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Dan Ar Wern Official Website

TRAVERSEE ( Anthologie bilingue ) - II - Villes et Villages d'Anges - 3 - Villeneuve ( Virginia ) .

26 Juillet 2022 , Rédigé par Dan Ar Wern Publié dans #TREIZH - TRAVERSEE

TRAVERSEE ( Anthologie bilingue ) - II - Villes et Villages d'Anges - 3 - Villeneuve ( Virginia ) .
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TRAVERSEE

( Anthologie bilingue )

 

 

 

 

 

II - Villes et Villages d'Anges

 

 

 

 

 

 

 

 2 )  Villeneuve *

       ( Virginia )


        

 

 

Pour Vefa de Bellaing


" And where do you go when you get to the end of your dream
  Où allez-vous quand vous touchez à la fin de votre

  rêve ? "

Dan Fogelberg **

 

 

                                              

     Il faut monter pour atteindre Villeneuve .

On a quitté la grande ville, anonyme et tentaculaire, à l'aspect grisâtre , pluvieux , laissé au loin la Gare de Lyon , ses fumées , ses enchevêtrements de rails et de destinées innombrables.

Gens pressés , qui courent dans tous les sens , et  se bousculent , comme des fourmis . Crissements de roues sur le fer , déchirant l' immense plainte humaine au langage incompréhensible , et là-bas , se diluant dans la foule , comme absorbée par elle , une main tendue sans espoir vers cette silhouette fugitive , l'ombre d'un sourire cherchant le visage rayonnant d'une jeune fille , vite disparue , qui , l'espace d'une seconde , vous a montré le chemin d'une vie renaissante...

     Vous essayez de vous endormir , allongé sur votre couchette , malgré le bruit , la chaleur , la gêne provoquée par la promiscuité de six personnes , dont l'une ronfle , entassées dans cet étroit compartiment .

Les rires étouffés , le chuchotement ininterrompu de deux d'entre elles , tout là-haut , vous font croire que Laura ou Muriel vous invitent , sans toutefois les connaître , à intervenir et donner  votre avis sur leurs problèmes intimes , dont vous n'ignorez plus rien .

Puis , finalement , vous êtes vaincu par le sommeil , le roulis lancinant du wagon parvient à vous bercer ...

     Les dernières images de la journée s'accélèrent , tandis que le train fonce à toute allure dans ce tunnel opaque des rêves inachevés : décor de bureau , poussiéreux , jaunâtre de lumière artificielle , avec ses visages glabres , ses mains molles d'autosatisfaction .

Dossiers qu'on expédie entre deux bavardages dont l'intérêt se limite à celui de vouloir faire avancer la pendule paresseuse , clients récalcitrants , promesses d'hypocrite à une fille qu'on oubliera , parce qu'elle trompe seulement votre ennui ...

    Toute une morne existence défile , sans nécessité , uniquement par le génie d'une mécanique absurde , incontrôlable , celle d'un jeune fonctionnaire assez seul , qui veut échapper à la monotonie quotidienne , et se retrouve englué dans la routine ...

Ce moment tant attendu de partir enfin , mais qu'aujourd'hui on avance un peu , sur le coup de six heures , car l'ivresse de la liberté , depuis la veille , vous oppresse  le coeur ,  vous noue l'estomac , vous donne envie de vomir. Cigarette sur cigarette , les minutes passent ...

Puis l'on s'enfuit comme un voleur ! 

    D'autres visions surgissent , plus lointaines , plus imprécises , maintenant , dans la torpeur grandissante , berceau de la nuit : je me revois galopant sur un cheval fougueux , lorsque j'avais quinze ans , le long de cette grève immense et déserte , à Plestin , face à la mer déchaînée de mon enfance et de ma jeunesse .

Mon premier amour inaccessible , à la longue chevelure de miel ,

et que je regardais à peine ... Elle rougissait de crainte , et nous n'osions rien dire ...

La lande était parfumée de boutons d'or et de genêts en fleur tapissant le sol des hautes falaises ; touffes printanières que le vent matinal effeuille , posées sur l'océan de toile écrue , et dont les couleurs , si tendres , viennent se perdre dans les nuages d'un ciel rosissant d'espérance .

    " Que reste-t-il de tout cela ? , me dis-je , à mesure que l'aube toute blanchie de neige immaculée découvre les grands sapins noirs montant la garde au pied

des cimes grandioses . Seulement de "petits riens ", que le spectacle des apparences fait naître , comme un désir inassouvi flottant dans l'air et qui , parfois , voudrait tourmenter le coeur d'un jeune homme en quête d'une autre réalité, d'un autre "lui-même " ?

" Une illusion passagère " , qui dessinerait les contours imprécis d'un Ange de l'Eternel à l'ineffable destinée ?

L'impression pénible d'avoir entendu , déjà , ces paroles évanescentes que l'on retrouve au détour d'un après-midi tranquille , et qui s'envoleraient des lèvres d'une Enchanteresse vers des contrées mystérieuses ?...

Rien , peut-être, sinon que poussière au pays des songes ... De vieilles photographies ?

   De temps en temps je les regarde , lorsque j'ai la nostalgie d'anciens jours .

Ton visage m'entraîne encore vers ces moments de grâce et de souffrance , à la recherche d'une époque disparue .

   Ce n'était pourtant qu'une semaine de vacances , parmi tant d'autres , dans une station de ski des Alpes .

Mais il régnait , dans ce grand chalet de montagne , une ambiance de jeunesse en fête , et moi , j'attendais quelque chose de miraculeux , sans doute , voire même "d'impossible " , ajouteras-tu plus tard , toi , la fille de Saint-Louis *** , sur un ton pragmatique .

" Vous , les Français , vous êtes rêveurs , comme Chateaubriand ... J'ai étudié le Romantisme ! , annonçais-tu fièrement dans un rire aguicheur où affleurait le son de ta voix délicieusement exotique , et derrière ce constat médical un peu froid , méprisant , se cachait , j'en suis sûr , l'envie inavouée d'en savoir plus et de jouer de ton charme , de faire souffrir ...

" O Virginia , y a-t-il une place dans ton coeur pour un amour blessé  ? " ( 1 )

   En relisant ce poème d'autrefois , j'essaie d'imaginer ta vie présente , si étrangère désormais , de vaincre l'indifférence , mais aussi cette calme lucidité que seul le temps destructeur peut apporter  malgré nous . Longtemps j'ai pleuré , longtemps j'ai souffert . Nul n'a crié plus fort que cette douleur en moi , bâtie sur du vide , écrasante et silencieuse .

   Comment saisir l'insaisissable ? Comment se perdre dans les caprice du vent qui vous entraîne , et qui change , et soudain s'enfuit dans les nues ?

   " Qui a vu le vent ?... Devais-je suivre l'hirondelle au-dessus de l'immense plaine marine , ou simplement me cacher à l'intérieur d'une lettre ? Jamais je ne reçus de réponses ...

   Tu n'écrivis qu'une fois , pour me remercier à-propos d'une valise oubliée par mégarde , et que j'avais réexpédiée à mes frais .

Ce fut tout .

   Chez toi , il n'y avait pas de place pour le passé , pas d'avenir pour ces folles descentes sur les pistes de Villeneuve , et nos crises de fou-rire , nos batailles dans la neige avec Patrick et Bernard .

Que sont-elles devenues , nos discussions passionnées sur l'oeuvre de Novalis , ou celle de Carson Mc Cullers ?

" Je suis The Sojourner , celle qui passe , lançais-tu par bravade , et toi tu es Heinrich ! "

( 2 )

" Pauvre Henri , il pleure encore, il a perdu sa Sophie , ajoutais-tu sur le ton d'une ironie gentille et condescendante . ( 3 )

Je te parlais de ma Bretagne , de sa langue oubliée , méprisée , de sa culture .

" C'est drôle , vous , les Français ... Je n'ai connu ici qu'un révolutionnaire basque , et maintenant , toi !

   Et cette soirée au piano-bar ?

Tu avais chanté ta chanson fétiche , celle de Dan Fogelberg , la nôtre :

" There's a place in the world for a gambler " , il y a une place dans le monde pour un flambeur ...  ( 4 )

Et nous dansâmes , nous avions un peu trop bu , irish-coffee , sangria ...

" Vois-tu , Yann , il faut penser au moment présent , si tu veux être heureux .

 Je te serrais la taille , reposant ma tête sur tes longs cheveux d'or 

 Un visage d'ange effleurait le mien ...

 C'est alors que , sans crier gare , tu m'embrassas violemment !

   Puis nous sommes redescendus . J'avais retrouvé les collègues , la vie de bureau .

Heureusement qu'elle m'avait confié son adresse , pensais-je avec angoisse .

Par chance , elle demeurait dans la région parisienne .

" Je suis au pair , à Neuilly , pour deux mois encore ...

   Je tremblais d'entendre ces paroles , qui semblaient définitives . Je lui écrivais de longues déclarations d'amour , avec ce désir en moi , chaque soir , de l'appeler au téléphone .

Aimablement , de son calme imperturbable et de sa logique toute américaine , elle se moquait de mes avances .

   Nous convînmes d'un rendez-vous .

Je me rappelle ... Je la pris devant son école de danse , place des Invalides . Le mois d'avril était en fleurs , je la trouvais plus ravissante que jamais . Nous traversâmes les Tuileries sans dire une parole .

Tu m'avais prévenu : " Essaie juste d'entendre ce refrain , - La vie , je t'aime !

En moi pourtant , cet autre couplet psalmodiait sa réponse , au milieu des feuilles déjà flétries par une caresse mortelle d'un vent d'automne :

" Avril , elle viendra ... Septembre , je me souviendrai ." ( 5 )

   Tu respirais la douceur de l'air à pleins poumons .

" Je suis si heureuse d'être ici ... Quelle  journée magnifique !

Le soleil resplendissant illuminait tes yeux d'émeraude , à moins que ce ne fût ton sourire qui monta vers lui .

   Je n'oublierais jamais ce restaurant , vers Saint-Michel , où tu m'avais entraîné : " La Petite Hostellerie ".

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C'est devenu un lieu de pèlerinage .

" Tu m'aimes bien ?... J'ai coupé mes cheveux , murmura-t-elle d'un air ingénu qui me donnait encore plus envie de l'embrasser comme un fou !

Je lui tendis son cadeau : de nouvelles chaussures de ballerine , dont elle m'avait fait l'éloge enthousiaste à la devanture d'un grand magasin .

Sa main toucha mon bras , furtivement .

" Merci , Yann ... Je ne les mérite pas , tu n'aurais pas dû ...

Elle hésita un peu , confuse , rougissante :  "... Elles sont trop belles ...

J'allais lui répondre , saisi d'émotion .

Non , ne parle pas , je t 'en prie ... Qui peut dire le faux et le réel ? ( 6 )

Après un silence  :  " Tu sais , je vais partir bientôt ... Je vais en Grèce avec ma copine Julie ... Tu la connais déjà , non ?

C'était celle qui vivait en Angleterre . Elles skiaient toujours ensemble .

   Je n'eus la force que de répondre très lentement , comme anéanti déjà par l'idée de cet avenir sans elle que j'avais pressenti sans avoir le courage d'y faire face .

Et mon humour lui parut glacial , sans doute : " Je crois que je vais me jeter dans la Seine , fanfaronnai-je pour tenter de lui masquer la violence de ce deuil avec pudeur . Elle fit semblant de ne pas vouloir comprendre , ou plutôt s'efforça de rire :

" Ouah ! Ces français , toujours romantiques !

   Mais je n'avais pas encore touché le fond .

La ramenant à l'entrée majestueuse de ce palais qu'elle habitait encore , je me sentis effondré d'y laisser ma jeune princesse , comme devant la porte infranchissable de l'absence .

Elle voulut m'encourager , disant qu'elle reviendrait pour quelques jours .

Ces derniers mots ne firent qu'aggraver ma douleur . Je la tenais tout contre moi , des larmes plein les yeux .

" Je dois rentrer ... So long , Yann !

   Longtemps j'ai pleuré , longtemps j'ai souffert .

Nul n'a senti , plus fort que moi , l'inéluctable contingence de l' homme . J'aurais voulu te suivre au bout du monde , même à travers les mers , sur le dos de mon vieil

et fidèle coursier .

Si j'avais pu ...

   Je t'aimais , Virginia .

Comme l'eau dormante du lac enflammée soudain d'une inaccessible étoile .

Je t'aimais . Tu étais mon rayon de soleil .

   Mais dis-moi , où faut-il aller lorsqu'on arrive à la fin de son rêve ? *

 

                                     ___

 

 

DAN AR WERNTRAVERSEE ( Anthologie bilingue ) - II - Villes et Villages d'Anges - 3 - Villeneuve ( Virginia ,  1986 ) - Pep gwir miret strizh - All rights reserved - Tous droits réservés . " TREIZH 

( Traversée ) " , copyright 2022 .

 

                                     ___

Notes :

1Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) , 6 - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre - tous droits réservés .

2 - Carson Mc Cullers ( 1917 - 1967 ) : " The Sojourner " ( Celui Qui Passe , 1950 ) , nouvelle publiée dans " The Ballad Of The Sad Café  " ( La Ballade du Café Triste , 1951 ) et " Who Has Seen The Wind ? " ( Qui a Vu le Vent ?  , 1956 ) dans " The Mortgaged Heart  " ( Le Coeur Hypothéqué , 1971 ) , Houghton Mifflin Ed. - All rights reserved .

3 - Novalis ( Friedrich Von Hardenberg , 1772 1801 ) : " Hymnen an die Nacht " ( Hymnes à la Nuit , 1800 ) ," Geistliche Lieder "

Chants Sacrés , posth. 1802 ) " Heinrich Von Ofterdingen " ( Henri d 'Ofterdingen , posth. 1802 ) .

Sophie Von Kühn ( 1782 - 1797 ) , poétesse , écrivaine , fut sa fiancée .

4 -" There's a Place in the World for a Gambler " , chanson de Dan Fogelberg dans son  album " Souvenirs " copyright 1974 Dan Fogelberg / Hickory Grove Music ( ASCAP ) - All rights reserved .

5 - " April Come She Will " , chanson de Paul Simon dans son album " The Paul Simon Song Book " , copyright 1965 Paul Simon / Pattern Music LTD.- All rights reserved .

6 - " Dancing Shoes " , chanson de Dan Fogelberg dans son album " Nether Lands " , copyrght 1977 Dan Fogelberg / Hickory Grove Music ( ASCAP ) - All rights reserved .

 

 

 

* Auberive ( Cycle de L'Etoile III ) - Copyright 2017 Dan Ar Wern / Edilivre et publié dans la revue " Al Liamm " ​​​​​​n° 336 de février 2003  - Traduit du Breton par l'auteur - Mars 1986 - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved .

** " Nether Lands " de Dan Fogelberg

( 1951 - 2007 ) , copyright 1977 Daniel Fogelberg / Hickory Grove Music ( ASCAP ) - All rights reserved .
*** Saint-Louis ( Missouri ) .

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