MEMENTO / Impressions d'Enfance et Littérature
III - Chaque Homme dans sa Nuit ...
" Pour un séjour aussi bref , voilà une bien grande
valise ... "
Julien Green ( 1900 -1998 ) - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 )
5 - Un garçon de Bretagne échoué à Nice , étendu sur un tapis rempli de grains de poussière , dans une petite pièce où l’air stagne , écrasée d'une lourde chaleur . Sa chambre est une sorte de cage où le soleil du sud s’impose crûment à lui , sans concession , tandis qu' au dehors , montent les cris de la jeunesse en révolte au milieu des drapeaux qui claquent au vent du large , se confondant avec ceux de la mer .
Mais lui se tient à l’écart , loin du tumulte , dans un espace où seulement quelques voix , celles de Simon & Garfunkel , " I Am a Rock " , et les accords de " Don’t Let Me Down " des Beatles viennent rompre le silence , chansons qu'il écoute en
boucle , car elles résonnent avec sa propre réclusion , lui parlant en écho de choses qui lui échappent mais qui l’habitent : l'amour , la désillusion , l’amitié , l'idée d'une fuite au loin ...
Parfois , c'est la " Troisième Symphonie " de Beethoven , avec l'ombre noire de Napoléon sur la couverture du 33 tours , comme une figure à contre-jour du destin d'un simple disciple de Pascal Paoli ! ( 17 )
Sur son lit , le livre de Julien Green , " Chaque Homme dans sa Nuit " , reste ouvert , phrases soulignées , pages à demi pliées . Ce roman qu'il a lu et relu jusqu'à en connaître par cœur
les tourments , ceux d'un vendeur de chemises banal , héros distant , tourmenté , dont l'âme se cache et se fourvoie , et qui erre , comme lui , à la recherche de lui-même ou d'un frère introuvable , mais parvient finalement à se sauver au-delà d'un univers d’ombres et de lumière . À force de songer à lui , le lecteur en est venu à se confondre avec
lui , à plonger dans une sorte de rêve éveillé où il traverse des paysages indistincts , des salles obscures , des collines de rêves et de solitude . ( 18 )
Il ferme les yeux pour un instant , Wilfred , cet américain d'un autre sud qui va mourir , avançant sans le savoir , dans sa quête d’un horizon qu’il sait inexistant . Le monde est là , brûlant , vibrant , à quelques pas de sa porte , mais , dans le miroir des mots , son double , lui , préfère la chaleur enivrante du sanctuaire , les sons lointains , les récits des autres . Mais ce jour-là , quelque chose change . Une note , un cri dehors , peut-être l’intensité d’un rayon de soleil qui , perçant ses paupières closes , lui donne l’idée qu’il pourrait peut-être , une fois , franchir le seuil de son
refuge .
6- Qui donc avait naguère évoqué ici la douceur de vivre ? ( 19 )
C'était plutôt le souvenir de violents orages qu'il avait gardé , d'une mer écumante sous les imprécations du Mistral sauvage venu de l'ouest , avec ses senteurs capiteuses de tamaris et de cyprès , balayant avec force la misère des rues comme les illusions clinquantes des nouveaux riches de la
Côte . L'odeur âcre de la pluie , ensuite , qui tombe en déluge , ravinant la terre , et creusant ses rigoles toutes rouges jaillissant sur le bitume fondu . Et puis la lumière crue , éblouissante , chauffant à nouveau le paysage , qui vous écrase de toute la puissance d'un soleil impérial !
Il se sentait " quelqu'un comme çà " , étouffant comme Le Clézio dans la petite chambre anonyme d'une ville étrangère , y trouvant refuge aussi , malgré tout , dans la lecture toujours recommencée du livre de sa souffrance intérieure , mais fenêtres parfois grand ouvertes sur le large et sur une végétation quasi-luxuriante aux manifestations brutales , presqu'imprévisibles ! ( 20 )
Mais aussi , que d'après-midi solitaires , pendant les interminables vacances d'été , caché derrière la bienveillante pénombre tamisée des persiennes closes , tandis qu'une chaleur de plomb semblait défier toute vie à la surface et qu'allongé sur cet épais tapis de laine , il se mettait à lire les aventures de Wilfred Ingram , qui ressemblaient un peu aux siennes parce qu'il croyait qu'elles lui parlaient du profond silence bourdonnant à ses oreilles contre le mur de sa propre déréliction !
" Mais on ne commande pas plus à ses émotions qu'on ne commande à l'amour ! , disait l'auteur .
Sans doute était-il bouleversé , comme le
héros , par la présence diffuse en lui de ces sentiments bizarres profondément dissimulés qui pourraient bien ressurgir à l'improviste un jour , comme une tempête plus imprévisible que toutes les forces de la nature qui l'entourait !
" Jamais les hommes n'agissent d'une façon tout à fait étrange que lorsqu'ils sont seuls ... " Mais le sont-ils vraiment ? Peut-on comprendre ce qui les enferme et déchiffrer des signes qu'ils ne sauront jamais vraiment reconnaître ? ( 18 )
7 - Sa valise à lui , il la porterait bien plus tard , mais elle contenait déjà , en germe , ces ingrédients particuliers , comme consignés dans l'oeuvre de Green , du " Grand Livre " de sa propre destinée , bien différente , certes , de celle de son marchand de liquettes , mais , curieusement , que faudrait-il comprendre de ce qu'on nomme improprement " réincarnation " , sinon cet ensemble en gestation , dessein d'une recette individuelle conçue par le Créateur à partir de mille détails , comme Sa signature , à travers le ciel , en forme d'une météore figurant le parcours particulier d'une âme soudain jetée dans l'existence ?
Il n'était pas , non plus , ce fauve avide de chair fraîche , ses amours de lion sauvage demeuraient plutôt platoniques tant il avait du mal à les exprimer dans ce monde où il ne se sentait pas à sa place et qu'il fuyait dans un dialogue familier avec ceux d'en haut , dans la littérature ou la musique .
Avait-il conscience en lisant ce livre , pourtant , que tout se trouvait là , sous ses yeux , dans la fumée du train passant en bas de la résidence et qui , un jour futur , proche du crépuscule, allait transporter celle qui viendrait vers lui sans jamais qu'ils se rencontrent ? Dans le bruit diffus des avions de l'aéroport qui allaient le conduire aussi vers New-York et vers les pays des coeurs solitaires du sud , si chers à Carson Mc Cullers et William Styron ?
( 21 )
Quant à Phoebé Knight , ne ressemblait-elle pas un peu à la jeune fille de Saint-Louis croisée dans une station de sport d'hiver des Alpes quelques années plus tard ? ( 18 )
( A Suivre )
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Notes :
17 - " I Am a Rock " ( 1965 ) de Paul Simon sur l'album " The Paul Simon Songbook " et " The Sound Of Silence " ( 1966 ) - Copyright 1965 Paul Simon / Columbia Records - All rights reserved .
" Don't Let Me Down " ( 1969 ) , écrite par John Lennon ( 1940 - 1980 ) et Paul Mc Cartney pour l'album " Let It Be " ( 1969 ) de " The Beatles " - Copyright 1970 " The Beatles " / Apple Records .
18 - " Chaque Homme dans sa Nuit " ( 1960 ) roman de Julien Green ( 1900 -1998 ) , de l'académie française . Le titre en est tiré d’un vers de Victor Hugo figurant dans un poème que l'auteur a relu par hasard après avoir fini l’écriture : " Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière " ( Les Contemplations , Livre 5è , " En Marche " , III - Ecrit en 1846 , II ) .
19 - " La Douceur De La Vie " , 1939 - Douster Ar Vuhez - A Gentle Way Of Life , Tome XVIII des " Hommes de Bonne Volonté " , suite romanesque publiée enre 1932 et 1946 par Jules Romains ( 1895 - 1972 ) écrivain , philosophe et dramaturge français .
20 - " Quelqu'un Comme Ca " ( Unan Bennak Evel-Se ) , Recueil de poésies " La Rose et le Dragon " , II , Copyright 2021 Dan Ar Wern / Omniscriptum S.R.L Publishing Group - Tous droits réservés / Pep gwir miret strizh / All rights reserved .
21 - " The Heart Is a Lonely Hunter " ( 1940 ) roman de Carson Mc Cullers ( 1917 - 1967 ) publié en français sous le titre " Le Coeur est un Chasseur Solitaire " .
- William Styron ( 1925 - 2006 ) , auteur de " Un Lit de Ténèbres " ( Lie Down in
Darkness , 1951 ) et du " Choix de Sophie " ( Sophie's Choice , 1979 ) .