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virginie et paol

Virginie et Paol - I - Correspondance .

13 Octobre 2026 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #Virginie et Paol

Mahébourg ( Île Maurice )

Mahébourg ( Île Maurice )

 

 

Virginie et Paol

 

 

 
" Ô Paul ! la vie n'est qu'une épreuve ... "
Bernardin De Saint-Pierre - " Paul et Virginie " ( 1788 ) .
 
 
 

 

I - Correspondance

 

 

 

 

1 - La lettre venait de l’île Maurice . Paol Jégou , guettant la venue du facteur , tenait maintenant l'enveloppe entre ses doigts nerveux , très intrigué par cette écriture malhabile , presque enfantine , qui lui était désormais familière , et qu'il attendait chaque matin , sans se l'avouer , avec impatience . Il en avait reçu , au cours des derniers mois , bien d'autres , qui étaient rédigées de la même main tremblante , avec des phrases toute simples contant des nouvelles dont la banalité aurait dû finir par le lasser . Pourtant , l'oeil humide et le regard chargé de désir , il s’apprêtait à la relire encore une nouvelle fois ! Maurice évoquait , d'ailleurs , des souvenirs d’un autre temps .

Vers vingt-trois , vingt-quatre ans , lorsqu'il  poursuivait ses études de gestion , le jeune homme avait travaillé quelque temps comme steward sur les lignes long-courriers . Ce n’était pas une vocation , certes , plutôt , pour lui , une façon de découvrir le monde en finançant ses études . Les escales se succédaient à toute vitesse , les hôtels se ressemblaient les uns les autres , les paysages les plus extraordinaires finissant par entrer dans la routine du personnel navigant . Mais il y avait des lieux que l’on n’oubliait pas . L’île Maurice était de ceux-là ! Il se souvenait des lagons , des palmiers doucement inclinés , dans un décor de rêve , au-dessus des plages de sable fin , de la lumière éclatante qui baignait les jardins tropicaux . Les équipages descendaient , à cette époque , dans des hôtels cinq étoiles , palais de prestige où tout semblait conçu pour rendre votre séjour plus qu'agréable , sinon presqu' irréel dans un tel paradis de passage , en parenthèse entre deux vols , genre d'Eden avant le retour ici-bas ! Puis les études s’étant achevées , Paol avait décroché un emploi administratif après avoir obtenu son diplôme de gestion , dans une entreprise de la région parisienne . Il s’occupait alors de factures , de dossiers comptables et tableaux d'amortissement divers qu’il fallait vérifier sans cesse et corriger .

Le travail était plutôt stable , sans être particulièrement bien payé , les années défilant dans une monotone succession de journées identiques , les avions de jadis ayant disparu de son horizon , remplacés par les transports du matin , les horaires de bureau et la grisaille des soucis ordinaires . Pendant le stage d'embauche , il avait rencontré une femme avec laquelle , ensuite , il s’était marié . Pendant quelque temps d'euphorie , ils avaient cru que cette vie tranquille suffirait . Mais le couple s’était défait , sans qu’il eût vraiment réalisé à quel moment la distance entre eux était devenue irréversible . Et puis Laura , sa femme l’ayant quitté avec leurs deux enfants , le pauvre s’était retrouvé tout seul dans un appartement trop silencieux , gagné par le sentiment désagréable que ce qu’il avait construit jusqu'ici , désormais , lui échappait . C’est alors , presque par désœuvrement sentimental , qu’il s’était mis à répondre à quelques annonces publiées dans un magazine grand public . Il n’attendait rien de ces échanges par courrier , sinon peut-être une distraction , quelques mots échangés , dans l'ombre , avec des inconnues dont il ne connaîtrait jamais le visage réel , afin de rompre la monotonie de ses soirées de néo-célibataire . Il y avait dans cette démarche quelque chose d’un peu dérisoire , mais aussi , pensait-il , un moyen d’échapper , le temps d’une lettre , à sa solitude , à l’étroitesse de son existence quotidienne en voyageant dans une langue étrangère . Il avait donc répondu à plusieurs messages , reçu quelques réponses convenues , puis " collectionné " la plupart de ces correspondantes qu'il jugeait chacune , virtuellement , capable , un jour , de l'héberger . Car il regrettait souvent l’homme qu’il avait été , l'aventureir qui partait sans savoir exactement ce qu’il trouverait à l’autre bout du monde , celui pour qui chaque départ contenait une promesse d'aube nouvelle . À présent , même ses vacances lui semblaient difficiles , tant elles étaient définies par le juge et la présence obligatoire avec lui de sa progéniture , tandis que lui aurait voulu , au contraire , du temps libre devant lui , dont il ne saurait jamais très bien quoi faire .

2 - L’annonce de Virginie Lafleur avait pourtant retenu son attention . Cette fille habitait Mahébourg , sur l’île Maurice , et disait , comme les autres , chercher une amitié sincère , quelqu’un d'ailleurs pour parler de la vie et partager ses impressions . Dans sa missive , une photographie était glissée où elle apparaissait très jeune , avec un visage brun et lumineux , de grands yeux sombres qu'un sourire un peu timide éclairait . Pour finir , elle avouait son âge : elle venait juste d’avoir dix-huit ans !

Paol avait quand même hésité avant de lui répondre . La différence d’âge était considérable : il approchait de la quarantaine , tandis qu’elle sortait à peine de l’adolescence . Il n’y avait pourtant rien eu d’équivoque dans leurs premiers échanges . Virginie parlait de son île , de sa famille , des touristes , des tendances de la mode et des vêtements qu’elle aimait bien dans les magazines " People " , évoquant aussi des études , mais sans jamais en préciser très clairement la nature . 

C’était même ce qui rendait si déconcertante leur correspondance  . Dès que Paol cherchait à en savoir davantage sur sa vie personnelle , Virginie devenait évasive . Elle répondait à côté , changeant de sujet , revenait à une robe aperçue dans une boutique ou à quelque visiteur étranger dont l’élégance l’avait frappée . Ses lettres pouvaient lui paraître d’une affreuse banalité , mais il continuait à les lire avec une attention qu’il n'arrivait pas à s'expliquer de façon logique .

Elle était jolie , indéniablement . Le soir , iI lui arrivait de regarder longuement sa photographie , avant de la ranger parmi ses autres papiers , pour la cacher dans le tiroir de son bureau . Il se disait qu’elle avait gardé la fraîcheur de la prime jeunesse , qu’elle devait manquer d’expérience et qu’il était naturel qu’une " teen-ager " eût peu à raconter à un homme de son âge . Il n’allait pas jusqu’à reconnaître que cet échange lui apportait quelque chose dont il avait désormais besoin : le sentiment qu’une personne , quelque part , loin d'ici , attendait de ses nouvelles .

Ce qui était sûr , en tout cas , du moins ne voulait-il pas se l'avouer , c'est qu'il n’était pas amoureux d’elle , éprouvant surtout le désir de revoir Maurice et , par un pieux mensonge , de trouver une raison supplémentaire de retourner sur une île merveilleuse qu’il avait autrefois connue , de revivre le souvenir d'un bonheur fugace . En fait , il ne s’était jamais demandé ce qu’il espérait véritablement de Virginie .

3 - Lorsqu'elle lui proposa de venir la voir pendant ses prochaines vacances , l’invitation lui parut presque naturelle , celle-ci lui écrivant qu'elle serait heureuse de lui faire découvrir Mahébourg et de le recevoir dans sa famille . Ses parents , précisait-elle , ne voyaient aucun inconvénient à sa venue . Il relut la lettre plusieurs fois , touché par cette hospitalité , tout en se demandant vaguement comment il serait accueilli dans une maison populaire où il ne connaissait personne . Il finit par consulter les possibilités de départ , son travail lui permettait de prendre quelques semaines de congé , et rien ne le retenant véritablement en région parisienne , il choisit donc une date , remplit les formalités nécessaires à l’enregistrement sur un vol d’Air France à destination de Maurice . 

À la fin des années quatre-vingt , le voyage demeurait long . L’appareil quittait Paris , s'arrêtait à Djeddah , où les passagers devaient rester à bord , puis poursuivait sa route vers La Réunion pour une courte escale avant de rejoindre l’île Maurice .

Paol connaissait bien ce trajet pour l'avoir autrefois effectué comme membre d’équipage , mais aujourd'hui , il voyagerait en simple passager , sans horaire à surveiller ni service à assurer , se laissant porter par les airs , contemplant les nuages depuis son hublot , rêvant , peut-être , à cette part de liberté qu’il avait perdue . 

Plein d'enthousiasme , il annonça son arrivée à Virginie qui lui répondit quelques jours plus tard , celle-ci se disant ravie une fois de plus , répétant que sa famille serait toujours heureuse de le recevoir et lui conseillant d’emporter des vêtements légers . Mais la jeune fille , ici encore , ne semblait pas capable de s’écarter longtemps de ses sujets favoris , concluant son propos par un nouveau développement sur la mode et les touristes fort nombreux dans l'île en cette fin d'année . Il sourit en lisant ces lignes .

4 - Le jour du départ vint plus vite qu’il ne l’avait prévu . Le voyage fut fatigant . Les heures s’étaient accumulées dans une somnolence incertaine , rythmée par les annonces , les repas et les changements d'éclairage . Paol avait peu dormi . À mesure que le temps passait , les souvenirs de son ancienne traversée s’étaient mêlés à une curieuse impatience . Il s’efforçait de penser aux paysages qu’il retrouverait le long des routes bordées de végétation tropicale , à cette lumière qu’il avait autrefois entrevue , si particulière , depuis la fenêtre de sa chambre d"hôtel . Pourtant , chaque fois qu’il songeait à son arrivée , le visage de Virginie s’imposait à lui . Il se reprochait alors presque cette pensée , comme s’il avait pris un billet pour une raison qu’il ne voulait pas consciemment reconnaître , et retrouvant des sensations familières , mais qui n’avaient plus le même goût . Car il n’était plus ce jeune steward qui traversait le monde avec la légèreté de celui qui n’avait pas encore choisi sa vie , et lorsque , enfin , l’avion se posa à l’aéroport " Plaisance " , une émotion discrète le saisit . Dans le hall , parmi les personnes qui attendaient les voyageurs , tenant une petite pancarte portant son nom , se trouvait un créole d’une quarantaine d’années , peut-être un peu moins , de même âge , sensiblement , que lui , le teint brun , les cheveux noirs soigneusement coiffés et des traits réguliers dont la finesse était accentuée par un regard calme , attentif , et difficile à déchiffrer . Son élégance , qui n'avait rien de tapageur , se manifestait dans le choix de ses vêtements , mais elle tenait moins à eux qu’à sa façon de se tenir , à la mesure de ses gestes , comme à son sourire exprimant une courtoisie naturelle qui semblait , lui permettant de se sentir à l’aise en toutes circonstances , d'avoir également l'aisance et le raffinement de ceux qui savent recevoir sans jamais paraître obséquieux . 

- Monsieur Jégou ? Bienvenue à Maurice ! Je suis Francis Duval , cousin de Virginie . Elle m’a demandé de venir vous accueillir .

La voix était douce , le français soigné . L'accueillant lui serra la main , puis prit spontanément l’une de ses valises .

- Le voyage n’a pas été trop pénible ?

Il répondit que les escales lui avaient paru longues , mais qu’il connaissait déjà ce genre de trajet . Duval sourit , manifestant sa curiosité .

- Vous avez donc beaucoup voyagé ?

- Autrefois , j’étais steward pendant mes études . Mais cela remonte à quelques années déjà .

- Alors , vous retrouverez certainement des souvenirs , par ici .

Il ne lui posa pas d’autres questions , lui indiquant la voiture et , se montrant prévenant ,  s’assura que rien ne manquait à ses bagages . Paol apprécia immédiatement cet accueil , d’autant que ce long déplacement l’avait fatigué et qu’il se réjouissait de ne pas avoir à se débrouiller tout seul à son arrivée . En chemin , le mauricien lui expliqua qu’il travaillait dans un grand hôtel de l’île , à la réception , comme garçon de comptoir , et qu'il connaissait , parlant avec une aisance professionnelle , mais sans affectation , les habitudes des visiteurs , les établissements les plus fréquentés et les changements survenus depuis ces quelques dernières années . Lorsque le breton lui demanda le nom de son hôtel , il eut un mouvement de surprise , car c’était précisément celui où il avait séjourné autrefois , du temps de ses vols long-courriers .

- Quelle coïncidence ! J’y ai passé plusieurs nuits . Je m’en souviens très bien .

Francis , avec une pointe d'ironie , tourna brièvement la tête vers lui .

- Vous aurez peut-être l’occasion d’y retourner ?

La remarque était banale . Pourtant , le visteur éprouva une curieuse impression , bienôt dissipée par le spectacle de la route qui s’ouvrait devant eux . L’île défilait derrière les vitres : les champs de canne à sucre , les maisons basses , les flamboyants et les silhouettes qui marchaient au bord de la chaussée . Il regardait ce paysage avec le sentiment de revenir dans un lieu qu’il avait cru familier sans jamais vraiment réussir à s'y attarder . Le conducteur lui parlait de Mahébourg , de la vie quotidienne sur l’île et de la famille de Virginie , lui expliquant que la jeune fille les attendait avec impatience , mais sans préciser davantage ce qu’elle avait prévu pour son correspondant . Le passager , tout en songeant à cette rencontre qu’il avait imaginée sans parvenir à se la représenter vraiment , faisait semblant de l'écouter , pensant à la jeune fille qu'il allait enfin découvrir et dont il avait reçu tant de lettres , dont il connaissait le visage , mais presque rien de l’existence . Et , pendant que la vieille Peugeot poursuivait vaillament sa route vers le sud , il était devenu tellement nerveux qu'il n'osait plus se demander encore pourquoi elle lui avait si peu parlé d’elle-même . A l'horizon , le soleil descendait lentement sur l’île . Pour Paol Jégou , l'aventure ne faisait que commencer !

 

 

( A Suivre )

 

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DAN AR WERN - Virginie et Paol - I - Correspondance - Pep gwir miret strizh - Tous droits réservés - All rights reserved - " Virginie et Paol " , copyright 2026 .

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