , en cet endroit si lointain , si différent des lieux de ma naissance ?
Pourquoi pas , plutôt , s'en aller à l'aventure vers le Cap Nord , puisqu'un jour , comme on bâtit des châteaux en Espagne , un copain savoyard s'était mis à nous faire miroiter , sans jamais l'assouvir , cette fabuleuse quête boréale ?
J'en voulais à la Terre entière de vivre en
exil , si loin de ma vraie patrie !
Mais " les origines frappent le subconscient comme on le dit d 'une médaille " . ( 28 )
La Bretagne vibrait en mon coeur , certes , je la portais fièrement de tout mon être . Pourquoi ?
Pourquoi devais-je me convaincre d'une accidentelle destinée ? Quant à l'errante recherche d'un enracinement trompeur , n'était-ce pas aussi dans l'air du temps ?
Chaque livre , glané " au hasard " , me ramenait aux souvenirs d'une prime enfance dont je me sentais cruellement dépossédée . Des images revenaient sans cesse à ma mémoire , obsédantes . Ce vieux chalutier piqué de rouille , traversant avec lenteur les eaux grisâtres du Golfe du Morbihan , naviguerait toujours dans l'oeil émerveillé d'un garçonnet de trois ans qui cherchait sur l'onde un reflet complice , une réponse , peut-être la lueur chaude et maternelle émergeant d'un Royaume englouti ...
L'océan ! Mor-Breizh !
Son odeur indéfinissable , sa chair saline et ses mystères perpétuels , lancinantes mélopées du chant breton , qui s'égrènent en vagues innombrables déferlant sur des chapelets d'îles et de récifs ...
La splendeur du Cosmos était ,
dit-on , pour lui , un ravissement !
Je me délectais de ses " Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " ( 36 ) , tâchant d'inventer mon prochain voyage au " Pays des Nuages Tristes " , bien au-delà de la Voie Lactée , celui des Déesses barbares qui , de leurs yeux verts comme l'émeraude , percent le brouillard d'une mythique légende des
siècles .
" Je suis né ... au bord d'une mer sombre , hérissée de rochers , toujours battue par les orages . " ( 36 )
La mienne se trouvait plus au Nord , pâle comme la face de la Lune , et même si je ne parvenais à saisir sa parfaite Beauté , j'imaginais la chevelure argentée d'une ondine effleurant de sa main légère quelque harpe céleste dont le chant cristallin vient mourir sur les îles d'Avalon , pour , sans cesse , renaître . ( 37 )
" Mes Divines , la Foi est aventure , proclame Xavier Grall , vent claquant , souffle , envolée de colombes , voile gonflée .
" Partez , partez au nom de Dieu . " ( 38 )
Depuis , j'ai eu l'occasion , pendant les vacances , de retrouver parfois le pays de Gwenc'hlan et celui d'Arthur , très déçu , pourtant , qu'on n'y entende plus guère les envoûtements de Morwenn et la langue des ancêtres , ce beau chant d'amour entre Diarmaid et Grainné . ( 39 )
" Me droc'ho ma zeod em bek ,
Ken diziski ar Brezonek ! "
" Je couperai ma langue dans ma bouche , plutôt que d'oublier le Breton ! " , lance Brizeux . ( 40 )
Ma patrie invisible , où se cachait-elle ?
" E pe lec'h " ? Où ça ?
" E pe lec'h ma red ho koantiz ? " Où court votre beauté ? , chante Glenmor . ( 41 )
Petite hermine , vive et rusée , sors de ton gîte , sous les chênes , montre-nous le chemin de la renaissance ! ( 42 )
Conduis-nous vers les hautes terres !
" Que peuvent savoir de la Bretagne ceux qui ne connaissent que le monde ? "
( 43 ) , pensais-je aussi , regardant vers le large .
Je me suis tenu sur le seuil . Et j'ai prié l' Archange de me montrer l'ombre et la lumière .
Je t'ai vue , au loin , dans l'infini des brumes océanes .
Qui pourra mieux parler à mon coeur du poids de nos lourds secrets ?
Tombelaine ! ( 44 )
Soudain , je retrouve , tel Novalis , " d'anciennes mélodies " que le vent capricieux murmure au spectacle futile des apparences . ( 45 )
" Pourquoi mon île , si fragile ,
es-tu perdue ?... ( 46 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 7 - Un Immeuble au Nom D 'Etoile ) - Tous droits réservés . " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
27 - " Cemenellum " , nom de l'ancienne ville romaine de Cimiez .
28 - Louis Nucéra ( 1928 - 2000 ) , écrivain niçois .
- " Chemin de la Lanterne " , roman , LGF , 1982 et Grasset/Fasquelle 1997 .
" Les origines frappent le subconscient comme on le dit d'une médaille " .
- " Avenue des Diables-Bleus " , Grasset , 1979 .
29 - " Le Grand Meaulnes " , d'Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) , roman , Emile-Paul , 1913 . Fayard , 1986 .
Version bretonne : " Meaulnes Veur " , bet lakaet e brezhoneg ( traduit par ) Yann-Ber Thomin , Ar Skol Vrezoneg / Emgleo Breiz , 2000 .
30 - Christiane Labarrère , professeur de littérature à la Faculté des Lettres de Nice en 1971 , écrivain .
31 - " Miracles " , par Alain-Fournier , poèmes et proses , 1924 . Préface de Jacques Rivière . Arthème-Fayard , 1986 .
32 - Personnage principal de " Crime et Châtiment " par Fédor Mikhaïlovitch Dostoïevski ( 1821 - 1881 ) . Publié en 1866 .
33 - " Journal " de Marie Bashkirtseff ( 1858 - 1884 ) , peintre , écrivain russe ( Ecrit de 1873 à 1884 ) . Publié par le " Cercle des Amis de Marie Bashkirtseff " .
34 - Eglise Russe de Nice , Saint-Nicolas et Sainte-Alexandra . Construite en 1859 sous l'impulsion de l'impératrice douairière Alexandra Feodorovna , veuve du tsar Nicolas 1er . La plus ancienne église russe en Europe occidentale .
- Tombe du Tsarévitch Nicolas , fils d'Alexandre II , mort d'une méningite à l'âge de vingt ans lors d'un séjour à Nice en 1865 à la villa Bermond , sur le site actuel de
l'église .
35 - Adam Dettloff ( 1852 - 1914 ) , architecte polonais de l' Hôtel Impérial , inauguré le 18 janvier 1902 , transformé en Lycée du Parc Impérial en 1924 .
36 - Ernest Renan ( 1823 - 1892 ) , écrivain breton , philosophe , historien , philologue .
" Qu'est-ce qu'une nation ? " , conférence à la Sorbonne , 1882 .
" Souvenirs d'Enfance et de Jeunesse " , autobiographie , 1883 , Calmann-Lévy .
37 - " The Poems of Ossian " , par James MacPherson ( 1736 - 1796 ) , poète écossais . London Edition , 1796 .
Version française : " Ossian , Saga des Hautes-Terres " , éditions Libres / Hallier , 1980 .
38 - " L' Inconnu me Dévore " , par Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , journaliste , poète , écrivain breton .
Editions Calligramme , 1984 .
39 - Légendes celtiques .
40 - Auguste Julien Pélage Brizeux ( 1803 - 1858 ) , poète romantique breton .
41 - Glenmor - Milig Ar Skanv -
( 1931 - 1996 ) , chanteur breton . " Viviana " copyright 1973 Glenmor / Le Chant Du Monde - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés .
42 - L'hermine , symbole de la Bretagne .
43 - " Lieux et Histoires Secrètes de Bretagne " , par Patrice Boussel . La Porte
Verte , 1980 .
44 - Petite île au large du Mont Saint-Michel .
45 - Novalis - Friedrich Von Hardenberg -
( 1772 - 1801 ) , poète romantique allemand , philosophe .
- " Heinrich Von Ofterdingen " , roman inachevé , 1802 . Version Française : Editions bilingues Aubier / Montaigne , 1942 .
46 - Dan Ar Wern - " Tombelaine " ( 1972 ) , poème , in " Le Chemin Perdu " , Copyright 2017 Dan Ar Wern / OmniScriptum GMBH and Co - All rights reserved .

MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 5 , 6 ) .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
IV - Nice
Pour J.M.G Le Clézio
" On a vu un homme marcher ,
Il tenait , dans sa main ,
Une clé ... "
Nolwenn Korbell - " Ur Wech e Vo "
( Il y Aura une Fois ) *
5 - Xavier Grall parlait de sa Bretagne natale comme d' un " Royaume schizophrénique " ( 22 ) :
Il a dû sans cesse la réinventer depuis les tours de Sarcelles , dessinant son âme tourmentée au milieu de toutes celles venues
là , des quatre coins du globe , y apporter leurs couleurs propres , pour la découvrir dans les contours imprécis d'un rêve ou d'une langue de l'exil .
J'étais " quelqu'un comme çà " ( 23 ) , étouffant comme Le Clézio dans la petite chambre anonyme d'une ville étrangère , y trouvant refuge aussi , malgré tout , dans la lecture toujours recommencée du livre de ma souffrance intérieure , mais fenêtres grand ouvertes sur le large et sur une nature quasi-luxuriante aux manifestations brutales , presqu'imprévisibles !
Qui donc avait naguère évoqué ici la douceur de vivre ? ( 24 )
C'est plutôt le souvenir de violents orages que j'avais gardé , d'une mer écumante sous les imprécations du Mistral sauvage venu de l'ouest , avec ses senteurs capiteuses de tamaris et de cyprès , balayant avec force la poussière des rues comme les illusions clinquantes des nouveaux riches .
L'odeur âcre de la pluie , ensuite , qui tombe en déluge , ravinant la terre , et creusant ses rigoles toutes rouges jaillissant sur le bitume fondu . Et puis la lumière crue ,
éblouissante , chauffant à nouveau le
paysage , qui vous écrase de toute la puissance d'un soleil impérial !
Que d'après-midi solitaires , pendant les interminables vacances d'été , caché derrière la bienveillante pénombre tamisée des persiennes , tandis qu'une chaleur de plomb semble défier toute vie à la surface !



Mais Nice fut d'abord mon jardin d'enfance . Nous jouions à l'ombre du monastère , au milieu des ruines de Cimiez , l'antique cité romaine . La petite école , bâtie sur une sorte de promontoire , domine la plaine majestueuse du Paillon . ( 25 )

Des ribambelles s'amusaient là , parmi les fleurs multicolores , se trempaient dans l'eau des fontaines , couraient sous les orangers .
Quel plaisir de retrouver un peu plus haut , ce coin secret , " le petit bois " , discret ermitage dans lequel se cachait à l'ombre mon chêne de prédilection !
Grand-mère Alice m' y accompagnait
parfois , cherchant , sans doute , un abri de la Providence contre le feu de l'enfer .
Quant à moi , je guettais avec impatience l'entrée de ce fantastique " Pays des Merveilles " , royaume enchanté de mes plus beaux rêves enfantins !
Mais j'en franchissais le seuil un peu craintif , aussi .
En ce lieu d'innocentes joies , mini-théatre de nos " belles aventures " de jeunesse , je ne tardais guère à éprouver , sous l'ombrage , quelque chose d'indéfinissable ...
Seul ou avec d'autres , j'aimais grimper sur cet arbre minuscule formé d'une unique branche assez basse épousant l'ondulation du terrain . J'y respirais des parfums troublants .
Juché là , je m'imprégnais de tout mon coeur du bruissement du silence . J'écoutais l'imperceptible crissement de pas lointains et mystérieux sur le sol du bosquet recouvert d'aiguilles de pin , tandis qu'à l'horizon , l'immense rumeur de la mer, obsédant
fantôme , se mêlait au grouillement diffus de la masse urbaine , enfumée de ses gaz polluants ...
6 - Il venait parfois jeter des galets le soir , sur la mer , après avoir couru gagner son pain ... Quelqu'un comme ça , un Breton se sentant seul , à Nice , qui suivait les bateaux sur l'eau , la trace de leur écume , après sa journée de travail ... Un jour , sans doute , il s'en été allé en songe avec
eux , plus loin que le poids de sa propre mélancolie , vers la maison de celle à qui il avait écrit beaucoup de ses petits mots restés sans réponse , pensant qu'elle aussi avait sa vie à elle , tout là-bas , dans son pays de rêve , si différente de la sienne , qui était celle d'un quelconque exilé parmi tant d 'autres ,
dessus , dessous , dormant en HLM dans le bruit diffus de la grande ville où , soudain , comme une madeleine , il s'était mis , à pleurer ... ( 26 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - IV - Nice ( 5 , 6 ) -Tous droits réservés . " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
22 - " Le Cheval Couché " , 1977 , réponse au " Cheval D'Orgueil " de Pierre-Jakez Hélias , par Xavier Grall ( 1930 - 1981 ) , poète , écrivain , journaliste breton .
23 - " La Rose et le Dragon " , II , " Quelqu'un Comme Ca " ( Unan Bennak Evel-Se ) , 6 - Nice - Recueil de poésies , par Dan Ar Wern - Copyright 2021 Dan Ar Wern / OmniScriptum Publishing S.R.L Publishing Group - Editions " Muse " - Alle Rechte Vorbehalten - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh . Voir ci-dessous , chapitre 6 , note 26 .
24 - " La Douceur De La Vie " , 1939 - Douster Ar Vuhez - A Gentle Way Of Life , Tome XVIII des " Hommes de Bonne Volonté " , suite romanesque publiée enre 1932 et 1946 par Jules Romains ( 1895 - 1972 ) écrivain , philosophe et dramaturge français .
25 - Fleuve traversant Nice irrégulièrement comme un torrent de montagne ( Stêr-veur a red direizh evel ur froud eus ar menez a-dreuz Nisa ) .
26 - Petit poème en prose d'après " Nice " , poème du recueil " Quelqu'un Comme Ca " - Voir note 23 ci-dessus .
* " Ur Wech e Vo " , gant Nolwenn Korbell , in " N'Eo Ket Echu " , Coop Breizh 2003 - Pep gwir miret strizh / All rights reserved .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - III - La Rose et la Bruyère ( 4 ) .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
III - La Rose et la Bruyère
" Barbara Allen " ( trad. ) par Joan Baez ( traduction )
4 - Me plongeant avec délice , à l'époque du
" Revival ", dans les " Souvenirs d 'Enfance et de Jeunesse " d'Ernest Renan , je ne prenais pas assez conscience , déplorant une origine étrangère à la péninsule armoricaine , que son grand-père maternel était gascon . Pourtant , je fus surpris un jour de découvrir sur un panonceau , lors d'une promenade , notre patronyme familial , assez proche de l'autre , d'ailleurs , par son sens , être aussi celui d'un petit hameau tranquille auprès d'un lac planté d'aulnes paisibles de la terre bretonnante . Mystérieuse union de la bruyère et du rosier qui , en écoutant chanter " Barbara Allen " , chanson traditionnelle de Joan
Baez , me fait penser à celle de mes parents lorsque je viens prier sur leur tombe . ( 17 )
Car mon père , qui se nommait Raymond
( 1926 - 2015 ) était issu du Morvan , pays des Eduens , vieille terre de résistance celte à la conquête romaine et , par la suite , à celle des Burgondes précédant d'autres hordes bien plus cruelles d'outre-Rhin ! ( 18 )
Peut-être y eut-il , néanmoins , quelques mélanges ?
Lorsque son souvenir est rappelé dans mon recueil intitulé " Balade au Pays des
Ombres " , me parlant , avec son délicieux accent roulant , des légendes de la Nièvre et du pays de Saint-Saulge dont l'église , mystérieusement , hébergeait dans son clocher une vache , ma grand-mère Alice ( 1899 - 1977 ) ne manquait jamais , je ne sais plus pourquoi maintenant , d'y associer de façon très germanique l'une de ses soeurs , " la Louise " ou " l 'Henriette " , comme elle aurait peut-être fait d'un de ces chênes vénérables de Bibracte au centre de ce royaume antique des druides vibrant dans l'un de mes poèmes , proche de sa matrie jumelle , Brocéliande , où je suis né . ( 19 )
Alors , comme cet oncle bretonnant du général De Gaulle , Charlez Bro-C'hall , doux illuminé faisant partie , hélas , d'une espèce de jardiniers en voie de disparition , bouleversait un peu trop , sans doute , à sa façon , par ses cheminements sinueux ouvrant sur des points de vue pittoresques , ceux d'un passé troublant la naissance d'un nouveau monde éclairé de fausses lumières tracées au cordeau , moi aussi avec d'autres , quelque
part , comme Vercingétorix résistant à la culture gallo-romaine officielle établie de force par la " Pax Romana ", domination du vainqueur sur le vaincu ( Vae Victis ! ) , et dont le souvenir se retrouve également dans le nom d'AR WERN ( Arverne ) , nous devions déranger la stricte architecture de cet ordre étouffant du jacobinisme centralisé imposé à tous par avance ! ( 20 )
Ma Bretagne , cependant , c'était plutôt celle des légendes disparues , des aventures du nantais Jules Verne ( mon prestigieux homonyme ) ou des mystérieux châteaux de l'Argoat !
Celle encore des " Travailleurs de la Mer " décrits par l'exilé Victor Hugo sur son île de Guernesey , qui avait déjà dit dans son jeune âge , pensant à l'adolescent de Combourg dans sa forteresse :
" Je veux être Chateaubriand ou rien ! " ( 21 )
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - III - La Rose et la Bruyère ( 4 ) - Tous droits réservés . " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
17 -" Souvenirs D'Enfance et de Jeunesse "
( 1883 ) , d'Ernest Renan ( 1823 - 1892 ) , philosophe , écrivain breton .
18 - Eduens : peuple de la Gaule celtique occupant , pour une part , l'actuel département de la Nièvre , et dont la capitale était Bibracte ( Mont Beuvray ) .
Burgondes : tribu germanique ayant envahi l'empire romain pour s'établir dans l'est de la Gaule et dans l'actuelle Bourgogne
( Burgondie ) .
19 - " Balade au Pays des Ombres " , 8 - Un Immeuble au Nom d'Etoile - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
Légende de Saint-Saulge , commune du centre de la Nièvre : ses habitants , lors d'une forte sécheresse , hissèrent une vache sur l'église afin qu'elle puisse brouter l'herbe sur le flanc du clocher .
20 - Charles Jules Joseph De Gaulle ( Charlez a Vro-C'hall , 1837 - 1880 ) , écrivain celtisant de langue bretonne et galloise , frère d'Henri De Gaulle , père du Général .
21 - " Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , roman de Victor Hugo ( 1802 - 1885 ) - Note 4 du premier chapitre .
* Chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) dans son album " Vivre " , copyright Glenmor 1973 / Le Chant du Monde - Tous droits réservés .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - II - La Petite Cendrillon du " Moulin au Chai " ( 3 ) .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
II - La Petite Cendrillon du " Moulin au Chai "
3 - La vie n'est qu'un songe , un mauvais rêve sans doute , dirait Marcel Proust , tant que vous n'avez pas pu vous endormir parce que votre chère maman n'est pas venue ce soir vous offrir son dernier baiser .
Je revois encore , comme d'une vague sombre surgie de ma mémoire , son sourire qui m'éclaire avant de s'étendre , apaisé , lumineux , sur le rivage retrouvé des premiers jours , cet obscur pays du temps perdu dont parle Marcel , et qui a pour lui le goût d'une madeleine , ou encore le " Domaine Mystérieux " du " Grand Meaulnes " ... ( 9 )
Parce qu'en Bretagne , on ne parle pas non plus , vous savez , de patrie , mais plutôt de terre maternelle ... On est un peu comme des juifs , chaque mère cultive et transmet l'héritage de notre duchesse ou de sainte Anne , chaque marin finit par rejoindre la mer ...
Lorsque j'emprunte à mon tour ce tracé clair-obscur des souvenirs de mon enfance , il m'arrive parfois de redécouvrir ces vieux livres qui , jadis , imprégnèrent mon âme d'un parfum si précieux de cet indicible autre monde ...
Je revois Hélène avec son manuel d'histoire bretonne lorsqu'elle se rendait à l'école en sabots de bois .
Les photos jaunies de l'époque me montrent le rire de sa jeunesse , malgré tout , dans ce quartier de misère à Saint-Brieuc : " Chemin du Moulin au Chai " .
Depuis , j'ai refait le pèlerinage .
Mais chaque fois , la même angoisse m'a étreint devant le spectacle sinistre de cette baraque maléfique !
A-t-elle vraiment disparue aujourd'hui ?
Je n'en sais rien . Je ne sais pas si elle a été remplacée par quelque immeuble de
rapport , si la petite sente qui , sous la voie de chemin de fer , bordait la triste maisonnette a été enfin goudronnée ?
Quant au chien-loup devant la porte , il y a vingt-cinq ou trente ans ?
Le bruit de sa chaîne et de ses aboiements cruels retentissent toujours dans mon coeur et dans ma tête !
Ils se mêleront sans doute éternellement " au grand vent du nord qui se déchaîne en sa sombre fureur ! "
Ces vers d'un magnifique poème de DIR-NA-DOR intitulé " Fe , Spi , Karante " ( ce qui signifie : Foi , Espérance , Amour ) , daté du 20 février 1907 , je les connais presque par coeur . Ils ont longtemps fasciné mon imagination de poète exilé . Ils concluent majestueusement le petit ouvrage rédigé au début du 20è siècle par Alain Raison du Cleuziou et par le vicomte Charles de la Lande
de Calan , camériste secret de sa sainteté Pie X . ( 10 )
" Sur son rocher fidèle , agenouillée dans sa foi , Breizh ne tremble pas ! "
Breizh , la Bretagne : " War he roc'h kalet , gant Fe daoulinet , Breizh
ne spouron ket ! "
Avant de m'endormir , moi aussi , émerveillé , sur ce livre d'école , je pense que j'aurais dû écouter plus religieusement cette femme simple et travailleuse qui , certainement , souhaitait transmettre à son fils avec fierté ces nobles récits d'une histoire digne et tragique , celle de notre peuple , apprise à Robien chez les Soeurs du Saint-Esprit :
Nominoë , vainqueur du roi franc Charles le Chauve , le pillage de Nantes par les Normands - les Vikings - , le départ d'Alain-Fergent pour la Grande Croisade , laissant son beau duché à la pieuse et douce Ermengarde , son épouse ... ( 11 )
Mais le souvenir douloureux d'une sombre aurore avait suffi à rendre presque muette la petite Cendrillon du
Moulin au Chai .( 12 )
Elle me berçait parfois , pourtant , me montrant tout son amour et sa tendresse dans une comptine qui datait de cette époque si difficile :
" Le petit Jésus allait à l'école
En portant sa croix sur ses deux épaules ... " ( 13 )
Grand-mère Anna était trop vite partie pour un monde meilleur , laissant une pauvre adolescente , victime des mauvais traitements de son père et d'une marâtre , avec sa solitude et son chagrin .
Quelle peine dut avoir celle-ci pour élever toute seule son jeune frère et sa cadette !
Moi , enfant privilégié , je souffrais pourtant de ce misérable exil hors de mon héritage , de mon "matrimoine " , en quelque sorte , inconscient toutefois de ses contingences , réinventant sans cesse nos chimères armoricaines , réécrivant une fois de plus la liste de nos rois , comtes et ducs , de nos pays de cocagne aux noms si évocateurs me parlant d'une glorieuse épopée , d'une terre inaccessible mais qui me ressemblait , qui était mienne !
Broërec , Erispoë , Salomon , Cornouaille , Domnonée ... ( 14 )
Revanche sur l'Histoire ?
Je me sentais si triste lorsque nous en arrivions aux malheurs de notre chère duchesse , la petite " Brette " comme on l'appelait à la cour de France avec mépris , bien jeune et tellement seule face à l'inéluctable destinée de son pays , notre Bretagne ! ( 15 )
Je me sens si triste encore en ce jour lorsque je repense à ma mère , mais en
même temps , je suis rempli d'espoir et d'une joie toute céleste ou surnaturelle !
" Cet amour-là , vois-tu ma mie , chante notre barde Glenmor , ne meurt pas ... "
( 16 )
Maman , je t'aime !
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - II - La Petite Cendrillon du " Moulin au Chai " ( 3 ) - Tous droits réservés . " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
9 - " A la Recherche du Temps Perdu "
( I - " Du Côté de chez Swann " , 1 -
Combray , 1913 ) : Marcel Proust ( 1871 - 1922 ) .
" Le Grand Meaulnes " ( 1913 ) : Alain-Fournier ( 1886 - 1914 ) .
10 - Dir-Na-Dor ( Erwan Ar Moal ,
1874 - 1957 ) , écrivain , poète et résistant breton natif du Trégor .
11 - " Le Passeur des Mondes " , X - Au Temps des Chevaliers de l'An Mil et XI - Messire de Brocéliande - Copyright 2015 Dan Ar Wern / Edilivre .
12 - " La Petite Cendrillon du "Moulin au Chai " ( " Balade au Pays des Ombres " , I , 2 ) - Copyright 2018 Dan Ar Wern / Edilivre - Tous droits réservés .
13 - Chanson traditionnelle .
14 - Broërec ou Bro-Waroch , royaume des Bretons cornouaillais du VIè siècle - Erispoë , roi de Bretagne ( 851 - 857 ) - Salaün ou Salomon , roi de Bretagne ( 857 - 874 ) - Cornouaille ( Kernev ) , nom d'une province bretonne - Domnonée , royaume breton du VIè siècle .
15 - Historique .
16 - "Cet Amour-Là " ( 1969 ) , chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) , barde breton , dans l'album du même nom , copyright Glenmor 1969 / Barclay - Tous droits réservés .
* Chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) dans son album " Vivre " , copyright Glenmor 1973 / Le Chant du Monde - Tous droits réservés .
MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - I - Gilliatt et la Pieuvre ( 1 , 2 ) .
MEMENTO
( Souvenirs d 'un Voyageur sur la Terre )
" Qu'importe le sillon que tu sèmes
Sur les collines de la vie ... "
Glenmor - " Memento " *
I - Gilliatt et la Pieuvre
1 - Faut-il décrire tous les évènements d'une période déterminée dans leur ordre chronologique , ou bien s'agit-il au contraire d'en noter les évolutions par le prisme d'une vision personnelle , forcément subjective , d'en dépeindre le climat moral par l'élaboration constante d'une pensée au devenir insoupçonné ?
Ne peut-on croire que le moindre fait divers , prédestiné ou non , laissera aussi une trace , même infime , dans le Grand Livre de l'Humanité , sinon que chacun d'entre nous jouera lui-même la petite partition de sa vie ?
Déterminisme ou hasard ?
2 - Nous sommes sans doute façonnés par nos souvenirs , notre milieu , notre langue . On dit que l'âme est un paysage . Il serait vain de croire qu'elle pourrait être interchangeable , même si l'apparat d'une culture étrangère venait à la déguiser .
Chaque vie est un engagement .
Cette idée , je la redécouvre exprimée dans la préface d'un livre d'autrefois , les " Promenades en Bretagne " d'Henri Queffélec . " L'homme , pense-t-il , réclame sourdement les ailleurs pour répondre mieux à la question incessante : Qui suis-je ? " ( 1 )
Alors , moi-même , grand voyageur , ai-je dû ne pas cesser de la poser à tous les horizons de la Terre , cette question ! M'ont-ils répondu ?
Mais il fut une époque où je croyais encore trouver sincèrement la solution de l'énigme .
Ainsi va l'adolescence qui , tel Alexandre , s'élance , enthousiaste et naïve , à la conquête du monde ! A-t-elle vraiment le souci de sa quête intérieure ?
" Connais-toi toi-même , ordonne la
sentence , et tu connaîtras l'univers et les Dieux ". ( 2 )
Pourtant , j'étais d'un tempérament plutôt mélancolique , renfermé . Ma timidité naturelle m'empêchait parfois de parler en
public , lorsqu'on m'interrogeait . Je garde en moi le souvenir cuisant d'un questionnement douloureux sur un travail scolaire que nous devions rendre .
Je n'étais alors qu'un simple élève de 4ème au Lycée du Parc Impérial de Nice , et devais avoir 13 ou 14 ans . Mon professeur de français , bonne pâte au demeurant , s'étais mis à arpenter la classe avec l'idée , peut-être , de trouver une nouvelle victime . Et , par malheur , il avait pointé son doigt
sur moi ! Attendant longuement que je prenne la parole pour lui lire mon texte , il avait fini , lassé , par poser son postérieur sur le bout de mon pupitre .
Et , de son visage accablé , il considérait maintenant sur le mien cette expression rougissante et pitoyable comme on regarde la souffrance d'une bête curieuse .
Quoi de plus angoissant que d'être paralysé par la crainte en vérité ? Quoi de plus dur aussi que de se sentir écrasé par l'impression d'une étrange solitude ? Ce moment-là , témoin d'une blessure silencieuse , mais profonde , resta gravé dans ma mémoire . J'avais baissé la tête , avec la sensation pénible de tous ces yeux scrutant sans pitié un point d'interrogation posé devant eux : ma différence les troublait !
Peu à peu , il m'a fallu , comme Gilliatt , combattre la pieuvre , celle de mes démons intérieurs , celle qui , monstrueuse , m'empêchait de voir , au-delà de mes abîmes , l'âme-fleur d'une Bretagne sylphide :
" Je veux rêver , perdre mon chemin ... ( 3 )
J'avais à remonter de l'ombre , afin d'entrevoir , moi aussi , " une clarté sous la lune " .
( 4 )
Que m'importait le monde extérieur , à moins qu'il ne m'entraînât vers le large ?
" Être abandonné , c'est être délivré " , note encore le Maître . ( 4 )
Lorsque je marchais dans la montagne près du sanctuaire de la Madone de Fenestre ou dans la Vallée des Merveilles , je me sentais chez moi tel un " Voyageur Au-Dessus des Nuages " ... ( 5 )
Longeant au Cap-Ferrat la Pointe Saint-Hospice , il m'arrivait de questionner l'éternel balancement des vagues venant échouer sur la grève leur vaisseau-fantôme depuis l'autre
" Grande Tombe " scintillant là-bas sous le soleil et la pluie , lointain rivage m'évoquant ses jeux d'ombre au pays mystérieux des
légendes , celui de la Fontaine Enchantée ...
( 6 )
Non , ce n'était pas possible !
La République " une et indivisible " dans laquelle nous vivions si prosaïquement ne pouvait incarner ma Terre promise ! Je la retrouvais plutôt dans la lecture passionnée de " Quatre-Vingt-Treize " , l'un des derniers chefs d'oeuvre de Victor Hugo , ce grand visionnaire du génie celtique .
Elle prenait les traits d'un farouche résistant dans lequel je me reconnaissais , le marquis de Lantenac . N'étais-je pas un chouan moi aussi , un sauvage ?
Me faisaient rêver les illustrations fort belles du dessinateur Diogène Maillart dans l'édition 1876 d'Eugène Hugues .
De même , certains noms de sonorité armoricaine : Halmalo ,Tellmarch ...
A quinze ans , je me sentais l'âme du jeune François-René dans son donjon de Combourg . ( 7 )
Je me rappelle encore ce bel été 1967 que nous avions passé sous le regard bienveillant de la Pendine avant qu'au pied de cette montagne , enneigée parfois dès le 15 août , la station de Puy-Saint-Vincent ne devînt à la mode .
J'y dévorais les " Mémoires d'Outre-Tombe " .
L'histoire d'Hervine Magon me plaisait , " qui riait de plaisir et pleurait de peur " . ( 8 )
Elle me parlait de ma propre enfance . En la lisant , je retrouvais le souvenir d'une petite fiancée bretonne , " Maloute ", jolie princesse blonde au bras de son preux chevalier qui arborait lui-même une magnifique barboteuse , non loin de l'antique forêt de Brocéliande !
Il subsiste une vieille photo qui nous représente avec nos montures , deux vélos d'enfants .
Grâce à elle , ressuscitent par miracle toutes les images de mon passé : nos folles aventures dans la lande lorsque les équipées de ma soeur aînée Marianig , véritable chef de bande et garçon manqué , m'entraînaient toujours de gré ou de force à l'y suivre , sans parler de ma nostalgie des noëls
d'autrefois ...
L'Îlot Haut , Bellevue , il arrive que ces noms résonnent dans ma tête ; le Camp de Coëtquidan , son hôpital militaire peint d'une grande croix teintée de sang ( celui des Templiers ? ) , je l'ai toujours sous les yeux . C'est un petit soldat de plomb sur une étagère , majestueux cavalier St-Cyrien coiffé de son shako , avec un casoar de plumes rouges-blanches , qui suffit à faire briller dans ma nuit les couleurs magiques du lieu où je suis né .
( A Suivre )
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DAN AR WERN - MEMENTO ( Souvenirs d'un Voyageur sur la Terre ) - I - Gilliatt et la Pieuvre ( 1 , 2 ) - Tous droits réservés . " MEMENTO " , copyright 2023 .
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Notes :
1 - " Promenades en Bretagne " , par Henri Queffélec , Balland 1969 .
2 - Phrase gravée sur le fronton du temple d'Apollon à Delphes .
3 - " Bretagne " , par Dan Ar Wern , in " Le Chemin Perdu " , 1992 - Tous droits réservés .
4 - "Les Travailleurs de la Mer " ( 1866 ) , par Victor Hugo ( 1802 - 1885 ) .
5 - " Le Voyageur Au-dessus de la Mer de Nuages " ( Der Wanderer über dem Nebelmeer , 1818 ) , tableau de Caspar David Friedrich ( 1774 - 1840 ) , peintre romantique allemand - "Histoire d'un Chef
d'Orchestre " , Auberive 11 , 4 , Note 10
( Dan Ar Wern ) .
6 - Mont Tombe ( ou Mont-Saint-Michel ) , îlot de Tombelaine .
7 - " Mémoires d'Outre-Tombe " ( 1809 - 1841 ) , par François-René de Chateaubriand ( 1768 - 1848 ) .
8 - " Mémoires d'Outre-Tombe " , I , 5 .
* Chanson de Glenmor ( 1931 - 1996 ) dans son album " Vivre " , copyright Glenmor 1973 / Le Chant du Monde - Tous droits réservés .
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